‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 2 sur 134 · C. de Litt. -^ LA FONTAIN». f · texte numérisé non relu

C. de Litt. -^ LA FONTAIN». f

malgré sa sécheresse : parmi les sujets de ses deux cents fables plusieurs sont de son invention. La Fontaine a dû le lire dans la collectioH de Nevelel. Mais avant Planude et Âbstemius, Marie de France et les auteurs du Roman de Remrt avaient écrit (xiii<= siècle). Avec eux nous entrons dans la littérature française.

On croit 'que Marie de France vécut en Angleterre sous Henri III, l'adversaire malheureux de Louis IX à Taiilebourg, le roi dont le règne fut si tourmenté par les guerres civiles, dont-il finit par être victime. Son origine française est attestée par son nom, et elle aime à la rappeler : Marie ai num, si sui de France.

Comme ce mot de « France » désignait alors l'Ile-de-France, on l'a fait naître à Compiègne. D'autres ont pensé qu'elle était de Normandie, et de cette partie de la Normandie qui contine à la Bretagne, car elle semble connaître la langue bretonne, et dans ses « lais », dont quelques-uns ont du charme, elle s'inspire souvent des légendes celtiques. Son esprit est cultivé : elle sait le latin. Son cœur est bon : pitoyable aux petits et aux malheureux, elle est sévère pour les grands et les oppresseurs. Son Ytiopet (Petit Ésope) contient cent trois fables en vers de huit syllabes, écrites d'un style aisé, parmi lesquelles on peut citer le Loup et l'Agneau, le Corbeau et le Renard, le Lièvre et les Grenouilles, les Grenouilles qui demandent un roi, le Loup et la Cigogne, le Lion et l'Ane chassant, la Femme nouée, VHirondclle et ses petits, le Geai paré des plumes du paon, la Chatte métamorphosée en femme, le Rat, la Grenouille et le Milan, le Milan et le Rossignol, où il semble bien, selon la remarque d'un critique, que le rossignol timide et plaintif soit quelque pauvre trouvère en face d'un seigneur féodal. Bien que le livre soit placé sous l'invocation d'Ésope (Ésope et la fable se confondaient aux yeux de nos pères), beaucoup de ces fables sont nouvelles. Marie de France versifiait les fables écrites en prose anglaise par Henri P^ qui lui-même avait traduit le recueil de Romulus (ix« siècle), où dominent les imitations de Phèdre. La Fontaine, qui n'a connu Marie de France qu'indirectement, à travers les conteurs des âges suivants, est un tout autre poète* ; mais Marie a pour elle, avec un mérite littéraire déjà réel, la bonté de cœur et la pitié qui attendrissent ses moralités.

t. Voyez plus loin un jugement sur les fables de Marie de Franc*.

Le Roman de Renart était inconnu aussi des hommes* du xvii" siècle, et pourtant on croit en retrouver à tout moment, dans les Fables, des souvenirs très précis. Môme dans les «branches » additionnelles, comme Renart le contrefait, les sujets dé comparaison abondent. Par exemple, c'est un corbeau qui dit au renard, comme le hibou de la Fontaine à l'aigle en lui décrivant amoureusement ses petits :

Scez-tu comment les cognoistras ?

Les plus beaux que tu trouveras Sont mes oiseaux.

Nous indiquerons plusieurs ae ces ressemblances au cours de cette étude. Mais qui ne voit les différences, plus évidentes encore? Dans les Fables, la Fontaine est partout lui-même, tandis que le Roman est l'œuvre bigarrée l'auteurs distincts : Pierre de Saint-Gloud, Jacquemars -Giélée, Richard de Lison. CCuvre collective, le roman doit manquer non seulement d'unité, mais de sobriété : c'est ainsi que toute une « branche » est consacrée soit au corbeau et au renard, soit à Renart médecin (ie Lion, le Loiq:> et le Renard), soit au pèlerinage de Renart et du chat {le Chat et le Renard). Enfin, tout le roman n'est qu'une immense satire, àprement ironique, où l'homme parait trop derrière l'animal. Le rire de la Fontaine sera sans amt-rlume, et, comme en raillant l'homme il n'oubliera pas de peindre l'animal, il ne nous donnera pas seulement des leçons morales, il composera un tableau ample et vrai du monde vivant et pensant. Cela dit, il convient de rendre justice aux mérites très vifs çà et là et très français de cette épopée satirique, parodie des épopées chevaleresques. « La fable conçue d'une manière épique, a dit Sainte-Beuve, existait bien avant la Fontaine dans notre littérature. Elle s'est brisée en chemin, et ne lui est revenue que comme du temps d'Ésope, toute coupée et morcelée... Quand on a lu le Roman de Renart et les fabliaux du moyen âge, on comprend que déjà la Fontaine est là tout entier et en quel sens on peut dire qu'il est notre Homère, l'Homère de la vieille race gauloise. »

Il semble, en effet, que la Fontaine réunisse en lui tous les auteurs de fabliaux et ajoute à leurs qualités celle qui leur manque le plus souvent, la mesure. C'est un chapelet de fabliaux que le Roman de Renart, et ce qu'on en dit peut s'appliquer aux fabliaux proprement dits. Seulement, dans les fabliaux tout n'est pas satire : il en est de gracieux, de naï-

vement merveilleux, de doucement plaisants; il en est qui prennent la forme lyrique, ou narrative, ou oratoire, ou dramatique. Ces tons divers, la Fontaine les aura tous, et il le fondra dans l'harmonie d'une œuvre à la fois personnelle et nationale.

La fable an seizième «lècle.

Avant le xvi« siècle, les Ysopet^, recueils de fables dites d'Ésope, s'étaient multipliés. Ce n'est pas au moment où 1 imprimerie propage les ouvrages de l'antiquité, où l'on publie des éditions d'Ésope, où l'on découvre le texte de Phèdre (louefois Pithou ne le découvrit qu'en 1598), que l'essor de la fable pouvait s'arrêter. A cette heure de la Renaissance ou tout se transformait, elle demeura fidèle à sa tradition; mais, comme il était naturel, elle prit, observe Saint -Marc Girardm, une forme plus élégante et plus savante.

En dehors de France, on doit citer l'Italien Faërne et 1 Allemand Pantaleo Candidus : le premier qui, à la prière du pape Pie IV, composa un recueil latin de fables publié en lo64, trois ans après la mort de l'auteur; le second qui, sur les huit parties de son ouvrage, en consacre une aux dieux, une aux hommes, quatre aux animaux, deux aux végétaux et aux choses. La Fontaine a connu au moins Faërne.

En France, il convient de distinguer d'un côté les poètes et les conteurs* qui ont composé des fables par occasion étales ont mêlées à leurs ouvrages, et de l'autre les fabulistes qui l'ont été de parti pris, avec suite.

Les poètes. — Dès la première partie du xv« siècle, Eustaceh Deschamps avait donné à l'apologue la forme de la ballade, avec refrain.

Qui pendra la sonnette an chatf

tel est le refrain du Conseil tenu par les rats, sujet traité par Eustacbe Deschamps avec ceux du Corbeau et le Renard, de la Cigale et la Fourmi. Au siècle suivant, la fable s'encadre

1. Il y faudrait joindre les prédicateurs : on trouve dans un sermon de Raulm une première version des Animaux malades de la peste, et, dans les ««"nonf «w Menot, en germe, Z« Cochet, le Chat et le Souriceau^ le Mulet $é voMtaiU a» »• gfnéologie.

Lf. FONTAINE B

dans l'épltre : Marot, dans son ÉpUre à Lyon Jamet, intercale la célèbre fable le Lion et le Rat, qui est dans toutes les mémoires, et que la Fontaine n'a pas égalée, Kile s'encadre aussi dans la satire : c'est dans sa satire III que Régnier a inséré le Loup, la Lionne et le Mulet, fable digne également de soutenir la comparaison avec la fable xvii du livre XII. En un mot, elle peut revêtir toute forme poétique : il y a plusieurs fables, telles que la Mère et l'Enfant, les Deux Perroquets, le Roi et son fils, et, sous un autre titre, Daphnis et Alcimadure, parmi les poésies de Baïf, disciple de Ronsard.

Les conteurs. — Héritiers directs des fabliaux, les conteurs des xiv« et xv° siècles (lioccace, le Pogge, les Cent Nouvelles nouvelles) et ceux du xvi" siècle devaient exercer une influence profonde sur la Fontaine, qui les pratiqua familièrement. Il lut et relut les Contes de la reine de Navarre, de Bonaventure Uespériers [le Savetier et le Financier, la Laitière et le Pot au lait]. Peut-être ne lut-il pas ceux de Noël du Fail, qui a traité pourtant un certain nombre des sujets repris par la Fontaine; mais cela prouve que ces sujets étaient largement populaires. A coup sûr, il s'est beaucoup souvenu de celui qu'il appelle « maître François )-. Et ce ne sont pas seulement ici les sujets qu'il a pu emprunter {le Bûcheron et Mercure, les Femmes et le Secret, les Membres et l'Estomac, la laitière, avec l'épilogue où il est parlé de Picrochole, comme il est parlé de Dindenaut dans l'Ours et les deux Compagnons, Jupiter et le passager, le Charretier embourbé); ce sont les formes et les couleurs du style rabelaisien. Au reste, quelle lecture ne pouvait être utile pour le moraliste en un temps où le grave Comines lui-même meltait un apologue, l'Ours et les deux Compagnons, dans la bouche de l'empereur d'Allemagne répondant aux envoyés du roi de Franc**

Les fabulistes. — Le premier en date des recueils de fables qui méritent d'être mentionnés est celui de Guillaume Guéroult, les Emblèmes, 1540. Il y a quelque vivacité dans quelques-uns de ses petits récits, tels que le Coq et le Renard; le Lion, le Loup et l'Ane; le Loup, la Femne et VEnfant. Deux ans après parurent les Fables du très ancien Ésope Phrygien, de Gilles Corrozet, poète et libraire, plus connu pour ses Antiquités, Chroniques et Singularités de Paris. Ce chroniqueur antiquaire apporte dans la fable quelque sécheresse; il n'y a point de comparaison possible, par exemple, entre le Cerf et les Bœufs, de Corrozet, et l'CEil du maître, de la Fontaine. Le recueil des Trois cent

soixante-six Apologues d'Ésope, de Guillaume Haudent (1547), est plus considérable. Détail curieux: Haudent était prêtre. On a critiqué la platitude de son style. Pourtant on trouverait chez lui plus d'un trait que la Fontaine n'a pas dédaigné, comme celui de ce cliat qui « tant bien sçavoit faire la chatemite ». Sa morale est prudente, souvent à l'excès :

De cette fable il est notoire Que par prudence il faut tenir Du tort seulement la mémoire, El non rancune maintenir.

On lit encore de lui le Gland et la Citrouille, le Chêne et le Roseau, la Cigale et la Fourmi, le Loup et l'Agneau, le Renard et le Bouc, la Confession de l'Ane, du Renard et du Loup, original des Animaux malades de la peste ^ Dans cette dernière fable, le loup, le renard et l'âne, qui vont à Rome pour obtenir l'absolution de leurs péchés, se confessent l'un à l'autre chemin fadsaat.

Tout cela faict, le pauvre asne est venu A confesser le cas par le menu.

Chez Haudent et chez Guéroult, qui a aussi traité ce sujet, le péché de l'âne n'est pas moins véniel que chez la Fontaine : il a mangé la paille restée dans les gros souliers de son maître. Le loup et le renard s'indignent hypocritement :

O meurtrier et larron tout ensemble !

Tu as commis un cas, comme il nous sembl*,

Irrémissible et bien digne de mort.

Chez Guéroult, le trait est plus aiguisé ;

o quel forfait ! ô la fauce pratique, Ce dist le loup fin et malicieux.

Au monde n'est rien si pernicieux Que le brigand ou larron domestique.

Comment ! la paille, au soulier demeurée De son seigneur, menger à belles dents I Et si le pied eust été là dedans ?

Sa tendre chair eust été dévorée !

Avant la Fontaine, Guéroult critique les avarea :

L'avaricieux n'ha rien

Plus cher que le bien terrien,

1. L'édition Régnier (collection des Grands Écrivains) cite une trentaine au plus de fables de Corrozet, et une soixantaine de Haudent. Les fables citées de Guéroult ■ont trte p«u nombreuses.

Et a toujours son cœur fiché

Là où son trésor est caché. i

Citons enfin l'avocat François Haberl, qui composa des fables avec des traductions d'Horace et d'Ovide, et Philibert Hégénf)on, dont un recueil parut vers 1583. Hégéman n'est pas à dédaigner. Chez lui, par exemple, la fable le Pâtre et le Lion se termine par un trait plaisant: le pâtre, épouvanté de l'apparition du lion qu'il appelait de ses vœux, lui fait abandon de son agneau, dont lelarron se repaît déjà. On nous pardonnera d'avoir insisté sur ces fabulistes du xvi« siècle : la Fontaine les a connus pour la plupart et ne les a pas oubliés.

Les contemporains et les snccessenrs de la Fontaine.

Dès que la Fontaine paraît, résumant tous ses prédécesseurs et les effaçant, il semble qu'un grand vide se fasse autour de lui. 11 semble même qu'on ait attendu sa venue, car de la fin du xvi'5 siècle à 1668, date de la publication du premier recueil des Fables, aucun fabuliste ne mérite d'être cité. Quant aux contemporains de la Fontaine, lequel approche de lui? Dans son ouvrage de la Fontaine et les Fabulistes, qu'il suffirait de résumer pour écrire une histoire complète de la fable, Saint- Marc Girardin nomme Ménage et le P. Commire (mais ils n'écrivaient qu'en vers latins, et c'est du latin de Commire que la Fontaine traduit, au livre XII, le Soleil et les Grenouilles, fable politique dirigée contre la répubhque hollandaise); Benserade (mais il réduisait les fables antiques en quatrains!); Vergier, conteur épicurien, qui mourut assassiné en 1720, et qui connut assez familièrement la Fontaine ; l'académicien Pavillon, qui écrivit, au milieu de beaucoup de poésies légères, quelques fables de son invention, trop abstraites; Sénecé, dont on n'en connaît qu'une; Fieubet (mais ce sont là plutôt des poètes de société, fabulistes par accident); Fénelon (mais ses fables, très ingénieuses, ne visent que l'éducation d'un seul prince); Eustache Lenoble, de Troyes (1643-1711). Celui-ci est à peu près le seul fabuliste véritable qu'on puisse dire contemporain de la Fontaine, et quelle distance les sépare! C'était d'ailleurs un caractère original, dont la vie fut tourmentée.

D'une famille de magislrats, il était devenu lui-même procureur général à Metz; emprisonné pour faux, il s'était évadé avec éclat, puis il avait vécu de sa plume, tantôt auteur mercenaire à la solde des libraires, tantôt pamphlétaire à la solde du roi, toujours incapable de régler sa vie, dépensant plus d'argent qu'il n'en gagnait, écrivant au jour le jour, avec une facilité prolixe. Dans ses fables comme dans ses nombreux ouvrages il porte celte verve abondante, mais qui ne sait pas se contenir et dégénère vite en diffusion. La forme en est plus didactique que celle de la Fontaine, et elles portent toujours un sous-titre qui en indique le but moral : la Flatterie, l'Émulation du luxe, l'Esclavage de la cour, la Grandeur dangereuse, etc. Telles quelles, on les préfère à celles de Furetière, l'ami de la Fontaine et de Boileau^ devenu bientôt leur ennemi et qui se vantait d'avoir inventé Tes sujets de tous ses apologues.

C'est aussi du mérite de l'invention que s'enorgueillissait Lamotte (1672-1731), le contradicteur très courtois de Fénelon dans la querelle des anciens et des modernes, l'apologiste de la prose contre la poésie. Dans son Discours sur la fable, il ne craignait pas d'indiquer par où le génie de la Fontaine lui semblait incomplet : « La Fontaine ne s'est pas proposé le mérite de l'invention... Son esprit s'épuisait tout entier sur les ornements, qui ne sont que les inventions accessoires. » 11 ne sentait pas que, comme on l'a dit, la manière a plus d'importance que la matière dans la fable telle que La Fontaine la comprend. Trop dédaigneux de la forme poétique, il ne voulait voir que le fond moral; il définissait la fable « une instruction déguisée sous l'allégorie d'une action », et conseillait au poète de chercher d'abord l'allégorie, puis l'action, puis l'expression. C'est trop de méthode, en vérité, dans un genre qui demande surtout de la légèreté et de la grâce. Aussi s'est-il montré dans la fable plus homme d'esprit que poète, comme Grécourt, conteur licencieux plus que fabuliste, comme 'Voltaire lui-même, l'auteur trop épigrammalique du Loup moraliste, du Lion et le Marseillais, et dans la correspondance de qui l'on trouverait plus d'une vérité exprimée sous la forme de l'apologue.

Si l'on ne regardait qu'au nombre, on aurait lieu d'être sur-

1. On ne parlera pas ici de Boileau, quoique, lui aussi, il ait été fabuliste à Mt heures, et 1 on réservera pour l'étude qui le conceio^ la question, peut-être in»»lubie, de 1 oubli de la fable dans l'Art poétioue.

pris de voir tant de SxJccesseiirs briguer l'héritage de la Fontaine; mais ils n'en ont pris chacun qu'une parcelle. Qu'est-ce que le duc de Nivernais? Un amateur distingué. Que Dorât? Un poète de boudoir. Que le P. Desbillons, tant vanté par Saint-Marc Girardin? Un versificateur latin habile. On est réduit à louer, en raison de leurs mérites relatifs, pour la première partie du siècle, l'avocat normand Richer, qui n'a pas éciit moins de douze livres de fables; pour la seconde, l'abbé Aubert, en faveur de qui l'on créa, au Collège de France, une chaire de littérature française, et qui a dans ses fables du naturel, sans grande originalité; après lui encore, le Bailly, qui (raite de nouveaux sujets avec plus de bonhomie et d'élégance que de profondeur.

Pendant ce temps l'apologue se renouvelait en Angleterre avec Gay, en Espagne avec Yrîarte, en Allemagne avec Lessing, critique injuste de la Fontaine ^ et Gellert. Qu'avons-nous à leur opposer au xyiii" siècle? Un seul homme : Jean-Pierre Claris de Florian (17oo-i704), né au château de Florian, dans le département du Gard. Nous consacrerons une étude spéciale à Florian rapproché de la Fontaine. Il vient sans contestation au second rang des fabulistes français ; seulement il y a un abîme entre le second rang et le premier. Au génie naïf succède le talent ingénieux; à la satire largement humaine, les épigrammes contre les travers contemporains; à la bonhomie tantôt moqueuse, tantôt rêveuse, mais toujours sans excès, un débordement d'allusions politiques et une sensibilité attendrie à la manière du iviii^ siècle finissant. Mais parce que Florian est très inférieur à la Fontaine, qui est, lui, plus qu'un fabuliste, ce n'est pas une raison pour le dédaigner, et il semble qu'on ne lui rende pas assez aujourd'hui la justice à laquelle il a droit.

L'esprit est partout aux xviii- et xix^ siècles, mais l'esprit règne exclusivement, au moins dans la fable. Il y en a chez 4rngult. l'auteur célèbre de la Feuille, parfois un peu sec et amer comme dans le court apologue du Colimaçon, parfois aussi plus ample, et touchant à l'éloquence, comme dans la fable intitulée le Chêne et le Buisson, dont le début a de la grandeur :

Le vent s'élève, un gland tombe dans la poussière ; Un chêne en sort.

Et pourtant cette fable même, dont le ton est çà et là presque

1. On aura bientôt occasion d'exposer lea critiques de Leasing;.

épique, n'est qu'une épigramme développée contre les égalitaires à outrance. Arnault n'en est pas moins très supérieur comme fabuliste à François de IS'eufchâteau, au Belge de Stassart, même à nos contemporains, comme MM. Viennet, fabuliste trop souvent politique, mais qui jouit pendant son vivant d'une assez grande réputation, Léon Halévy, Lachambaudie, etc. La fable n'a pas été abandonnée; mais combien le fabulistes se font lire? On préfère relire la Fontaine.

Bio;;rapliie.

Jean de la Fontaine, né à Châleau-Thierry, le 8 juillet 162i. de Charles de la Fontaine, maître des eaux et forêts, et de Françoise Pidoux, est mort à Paris le 13 février 169o.

La vie de la Fontaine, considérée au point de vue des fabl's seules, se divise naturellement en quatre périodes.

1° Jeunesse de laFontaine(i621-l6b4) jusqu'à son début dans les lettres. On sait que la Fontaine, après une éducation qui semble avoir été négligée, se trompa d'abord sur sa vocation, passa successivement par l'Oratoire et par le séminaire de Saint- Magloire, d'où il sortit en 1641, pour rentrer dans le monde, prendre la charge de son père et épouser Marie Héricart. On sait aussi ou, du moins, on croit que la lecture d'une ode de Malherbe sur un attentat dirigé contre Henri IV (Que direz-vous, races futures?...) lui révéla pour ainsi dire la poésie; qu'à partir de ce moment il lut avec rage les anciens, les vieux auteurs français, les Italiens, et se voua tout entier à la littérature, avec un abandon d'autant plus facile que son frère, en embrassant l'état ecclésiastique, lui avait laissé la libre disposition d'une petite fortune.

2° Débuts littéredres (16o4-1668), depuis la traduction de l'Eunuque de Térence jusqu'à la première édition des Fables. Il est protégé d'abord par Fouquet {Adonis, le Songe de Vaux), dont il reconnaît les bienfaits par une fidélité inébranlable dans l'épreuve [Élégie aux nymphes de Vaux, 1661); puis pat les duchesses de Bouillon et d'Orléans. Il se lie d'amitié avec Boileau, Racine et Molière (réunions de la rus du Vieux-Colom-

hier). I! publie la première, puis la seconde partie des Contes et nouvelles en vers (1665 et 1667). Juscju'alors il n'est guère qu'un poète gaulois, de plus de verve que de mesure.

3° La période de la forte maturité (1668-1679) s'ouvre pour la Fontaine avec le premier recueil des Fablts choisies mises en vers (1668; nouvelle édition en 1669 et 1671), et se ferme au second recueil de fables, dont la troisième et la quatrième partie paraissent en 1678 et 1679. Elle est marquée aussi par de nouveaux recueils de Coiites (l(i7l et 1675), par les Amours de Psyché et quelques poèmes moins importants. La Fontaine trouve alors en M^e de la Sablière une protectrice intelligente et dévouée.

4» La dernière période (1679-169o) ne saurait sans injustice être appelée la période de décadence, malgré le mauvais poème du Quinquina et plus d'une œuvre dramatique médiocre, car dix ans avant sa mort la Fontaine était encore capable d'écrire Philémon et Baucis. Deux événements principaux marquent cette période : l'élection de la Fontaine à l'Académie (1683) et la querelle des anciens et des modernes, occasion de VÉpître à Huet (l'687). Mais à la salutaire intluence de M"" de la Sablière, devenue dévote, se substitue l'influence trop épicurienne des Vendôme et de la société du Temple. La Fontaine s'y abandonne d'abord, publie de nouveaux Contes, s'amende pourtant à moitié dans la société de ses derniers protecteurs, M. et M™» d'Hervart, se convertit tout à fait à partir d'une grave maladie (1692), fait une amende honorable publique de ses erreurs passées, écrit une paraphrase du Dies irse et se prépare à la mort.

Conp d'ceil sur l'œuvre générale de la Fontaine* La Fontaine auteur dramatique.

Toutes les œuvres de la Fontaine n'ont pas l'importance ni surtout la popularité de ses fables. Elles nous aident pourtant à mieux pénétrer le caractère de l'homme et le génie du poète. Toutefois on peut faire bon marché de ses essais dramatiques. Il est curieux de remarquer que la Fontaine a débuté par une traduction libre de Térence, et que, vers la fin de sa vie, il est revenu au théâtre, pour lequel il semble si mal faiL D'ailleurs au théâtre la Fontaine se bornait le plus souvent à imiter le.s

contemporains. Ne parlons point de son Achilb% pâle essai de tragédie, dont il écrivit seulement deux actes, puljliés longtemps après sa mort: Achille, amoureux de Briséis, y fait vis-à-vis à Patrocle, épris d'une certaine Lydie. N'insistons pas davantage sur les deux opéras dont il peut revendiquer le médiocre honneur. Baphné, que Lulli devait animer de sa musique, ne fut jamais représenté. On aime pourtant à croire que la Fontaine connaissait déjà Boileau lorsqu'il mettait ce couplet dans la bouche d'un poète satirique :

Gommant faire

Pour se taire ?

Le monde est plein de sots de l'un à l'autre bout, Le passé, le présent et l'avenir surtout.

Comment faire

Pour se taire?

Astrée (musique de Colasse), souvenir du roman de d'Urfé, nous mène sur les bords du Lignon, où des druides célèbrent la fête du gui l'an neuf. On y distingue à peine quelques jolis vers de nature, réminiscences eux aussi :

L'ombre croît en tombant de nos prochains coteaux.

Restent cinq comédies, dont la première de beaucoup en date est Clymène (1674), pièce en un acte, froide, malgré de jolis traits :

Ce qu'on n'a point au cœur, l'a-t-on dans ses écrits?

N'est-ce pas justement pour ce motif que le poète, n'étant point ému, n'a pas été fort émouvant? C'est là qu'est le vers fameux :

lime faut du nouveau, n'en fût- il plus au monde 1

Mais qu'y a-t-il de nouveau dans Clymène? Peut-être l'accent personnel qui se trahit malgré tout, comme dans cette épigramme aiguisée contre les imitateurs serviles, par le poète qui s'était déjà montré, dans un premier recueil de fables, imitateur original :

Hors ce qu'on fait passer d'une langue en une autre,

C'est un bétail servile et sot, à mou avis,

Que les imitateurs : on dirait des brebis

Qui n'osent s'avancer qu'en suivant la première

Et s'iraient sur ses pas jeter dans la rivière.

Les quatre autres comédies ont été écrites, dans la dernière période de la vie delà Fontaine, en collaboration avec l'acteurauteur Champmeslé. Ce sont : Ragotin ou le roman comique, souvenir du Roman comique de Scarron, épisode de la vie errante des comédiens à travers la province; le Florentin, qui met en scène un tuteur farouche, dupé par des jeunes gens, farce assez vive, dans le goût de la première manière de Molière; la Coupe enchantée, sorte de fabliau du moyen âge étendu en comédie, non sans agrément ; Je vous prends sans vert, bluette insignifiante. De nos jours la Coupe enchantée a été reprise au théâtre. Mais, il faut l'avouer, c'est le nom de la Fontaine qui protège près de la postérité ces essais dramatiques. La seule comédie durable qu'ait écrite la Fontaine, c'est celle des Fables.

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