L.a Fontaine satirique
Du moins, une de ces pièces, Daphné, nous a valu quelquesuns des vers les plus piquants du poète. Là même où il est satirique, il l'est sans cruauté d'ordinaire. Si Ton met à part quelques épigrammes assez inoffensives ou quelques pièces épigraramatiques, comme la Ballade sur Escobar :
Escobar sait un chemin de velours,
on ne trouve guère qu'une satire bien franche dans l'œuvre entière de la Fontaine ; c'est le Florentin (1680), qu'il ne faut pas confondre avec la comédie qui porte le même titre. Le Florentin dont il s'agit ici, c'est Lulli , qui , après avoir demandé à la Fontaine un livret d'opéra, l'avait refusé quand le poème fut écrit. Pour le coup, le bonhomme éclata :
Le Florentin
Montre à la fin
Ce qu'il sait faire: Il ressemble à ces loups qu'on nourrit, et fait bien, Car un loup doit toujours garder son caractère. Comme un mouton garde le sien.
Malgré lui, le fabuliste reparaît, et le bonhomme aussi, qui Be plaint avec un sourire.
Le matin s'en vint réveiller Un enfant des neuf Sœurs, enfant à barbe gritê. Qui ne devait en nulle guise
LA FONTAINE ib
Être dupe : il le fui et le sera toujours.
Je me sens né pour être en butte aux méchants tours.
Vienne encore un trompeur, je ne tarderai guère.
Celui-ci me dit : VeuX'tu faire,
Presto, presto, quelque opéra,
Mais bon? Ta Muse répondra
Du succès par-devant notaire.
Voici comment il nous faudra
Partager le gain de l'alTaire :
Nous en ferons deux lots : l'argent et les chanBons ;
L'argent pour moi, pour toi les sons.
L'honneur de travailler pour Lulli lui tiendra lieu de toute autre récompense. On croit voir, on voit en face l'un de l'autre le rêveur à barbe grise et le souple Florentin. Au moins s'il pouvait compter sur la « veine « de ses amis, d'un Racine, d'un Boileau, qui s'offraient à l'assister dans cette difficile entreprise !
Des amis 1 disait le gloaton, En a-t-on ?
Voilà comme Lulli, dont le collaborateur ordinaire était Quinault, « enquinauda » la Fontaine. Voici comment la Fontaine s'en venge :
Chacun voudrait qu'il fût dans le sein d'Abraham ;
Son architecte, et son libraire,
Et son voisin, et son compare.
Et son beau-père, Sa femme, et ses enfants, et tout le genre humain,
Petits et grands, dans leurs prières,
Disent, le soir et le matin :
Seigneur, par vos bontés pour nous si singulières,
Délivrez-nous du Florentin !
Cet accès, à peu près unique, de méchanceté parut étrange à ceux qui connaissaient le bonhomme. La sœur de M™« de Montespan, de celle à qui il avait dédié son second recueil, M™« de Thiange, lui en fit un doux reproche.
Vous trouvez que ma satire
Bût pu ne se point écrire.
Et que tout ressentiment.
Quel que soit son fondement,
La plupart du temps peut nuire.
Et ne sert que rarement.
J'eusse ainsi raisonné si le Ciel m'eût fait auigo,
Ou Thiange !
M«l8 il m'a fait auteur : je m'excuse par là.
U se calomnie : jamais il ne fut « auteur » ; mais quoil il a
eu, il a encore, et le dit, l'ambition de « travailler pour le roi » ; il offre de corriger Daphné, il a recours à l'intercession de M"" de Thiange. A ses yeux, le suffrage de Paris est peu sans le suffrage de Saint-Germain, c'est-à-dire de la cour. La satire est déjà bien loin. Une réconciliation fut ménagée entre la Fontaine et Lulli, mais Daphné resta dans l'ombre, le poète de la nature (ici bien arrangée) n'était pas à la mode de la cour :
J'introduisais d'abord des bergers, et le roi Ne se plaît à donner qu'aux héros de l'emploi.
Ainsi, une fois il fut méchant, et il n'y revint pas.
Les poèmes antiqaes.
Dans les poèmes où le sentiment de l'antiquité peut s'unir h la finesse moderne, la Fontaine devait réussir plus pleinement. Toutefois il faut ici distinguer entre le faux et le vrai la Fontaine. Le vrai la Fontaine, celui des fables, est antique et moderne à la fois, sans contradiction et sans effort. Le faux la Foutaine n'est guère qu'un Benserade supérieur, soumis aux influences très diverses qui dominaient alors la ville et la cour. Adonis se ressent de l'inexpérience du poète. Il y a un art plus consommé dans les Filles de Minée, sujet tiré d'une inscription, et l'on y trouve de jolis traits, plus ou moins originaux, comme dans ce récit de la mort de Thisbé :
Elle tombe et, tombant, range ses vêtements, Dernier^-ait de pudeur à ses derniers moments.
Mais ces récits et ces conversations semblent d'une allure un peu lente. Si l'on a peine à s'intéresser au sort d'Adonis, l'amant de Vénus, victime d'un sanglier farouche, on s'intéresse moins encore au malheur de ces belles causeuses, coupables d'impiété envers Bacchus, et cruellement punies. Le modèle à jamais exquis de ces poèmes, c'est Philémon et Baucis, qu'on ajoute souvent en appendice aux fables :
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent neureax.
Qui ne connaît l'admirable portrait du sage qui ouvre c( court chef-d'œuvre'*
LA FOiNTAlNE 1/
Il regarde à ses pieds les favoris des rois.
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne
Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin ; c'est le soir d'un beau jour.
Sans doute le poète nous avertit qu'il imite Ovide; mais, en l'imitant, il reste lui-même, témoin ce regret touchant prêté aux deux vieillards, en face du désastre de leur pays : « Les animaux périr 1 » Témoin aussi cet autre regret, tout personnel cette fois :
Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans. Ah ! si... Mais autre part j'ai porté mes présents.
Moins parfait, mais de proportions plus considérables, est le poème des Amours de Psyché (deux livres mêlés de prose et de vers), antérieur de quinze ans. Avouons-le, ce mythe gracieux et profond n'a été qu'à demi compris par la Fontaine. Qu'on en juge par le ton de ce dialogue entre Vénus et son fils Cupidon : « Nous n'avons parmi nous que trop de déesses. C'est une nécessité qu'il y ait du bruit où il y a tant de femmes. Dès que Psyché sera déesse, il lui faudra des temples aussi bien qu'aux autres. L'augmentation de ce culte nous diminuera notre portion. Déjà nous nous morfondons sur nos autels, tant ils sont froids et mal encensés... Ne vivez-vous pas ici heureux et tranquilles, dormant les trois quarts du temps? Vous savez combien quelquefois nous nous ennuyons. Cybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur, Gérés sent sa divinité de province et n'a nullement l'air de la cour. Diane nous rompt la tète avec sa trompe. L'Aurore se lève de trop grand matin; on ne sait ce qu'elle devient tout le reste de la journée. » C'est de la mythologie accommodée à l'usage des ruelles. Mais, si l'on ne demande pas au poète cette intelligence des choses antiques que les modernes ont péniblement conquise, on trouvera charmant, sinon vrai, ce galant roman d'aventures, et c'est moins à Psyché, dès lors, qu'à la Fontaine lui-même qu'on s'intéressera. A travers les formes convenues on saisira l'impression originale. Si le poète écrit, par exemple :
La Nuit vient sur un char conduit par le Silence,
on comprendra que, si l'expression a vieilli, le sentiment est resté vrai. C'est le poète moqueur qui dira des poètes habitants
des Champs Élysées : « Ils étaient sous de beaux ombrages, se ré'-Uant les uns aux autres leurs poésies, et se donnant des louanges continuelles, sans se lasser. » Mais c'est l'homme qu'on se plaît à rencontrer, et c'est l'homme qui se présente à nous au début aussi bien qu a la fin du poème. Nul prologue plus attachant que celui du livre I", où les quatre amis, dont un lira son poème nouveau, dont les trois autres l'écouteront, — quels auditeurs et quels juges! — sont réunis dans les jardins de Versailles. Ils avaient pris l'habitude de causer entre eux de belles-lettres; «c'était toutefois sans s'arrêter trop longtemps à la même matière, voltigeant de propos en autres, comme des abeilles qui rencontreraient en leur chemin diverses sortes de Heurs. » N'est-ce pas d'avance la charmante définition que la l'ontaine donnera, dans le second recueil de ses fables, de la conversation vraie ?
La bagatelle, la science, Les chimères, les riens, tout est bon ; je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens.
C'est un parterre où Flore épand ses bien» : Sur différentes fleurs l'abeille se repose
Et fait du miel de toute chose.
Des quatre amis, Ariste (Boileau) est w sérieux sans être incommode »; Gélaste (Molière)* est « fort gai » et soutient, en clfet, ce caractère pendant toute la durée de la lecture; Acante (llacine) aime extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. « Polyphile (la Fontaine) lui ressemblait en cela, mais on peut dire que celui-ci aimait toutes choses. » Ce n'est pas là" un de ces cadres factices qui sont bientôt oubliés. Les amis ne se laissent jamais perdre de vue, entremêlent la lecture de réflexions admiratives ou. ironiques, engagent même une longue discussion sur le rire et les pleurs. A la fin du livre II, Polyphile, celui qui aime toutes choses, reprend la parole pour son propre compte, et trace de nouveau son portrait dans une invocation à la Volupté :
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout : il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.
1. D'aprfi» une opinion enf aveur aujourd'hui, Gélaste ne serait pas Molière, mais Cliii pelle. On fait remarquer qu' Ariste lui reproche les frivolité» de son plaidoyer en faveur de la comédie.
En achevant ce roman poétique, nous n'en savons pas beaucoup plus sur Psyché, mais nous connaissons un peu mieux son poète, et nous l'aimons davantage.
Les poèmes modernes.
Le même charme ne s'attache point aux poèmes modernes. C'est que la Fontaine n'était plus soutenu ici par les souvenirs f^t le culte de l'antiquité; c'est aussi et surtout que ces œuvres
aient pour la plupart des œuvres de commande, où le génie -spontané de la Fontaine se sentait mal à Taise. Le Sonrjc de Vaux, de l'aveu du poète lui-même, n'est composé que de fragments, en vers ou prose, destinés à glorifier Fouquet, l'heureux possesseur de tant de merveilles, puis restés en suspens et publiés longtemps après la disgrâce dont Fouquet fut frappé. Ces morceaux mal liés abondent pourtant en vers pittoresques, comme ceux où Apellanire (la Peinture) définit son art, et qu'on est tenté d'appliquer au peintre des animaux :
A de simples couleurs mon art plein de magie
Sait donnai" du relief, de l'âme et de la vie.
Ce n'est rien qu'une toile : on pense voir des corps;
OU comme ceux où il peint la Nuit, qui, dit-il avec un singulier bonheur d'expression,
Par de calmes vapeurs mollement soutenue, La tête sur son bras et son bras sur la nue. Laisse tomber des fleurs et ne les répand pas.
Comment la Fontaine fut-il amené à écrire la Captivité de saint M a le (1673), poème édifiant, dédié au cardinal de Bouillon, et qui commence par une pieuse "invocation à la Vierge? Il devait beaucoup aux Bouillon sans doute : c'est pour la iluchesse de Bouillon qu'il avait écrit ses contes licencieux; il tait juste, pour rétablir l'équilibre, qu'il composât pour le irdinal de Bouillon la vie d'un saint célèbre seulement par s vertus. On dit qu'il s'attela à cette ingrate entreprise sur il prière de messieurs de Port-Royal. Mais il n'était janséniste que par ses amitiés, et sa piété , on le sent, manque de souffle Ce bon saint Malc pourtant aimait la solitude et les bêtes;
.oinme Jean de la Fontaine, qui, d'ailleurs, suit ici saint Jérôme, il ne dédaignait pas de contempler renterrement d'une fourrai :
Un du peuple étant mort, notre saint le contemple En forme de convoi soigneusement porté Hors des toits fourmillants de l'avare cité.
C'est avec la même complaisance que, dans Psyché, le poète appuyait sur un trait particulier de la légende et montrait les fourrnis qui accourent, innombrables, au secours de l'héroïne, condamnée à trier un tas de blé où les grains les plus divers étaient confondus :
I.cs chemins en sont noirs, les chanaps en sont couverts. Maint vieux chêne en fournit des cohortes nombreuses.
Aimez-vous les bêtes? Il en a mis partout, sauf peut-être dans son étrange poème du Quinquina (1682). Nous passerons vite sur cette erreur, plus grave encore que la précédente. Le remède, nouvellement répandu, du quinquina, était alors à la mode; Monginot venait de publier son traité; la duchesse de Bouillon, le mauvais génie de la Fontaine, lui imposa l'obhgation cruelle de mettre ce traité en vers. Il y tâcha, mais en attestant la violence subie :
Je ne voulais chanter que les héros d'Ésope :
Pour eux seuls en mes vers j'invoquais Calliope ;
Même j'allais cesser, et regardais le port.
La raison me disait que mes mains étaient lasses;
Mais un ordre est venu, plus puissant et plus fort
Que la raison... ,
Peut-être ne savait-il pas si bien dire. Du moins il tient à constater qu'il se borne à obéir :
C'est pour vous obiMr, et non point par mon choix. Qu'à des sujets profonds j'occupe mon génie, Disciple de Lucrèce une seconde fois.
S'il fait allusion à la fable i'" du livre X, il a tort, car il rapproche d'une œuvre charmante à la fois et profonde, inspirée par le sentiment le plus vif, l'œuvre la plus froide et la moins convaincue.
Les poésies diverses.
Les longs ouvrages, on le sait, faisaient peur à la Fontaine; aussi est-ce dans les poésies légères qu'il excelle. Ses odes profanes [Pour la Paix, Pour Madame, Au Roi pour Fouquet, etc.; n'ajoutent rien à sa gloire. A l'exemple de son ami Boileau, il croyait que dans l'ode c'est l'art surtout qui importe, et il le disait, ia.ns VÊpître à Huet, sous une forme qui nous fait sourire :
L'ode, qui baisse un peu.
Veut de la patience, et nos gens ont da feu.
Or, s'il n'avait pas toujours la patience, il avait rarement le feu. Il tenta aussi l'élégie; mais ses élégies, adressées à « quelque Iris en l'air », sont plus épicuriennes que passionnées. I.c poète s'y montre « touché des fleurs, des doux sons, des beaux jours », de « l'innocente beauté des jardins », plus qu'animé par un sentiment profond. Une seule de ses élégies a survécu, parce qu'une seule fois il a été vraiment ému. L'Élégie ujx nymphes de Vaux (1661) : « Pleurez, nymphes de Vaux... » e.si dans toutes les mémoires. Et ce qui en fait la beauté toujouis neuve, ce n'est pas seulement la sensibilité communicative, la courageuse reconnaissance de la Fontaine ; c'est l'adresse ingénue et ingénieuse avec laquelle il atténue les torts d'un favori entraîné fatalement à sa perte par « les attraits enchanteurs de la prospérité » ; c'est la bonhomie sincère avec laquelle il oppose à « tout ce vain amour des grandeurs et du bruit « le bonheur simple et facile des champs :
Vous n'avez pas chez vous ce Ijrillant équipage, Cette foule de gens, qui s'en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la cour. Mais la faveur du Ciel vous donne on récompense Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence, Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens; Et jamais à la cour on ne trouve ces biens.
Cest l'éloquence avec laquelle il fait appel h la clémence d:i jeune roi :
La plus belle victoire est de vaincre son coeur.
C'est enfin le dernier cri, sorti d'une âme infiniment tendre:
Il est assez puni par son sort rigoureux,
Et c'est être innocent que d'être malheureux,
A côté de ces vers où le cœur parle seul, les vers où ne brille que l'esprit semblent assez froids. Mais, ne l'oublions pas, il y a deux poètes en la Fontaine : le poète gaulois, qui s'attache à faire revivre les genres et les rythmes traités autrefois; le poète français du xvii° siècle, imitateur des anciens, mais qui pense et qui sent à sa manière. Quand ces deux poètes n'en font qu'un, comme dans les fables, la Fontaine est parfait; quand il y a divorce entre eux et que le poète gaulois paraît seul, il n'est plus guère qu'un bon disciple de Marot. Ballades, rondeaux, madrigaux, sonnets, dizains, sizains, il a touché à toutes les formes poétiques et chanté sur tous les tons. Même il a trouvé moyen de mettre de la gaieté dans Tépitaphe ; il est vrai que c'était la sienne qu'il composait, et qu'il la composait jeune encore, à trente-huit ans :
Jean s'en alla comme il était venu.
Mangeant le fonds avec le revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser : Deux parts en fit, dont il soûlait * passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
Non pas qu'il soit incapable de traiter sérieusement les sujets sérieux; son épitaphe de Molière est éloquente :
Sous ce tombeau gisent Plante et Térence, Et cependant le seul Molière y gît :
Leurs trois talents ne formaient qu'un esprit Dont le bel art réjouissait la France.
Ils sont partis 1 et j'ai peu d'espérance De les revoir. Malgré tous nos efforts, Pour un bon temps, selo: .-nte apparence, Térence et Piaule et Moliè,- nt morts.
Mais il ne faut demander, en génér... à ces pièces de circonstance que la grâce légère, et légère en. le toutes est cette poésie de la Fontaine, qui semble glisser à la surface des choses, sans y appuyer jamais, comme cette princesse de Conti, que le Songe divinise :
L'herbe l'aurait portée : une fleur n'aurait pas Reçu l'empreinte de ses pas.