Préface des Fablox
. Ainsi la Fontaine se savait novateur, et le disait : « Je me suis flatté"de l'espérance quo, sî'Jë ne courais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins la gl^oire de l'avoir ouvejte. » Et ce n'est pas le fabuliste seul qui a conscience de son originalité ; c'est l'auteur de Psyché qui écrit : « La manière de conter est de moi, et les circonstances, et ce que disent les personnages... Avec cela j'y ai changé quantité d'endroits, selon la liberté ordinaire que je me donne. « C'est l'auteur des Contes qui, même en tète d'une œuvre légère, tient à faire cette déclaration : « 11 retranche, il amplifie, il change les incidents et les circonstances, queI(p;,efois le principal événement et la suite; enfin ce n'est pas la même chose, c'est proprement une nouvelle iS'ouvelle, et ct'lui qui l'a inventée aurait bien de la peine à reconnaître son propre ouvrage. » Partout donc nous voyons un écrivain__qui sait où il tend, et qui y marche d'une allure jioncbalante, mais sans jamais se tromper sur la direction à suivre.
Dire quelle idée la Fontaine se faisait de la fable, en ne citasit que ses Fables mêmes.
En général, on peut dire que c'est seulement dans le second recueil de ses fables (livres VI à XII) que la rpataine a pleine
- conscience de son vrai génie et de son originalité créatrice : dans les six premiers livres, il se défie plus de lui-même et imite davantage. Cette distinction est vraie, pourvu qu'on ne l'exagère pas, car il est facile de prouver que, dès le premier recueil, la Fontaine comprenait clairement ce que la fable devait être.
Rien de plus curieux, h. ce point de vue, que la préface des Fables. On y voit que la Fontaine ne conçoit pas l'apologue comme un genre simplement didactique, dont le seul but est de prouver, par un exemple rapide, une vérité morale. Jl s'ap-
-|iuia sur les-ajicienspoui:..se4ustiiIer d'avoir t mal^éles-consiils de Patru, écrit des fables en vers; mais il avoue n'avoir pas imité l'extrême brièveté do Phèdre et avoir cherché à égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait en y ajoutant ia. gaieté, c'est-à-dire le charme, en pei£na!}t.J^s divej-s ciu:aclèiCâ des. animaux, même les plantes. Dans les Vers à Mo^ IcJhu^pidn, en tête du livre I", le fabuliste définit neltement son but :
Je me sers d'animaux pour instruire les homme»,
1g COURS DE LITTÉRATURE
el indique le moyen poétique dont il se servira pour les instruire :
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons.
On sent déjà un accent de fierté personnelle et très légitime dans la fable i" du livre II :~
D'un langage nouveau J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau ; J'ai passé plus avant : les arbres et les plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes. Qui ne prendrait ceci pour un enchantement?
Déjà il sait, et il ne craint pas de dire qu'il reste encore beaucoup de découvertes à faire dans ce pays de l'apologue, mal exploré avant lui :
La feinte est xm pays plein de terres désertes. (III, i.)
Qui ne connaît les vers tout à fait décisifs où il se montre à nous faisant de la fable renouvelée
, Une ample comédie à cent actes divers.
Et dont la scène est l'univers? {VjJ.)
Indiquer avec cette admirable précision ce que doit être la fable, ce qu'elle est déjà devenue entre les mains de la Fontaine, n'est-ce pas indiquer du même coup ce qui lui manquait jusqu'alors? Enfin, le poète est encore plus hardi dans la première fable du livre YI ; non seulement, en effet, il y élablit avec plus de force el de précision que jamais le principe définitif de son art, « instruire et plaire », fuir l'ennui qu'apporte la morale trop nue et faire passer le précepte à l'aide du conte, mais encore il ne craint pas de critiquer l'excessive brièveté ' des fabulistes anciens. C'est ainsi que peu à peu il prends conscience de son originalité propre et s'enhardit à la décou- ' Trir, sans fausse modestie comme sans arrogance.
Dans le second recueil, encouragé par le succès du premier, il ne fait que développer ces vues et les appliquer avec plus d'assurance ; il déclare, il est vrai, dans l'Avertissement, qu'il •innove cette fois et qu'il a essayé de mettre plus de diversité"dans l'air et dans le tour ; mais le recueil précédent était déjà fort varié ; il ie savait, et ne fait guère que se répéter, quand il dit dans les Vers à M"^^ de Montespan :
C'wt proprement un charme,
c'est-à-dire un enchantement, comme il l'avait écrit dès le livre H. Au reste, il croit en avoir assez dit pour définir la nouveauté de sa manière, et il ne revient guère à ce sujet que dans l'épilogue du livre XI. Là, il ne parle plus d'Ésope ni de Phèdre ; il se donne pour ce qu'il est vraiment, pour un poète créateur : ~
= Si mon œuvre n'est pas un assez bon modèle, ' ] J'ai, du moins, ouvert le chemin.
On peut donc juger que le second recueil a plus d'ampleur et d'originalité que le premier, à condition d'ajouter aussitôt que tous deux ne font qu'un en réalité. Dès le début, le bonhomme a fort bien su ce qu'il voulait faire, et l'a fort bien dit ; mais il n'a pas osé le faire tout d'abord aussi hardiment qu'il le disait.
La Fontaine antiqne sans effort.
L'originalité du poète créateur peut échapper d'abord aux yeux peu attentifs, voilée qu'elle semble par toutes sortes d'imitations et de réminiscences. C'est plus tard seulement
qu'on pénètre le secret de cet art qui sait « rendre sien cet aii
d'antiquité ». Mais cet art n'est que l'auxiliaire du génie spon-tané le plus naturellement antique que nous ayons. La Fontaine est grec et latin, beaucoup moins parce qu'il se proclame à tort le disciple d'Esope et de Phèdre, que parce qu'il est vraiment le disciple d'Homère et de Virgile.
Homère et Bon rival sont mes dienx du Parnasse.
Ajoutons-y le bon Horace, qui a plus d'un trait de caractère commun avec le bon la Fontaine, nous aurons au complet la Irinité de ses « dieux ».
Peut-être n'a-t-il jamais lu Homère dans le texte, mais il le devine, dit Sainte-Beuve, comme toutes choses. S'il n'a pas l'ambition de composer une épopée proprement dite, — on sait que les longs ouvrages lui faisaient peur, — il a pourtant vaguement conscience qu'il s'élève au-dessus de la fable telle qu'onl'avait entendue jusqu'à lui, caria fable antique n'était qu'un. enseignement, et la sienne est une peinture. Du moins il a la candeur d'imagination et de foi qui fait vivre les inventions du
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poète épique. Ils vivent eux-mêmes, ces dieux familiers avec lesquels ils se joue, auxquels il croit pourtant et fait croire. Sans doute, ce ne sont plus les grands dieux dHomère : ce sont les dieux d'hommes moins primitifs; ce sont aussi les dieux des bêtes; mais nous ne rions pas de ces dieux secourables ou irrités, ni de ces demi-dieux ni de ces faunes. Nous ne nous étonnons point d'entendre le charretier embourbé invoquer Hercule, ni de lire des litres de fables tels que ceuxci : Phébus et Borée, Simonide préservé par les dieux, le Satyre et le Passant. Le maître de ces dieux, Jupiter, garde encore quelque dignité dans les fables où il est l'acteur principal {Jupiter et le Métayer, Jupiter et le Passager, Jupiter et les Tonnerres, le Statuaire et la Statue de Jupiter), sans parler de celles où il inte'rvient à titre de personnage secondaire. Partout est la mythologie : lisez Progné et Philomèle. Est-il question des vautours : la légende de Prométhée, dont un vautour fouille éternellement le flanc, s'offre d'elle-même. Les deux servantes persécutées par une vieille acariâtre , ce seront les « sœurs fllandières » éveillées de leur sommeil
Dès que Thétis chassait Phébus aux crins dorés.
Eschyle, Socrate, Démocrite, traversent parfois la scène; mais ce sont les souvenirs de l'épopée qui abondent : l'hirondelle est aussi peu écoutée des petits oiseaux que la prophétesse Cassandre des Troyens; tel mouton a une toison aussi toufiue que la barbe de Polyphème. A quoi bon citer les Compagnons d'Ulysse? Prenons une fable moins connue : le Fermier, le Chien et le Renard. Ce renard qui saccage une bassecour, à quoi sera-l-il com^jaré? A Phébus irrité qui détruit presque l'armée des Grecs? ou bien au trop bouillant Ajax? Nous serons libres de choisir.
Homère est bien haut et bien loin. « Ce temps-ci n'en produit guère; >) la Fontaine ne l'ignore pas, mais le regrette:
Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devrait Rendre Homère. Ah 1 s'il le rendait 1...
Mais l'avare Achéron ne le rend point, et la Fontaine se passe de lui. Plus voisins de nous sont les Latins, chez qui l'art relève souvent la nature. La Fontaine a une vraie tendresse de cœur pour Virgile et pour Horace : au premier il prend sa ■ympathie pour la vie universelle et sa mélancolie douce; au
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second, sa grâce abandonnée, sa fine bonhomie. 11 voit les
cygnes
Tantôt courir sur l'onde et tantôt s'y plonger, Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.
Voilà du Virgile. Voici de l'Horace, sur l'audace des navigateurs :
Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute Armé de diamant qui tenta celte route, Et le premier osa l'abime déner.
Ailleurs [Songe d'un habitant du Mogol) , Horace et Virgile seront assemblés et confondus pour former du la Fontaine cl du meilleur'. Il n'est pas jusqu'à l'âpre et profond Lucrèce dont il ne se soit souvenu avec bonheur, car 1 épicurien latin. plus amer, il est vrai, que notre doux épicurien fiançais, avait pénétré comme lui, avec l'âme de l'homme, l'àme des bétes et des choses, l'âme de la nature vivante et féconde. Il n'eût pas désavoué des vers tels que ceux-ci :
Les alouettes font leur nid
Dans les blés quand ils sont en herbe,
C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde.
Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.
Le « OKM » de la Fontaine. — La Fontaine dans la vie de scciété.
Mais ce qui le rapproche surtout des grands poètes de l'antiquité, et ce qui le met fort au-dessus des fabulistes d'autrefois, c'est la simplicité avec laquelle il nous découvre tous les mouvements d'une âme souple et charmante. Ses fables ne sontsouvent que des causeries ; et, comme « il faut de tout aux entreliens », il y a de tout dans ces causeries poétiques : de la
1. Go sait que la Fontaine a imité d'Horace la Belette entrée dans un grenier et le Bat de ville elle Bat des cliamps, restant inférieur en celle-ci à son modèle. Dans le Savetier elle FinanciiT rovil sous une autre forme l'apoloifue de Vulteiu» Menas (Horace, Épilres, I, vu). Voyez aussi dan» Horace (Épitret, l, x) l'apologue du cheval qui voulut se venger du cerf.
philosophie et de la malice, de la rêverie et de l'éloquence. Dialogues ou monologues, peu importe : c'est l'homme qui paraît, et c'est aussi l'homme d'une certaine époque. Aussi bien chez^ le fabuliste que chez les moralistes contemporains, ■on pe^t chercher et trouve^ l'idée exacte non seulement de la conversation (si admirablement définie dans la fable i'^ du livre X),"mais de la vie de société au^xvii^ siècle, de la manière dont lui-même la comprenait, la goûtait et s'y faisait goûter à son tour.
On a vraiment abusé du lieu commun qui nous montre en la Fontaine un ours de génie. Bien vieille est la légende. Déjà la Bruyère écrivait, dans le chapitre des Jugements : « Un homme paraît grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir : s'il se met à écrire, cest le modèle des bons contes... » Mais la Bruyère, ici comme en plus d'un endroit, force l'antithèse, et dans son discours de réception à l'Académie il s'est chargé de venger la Fontaine de ses propres épigrammes. Selon Saint-Simon, la Fontaine était « pesant en conversation »; mais Saint-Simon ne l'a rencontré que rarement et à la cour, dans un milieu où le bonhomme se sentait un peu dépaysé. Voltaire ne l'a point connu du tout; ce qui ne l'empêche pas d'écrire : « Le caractère de ce bonhomme était si simple que dans la conversation il n'était guère audessus des animaux qu'il faisait parler '. » Mais ces animaux parlent, en vérité, presque aussi bien que M. de Voltaire !
D'autre part, une femme qui a vu de près la Fontaine disait après avoir lu la Bruyère : « Si l'auteur qui la peint sous des traits si contraires à la vérité l'avait bien connu, il aurait avoué que le commerce de cet aimable homme faisait autant de plaisir que la lecture de ses livres. Il était admis chez tout ce qu'il y a de meilleur en France. » Si l'on se souvient des lettres à TuTenne, aux Conti, aux Vendôme, des vers à M™" de Sévigné, de la Fayette, de Conti, de Thiange, on croira, avec Sainte- Beuve, qu'il avait tout ce qu'il fallait pour plaire, quand il le voulait; seulement, il ne le voulait pas toujours. 11 y fallait l'occasion et la douce violence de l'intimité. D'Olivet, qui ne l'épargne pas, doit l'avouer lui-même : « Si pourtant il se trouvait entre amis, et que le discours vînt à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauffait véritablement, ses yeux s'allumaient, c'était la Fontaine en personne ».