‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 24 sur 134 · Lettre du 22 mai · texte numérisé non relu

Lettre du 22 mai

la raillerie du fabuliste est peu respectueuse, mais peu cruelle. Pourtant il y a un mot sanglant dans le Curé et le Mort : « 11 ne s'agit que du salaire ! » Mais il est vrai que l'autre clergé surtout est visé, et que la satire ici se fait plus que transparente ;

J'allais leur faire ma prière Comme tout dévot chat en use les matins....

C'était un chat vivant comme un dévot ermite,

Un chat faisant la chattemite yn saintJimif)K ée chat, bien fourré, gros et gras.

A ne prendre que ces épigrammes, eL sans parler des menus travers populaires que peuvent personnifier la fourmi, l'âne ou les autres animaux de rang modeste, il est clair que la Fontaine n'a épargné ni la société civile ni la société religieuse, et que sa comédie, par certains côtés, est une satire.

La satire de la société eontemporaine. >^

Comme il était naturel, il a marqué de traits plus précis encore la peinture satirique de la société contemporaine. Telle moralité nous montre certains grands seigneurs obligés de fuir « tous les jours », par un escalier dérobé, les réclamations de leurs créanciers. On devine que ce détail précis est chose vue. Autrement intéressante que cette misère dorée, la misère de ceux d'en bas n'est pas moins profondément sentie. La Bruyère n'a guère trouvé de couleurs plus sombres pour peindre la triste condition des paysans :

Point de pain quelquefois, et jamais de repos ; Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts.

Les créanciers et la corvée, Lui font d'un malheureux la peinture acheyée.

Entre ces deux extrêmes s'agite tout un peuple de pédants importants et importuns, de médecins solennels, de magistrats ignorants dont c'est la robe, non la personne, qu'on salue. La magistrature surtout est criblée de traits. Qu'aval t-elle fait à la Fontaine? Il avait eu dans sa jeunesse quelques intérêts de famille à débrouiller, mais il avait passé le reste de sa vie loin des tribunaux et, généralement,, de toute affaire. Pourtant, il ne se contente pas de plaindre ceux qui se condamnent, pour

leurs péchés, à plaider la moitié de leur vie ; il s'en prend à ia justice elle-même :

Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui ; Comptez ce qu'il en coûte h beaucoup de familles : Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

D y a là un double souvenir de Rabelais et de Racine * ; mais ailleurs il n'y a que l'horreur innée du bonhomme pour la gravité empruntée des Perrin Dandin, pour le fatras du style Judiciaire, pour les complications infinies et infiniment coûteuses de la procédure, qu'il voudrait voir simplifiée selon « la méthode » des Turcs :

Le simple sens commun nous tiendrait liea de code.

Il ne faudrait point tant de frais.

Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge...

Chaque condition particulière a donc ses ridicules, qui n'échappent pas au malin observateur ; mais le ridicule qu'il ne cesse de poursuivre , c'est celui des gens à qui leur condition ne suffit pas, et qui, .poussés par l'ambition, la vanité ou l'avarice, se travaillent à monter au-dessus de leurs égaux, qu'ils méprisent, au niveau de ceux qui leur sont supérieurs et qu'ils jalousent. Ce travers est de tous les temps et de tous les pays ; mais il avait pris alors en France une forme particulière qui a frappé la Fontaine et ne l'a pas frappé seul.

Se croire un personnage est fort commun en France :

On y fait l'homme d'importance,

Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois.

C'est proprement le mal françois :

La sotte vanité nous est particulière.

Et il préfère à cette vanité ridicule l'orgueil des Espagnols, « beaucoup plus fou, mais pas si sot ». Se souvient-il du Bourgeois gentilhomme, qu'il résume si bien dans ces vers ? Il vaut mieux croire qu'ici comme en bien d'autres endroits il se rencontre avec Molière dans son antipathie pour tout ce qui est affecté, dans son amour pour tout ce qui est simple et vrai.

1 . Le Mcond recueil, dont fait partie l'Huître et les Plaideurs, parot en 1 678. Jh »ns après Im Plaideurs de Racine.

i'CS Fables ne sont pas en tout et exclnslTement one satire* Par où pèche la thèse de M. Taine»

Mais de ce que les Fables sont souvent satiriques il ne résulte pas qu'elles le soient toujours et qu'il faille les considérer, dans leur ensemble, comme une même et vaste satire, dirigée contre l'homme en général, contre l'homme du xvii« siècle en particulier. .C'est pour avoir vu partout la satire, et la satire seule, que M. Taine a donné à son livre, d'ailleurs si vivant, sur La Fontaine et ses fables, une unité un peu trop systématique.

Ainsi, ce lion à Fair uniforménientjnajfistueux, à l'ample crinière, au parfait égoïsme, c'est^àjes jeux,JLûuis XIY divinisé. 11 convient que la Fontaine est un moraliste, non un pamphlétaire, qu'il représente tous les rois, et non pas seulement le roi de France, mais il croit impossible que le poète, en traçant ce portrait royal, ait perdu tout à fait de vue l'imposante figure du roi de France. Et en cela sans doute il ne dépasse pas la mesure. Mais il n'est pas loin d'assimiler la vieillesse humiliée de Louis XIV à la fin du vieux lion outragé par d'indignes ennemis. Par malheur, la fable du Lion devenu meux est du premier recueil, publié en 1668, précisément à l'époque la plus brillante du règne. Nous voulons bien que « Sa Majesté lionne » soit parfois Louis XIV, comme son antre est parfois un Louvre. Mais « quel Louvre! un vrai charnier ». Voilà de ces traits que M. Taine se garde de mettre en relief, et qui suffisent à faire comprendre ce qu'il y a de trop absolu dans sa thèse. Qu'autour du roi il groupe ingénieusement les courtisans, que l'jLUrs soit un hobereau solitaire,dépayséJiors ' de son trou, courtisan gauche et misanthrope; que la moyche orgueilleuse personnifie les petits marquis: que le jiéix»n ressemble de loin à un grand seigneur .ennuyé ; que les r^ts, les mulets, les singes, les ânes, les fojirmis, nous donnent quelque idée vague des bourgeois fanfarons, tracassicrs, frondeurs prudents qui bavardent sans agir, lourds et suffisants, économes jusqu'à l'avarice; que même, en y re^^ardant de près, les canards qui engagent la tortue à se laisser voiturer dans l'espace aient un faux air de commis voyageurs, nous n'y

contredisons pas. Mais beaucoup de ces rapprochements spirituels semblent un peu « tirés », et de tous se compose un ensemble qui, sans être faux d« tout point, est artificiel.

Le danger d'un système si habilement agencé, c'est qu'il s'impose facilement aux esprits inexpérimentés, qui trouvent commode d'accepter pour vraies les idées simples. Or, quelle idée plus simple que celle de cette satire universelle? Ils en arriveraient, sans trop d'eflfort, à saluer en la Fontaine un censeur hardi de la cour du grand roi, une sorte de précurseur de la Révolution. Il aime le peuple, dirait-on (ne le dit-on pas déjà'?), et l'on ne s'apercevrait pas qu'il raille les ridicules du peuple aussi bien que ceux des courtisans- Parce qu'on le surprendrait à dire du mal des rois, on oublierait que, dans les Membres et l'Estomac, dans la Tête et la Queue du serpent, il a fait un éloge convaincu de la royauté; qu'ailleurs il raille fort les rois qui croient gagner « par raisons » leurs sujets' — comme le berger croyait attirer les poissons en jouant de la flûte — et qu'il leur conseille d'user de la méthode contraire, car « la puissance fait tout » ; qu'il dédia son second recueil à M™^ de Montespan; qu'enfln, même au livre XII, publié après les premiers revers, il écrit le Soleil et les Grenouilles et la Ligue des rats pour soutenir la politique de Louis XIV à l'extérieur.

Il n'est donc pas un ennemi ; il n'est qu'un observateur impartial, parfois attristé, plus souvent ironique. Avec les grands il faut, disait-il, (t parler de loin, ou bien se taire ». Il se taisait quand il lejallait, et quand il parlait il ne parlait jamais que sur un certain ton, avec les ménagements que permettait et imposait le genre même de la fable. Il ne s'agissait plus ici de la satire morale et littéraire de Boileau, mais d'une satire toute politique, où la moindre imprudence du fabuliste l'eût compromis. 11 n'était pas aimé du roi, et ne se sentait nullement la vocation de l'exil au fond de la Basse-Bretagne :

On sait assez que le destin Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage. Dieu nous préserve du voyage i !

Il sut s'en préserver lui-même, et sans grande peine, j'imagine, car il n'avait pas le tempérament bilieux et quinteux du satirique. Chamfort l'a très bien dit : « Il rit, et ne hait point. »

1. l^enJant lout lo xvii» siccle, Quimper a été un lieu d'eiil, où séjourna plus i^nn janséniste. On comprend mal ce passage quand on ignore ce fait.

Souvent il est malin, jamais il n'est méchant. Ainsi la saliie, cliez lui, lorsqu'il y a satire, n'est ni amère ni agressive; mais la satire n'est qu'un aspect des Fables, et la Fontaine n'y est le plus souvent que moraliste.

La morale de la Fontaine. — Critiques de J*-J. Rousseau et de Lamartine.

L'apologue est, par origine et par essence, un genre didactique et aboutit à une leçon de morale. La leçon morale y était même tout aux âges primitifs, et l'on n'était préoccupé que de lui donner la forme la plus propre à la faire accepter avec plaisir comme avec fruit. C'est là non pas le « principal but», comme dit la Fontaine, mais le but unique que visait Ésope. Lui-même La Fontaine, au début du livre V, fait profession de moraliste : il veut plaire et instruire, et après le but il indique le moyen : tourner le vice en ridicule. 11 y revient au début du livre VI :

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire, Et conter pour conter me semble peu d'affaire.

S'il a réussi à plaire, a-t-il réussi à instruire ? On l'a contesté plus d'une fois. Au livre II de son Emile, J.-J. Rousseau se plaint qu'on fasse apprendre par cœur aux enfants les fables de la Fontaine. Ou les enfants ne les comprennent pas, ou, s'ils les comprennent, ils n'y puisent qu'un enseignement équivoque. Ils ne manquent point de se faire Kons, par exemple, en lisant les fables où le lion joue le rôle le plus brillant, et plus tard, dans les partages, ils sauront s'adjuger une part léonine. Que leur apprendra le moucheron vainqueur du lion? A tuer à coups d'aiguillon ceux qu'ils n'oseraient attaquer de pied ferme. Si le moucheron leur donne une leçon de satire, la fourmi, le renard, le loup, leur donneront dos leçons d'inhumanité, de basse Uatterie, de sauvage indépendance. En bien des cas, ne sont-ils pas exposés à prendre le change et à se former sur le fripon, au lieu de se corriger sur la dupe?

A ce compte, ce n'est pas seulement l'apologue, c'est le théâtre entier qu'il faudrait proscrire : la Cléopâtre de Rodo-^

gune, le Néron de Britannicus, Tartufe, ont de la grandeur dans leur scélératesse, et ce sont des personnages de premier plan, dont le relief saisissant peut s'imposer aussi à notre admiration surprise. Le dénouement est là, dira-t-on, pour nous aider à dégager du drame une conclusion morale : Cléopâlre s'empoisonne, Tartufe est arrêté par l'exempt vengeur. Mais Néron n'est pas puni du meurtre de Britannicus, et pourtant personne de nous ne songe à prendre Néron pour modèle. C'est que les dénouements, les conclusions, les moralités même sont peu de chose; ce qu'il faut considérer, ce n'est pas la façon dont, en fait, l'action se poursuit et se termine : c'est l'esprit général dont elle est pénétrée. Le lion et le loup, étant les plus forts, peuvent avoir raison dans la fable contre la génisse, la chèvre, l'agneau; mais ils auront tort à nos yeux, parce que nous sentons la morale sous-entendue, que la moralité n'exprime pas toujours. Cela reviendrait à dire, avec Saint-Marc I Girardin, que la morale de la Fontaine est dramatique, non I dogmatique, et qu'elle résulte de l'opposition des caractères présentés sous un certain jour et mêlés à une action donnée. A nous de comprendre, de choisir et de conclure. Mais l'option serait trop facile si tout se réduisait à une antithèse entre les bons et les méchants. Souvent la fable n'est qu'un conflit de deux ridicules ou de deux vices. C'est en cela précisément qu'elle se rapproche de la comédie, qui nous enseigne à éviter les deux extrêmes, à n'être ni fripons ni dupes, ni scélérats ni victimes, ni odieux ni ridicules.

En revanche, on peut croire que Rousseau a raison lorsque, au livre IV de VÊmile, il juge déraisonnable de suivre exactement l'ordre numérique des fables, sans égard aux besoins divers de l'enseignement ni aux occasions que le hasard peut faire naître, lorsqu'il réclame un ordre plus didactique et plus conforme aux progrès des sentiments et des lumières de l'adolescent. Aujourd'hui encore, cette réforme si simple n'est pas réalisée.

Lamartine avait beaucoup lu Rousseau, dont il est à certains égards le disciple. Il dépassa en sévérité son maître : « Ces histoires d'animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les Fables de la Fontaine sont plutôt la philosophie dure; froide et égoïste du vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant. » Et

il conteste au fabuliste jusqu'au droit de s'appeler « le bon la Fontaine », Il est certain que la Fontaine n'est pas bon de la façon particulière dont Lamartine entend la bonté. Sa bonhomie est trop gauloise pour plaire au poète des Méditations; elle est relevée par une pointe de malice et de satire, d'ailleurs peu cruelle. Nul n'était moins gaulois que Lamartine, moins capable de comprendre l'ironie légère d'un la Fontaine. On l'a dit souvent : il y a là deux esprits de familles très différentes; mais c'est la Fontaine qui est d'accord avec la tradition nationale.

La morale de la Fontaine est-elle celle d'un vieillard? Oui, si l'on entend par là que c'est la morale de l'expérience, souvent peu consolante, comme l'est la réalité; non, si l'on veut dire qu'elle est égoïste et sèche. Les vieillards sont-ils toujours des égoïstes? On répond par le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes. Les bêtes de la fable sont-elles toujours « sans amitié », même les deux pigeons? Ne sent-on pas, au contraire, que l'originalité de cette morale est dans l'alliance, rare à ce degré, de la sagesse du vieillard avec l'ingénuité de l'enfant?

Critique d'Amlel. — La morale de la Fontaine est-elle celle de répicorisme? — « Rien de trop* » — Molière et Montaigne.

Une critique plus acceptable, parce qu'elle est moins absolue, est celle que formule le Genevois A miel. 11 voit les côlés séduisants, mais aussi le côté vulnémble de cette morale, qui manque d'idéal élevé et ne se distingue pas toujours assez d'une sorte d'épicurisme utilitaire : « La fibre religieuse est étrangère à sa lyre; il n'a pas l'air d'avoir connu le christianisme ni les sublimes tragédies de l'âme. La bonne nature est sa déesse, Horace son prophète, et Montaigne son évangile. En d'autres termes, son horizon est celui de la Renaissance. »

On peut croire, en effet, que, chez la Fontaine comme chez Molière, le vieux fond gaulois et païen persiste sous un christianisme superficiel, que ces disciples de la nature sont infiniment éloignés par là, non seulement d'un Pascal, mais d'un la Bruyère, et peut-être même leur popularité exceptionnelle

à tous deux leur vient-elle précisément de ce qui leur manque, car ce quelque chose-là manque à bien des Français, et la morale la plus aisément intelligible chez nous est celle de la vie pratique, indépendante de tout principe surnaturel. Mais il ne faudrait pas exagérer l'épicurisme de la Fontaine, Parce qu'il a dit :

Soyons bien buvants, bien mangeants :

Nous devons àr la mort de trois l'un en dix ans,

il ne faut pas voir toujours en lui le futur commensal des épicuriens Ghaulieu et la Fare au Temple. Nous l'avons vu définir lui-même, dans une lettre à Saint - Evremond * , son épicurisme délicat, repousser tout soupçon d'incrédulité militante, et mettre au premier rang de ses devoirs l'hommage à rendre au Créateur. 11 est épicurien surtout par réaction contre le jansénisme,' dont les leçons lui semblent « un peu tristes », contre ce stoïcisme exagéré qu'il condamne si nettement dans le Philosophe scythe :

Ce Scythe exprime bien

Un indiscret stoïcien.

Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame; Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ; Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

Pour lui, il aime la vie, la vie une et complexe à la fois, qui développe le corps et l'âme, non pas la vie exclusivement intellectuelle, qui sacrifie le sentiment à la raison, ni la vie purement sensitive, qui nous asservirait aux passions grossières. Ces passions, il faut les combattre et les dompter

Comme hydres renaissant sans cesse dans les cœars.

Vrai disciple d'Épicure en cela, il voit le bonheur dans la modération des désirs, réglés, mais non pas étouffés, dans la paix de l'âme que ne troublent pas l'avarice, l'ambition, l'amourpropre. Une fable du livre IX a pour titre : Rien de trop.

Je ne vois point de créature Se comporter modérément.

l. Voyez le premier fascicule de la Fontaine, p. 24.

La FOiNTALNE 47

Il est certain tempérament Que le maître de la nature Veut que l'on garde en tout. Le fait-on? Nullement...

Rien de trop est un point Dont on parle sans cesse, et qu'on n'observe point.

C'est ce « tempérament » qu'il cherche et nous recom« mande de chercher partout. En ce sens, mais en ce sens seule ment, on peut dire que sa morale revient au fond à l'épicurisme bien entendu. Ainsi que le remarque M. Saint- Marc Girardin, c'est la sagesse antique qui conseille d'éviter le mal-/ heur plutôt que de rechercher la vertu, et nous corrige plutôtl des défauts qui nous nuisent que de ceux qui nuisent aux autres. Aux yeux des anciens et de leurs disciples de la Renaissance, la plus difficile mais la plus nécessaire des sciences, c'est la science de la vie. Apprendre à vivre, c'est déjà pour Montaigne, ce sera pour la Fontaine, le but suprême. Mais l'art de conduire la vie n a rien de systématique ; les règles en varient avec les circonstances, infiniment changeantes. Une morale qui vise uniquement à atteindre ce but pratique devra donc être celle des circonstances, qui se plient à tout, non celle des principes inflexibles. « La vertu assignée aux affaires humaines est une vertu à plusieurs plis, encoignures et coudes, pour s'appliquer et joindre à l'humaine foiblesse *. » C'est l'épicurien Montaigne qui le dit, et la Fontaine était fait pour comprendre Montaigne.

Part de la morale négative et passive*

De là celte part si large faite aux préceptes surtout négatifs, à ceux qui dissuadent de mal faire plutôt qu'ils n'exhortent à faire le bien, qui prêchent le repos, la prudence, souvent l'abstention, plutôt que l'action et l'effort. L'effort le plus généreux a ses dangers; l'action nous force à sortir de nous-mêmes, et multiplie ainsi nos risques d'erreur et d'insuccès. Il faut rester en soi et chez soi, apprendre d'abord à se connaître, puis, quand on se connaît bien, chercher en soi-même, non pas au dehors ni au loin, le bonheur et la fortune :

Demeure en ton pays, par la nature instruit. 1. Essais, m, 9.

Ce précepte est particulier à ceux qui courent après la fortune à travers les pays étrangers ; mais la portée en est plus générale. Le seul maître, c'est la nature, c'est-à-dire la vie et l'expérience des choses, le livre du monde toujours ouvert. Si nous y savons lire, nous savons tout, et nous comprenons qu'il est inutile d'aller poursuivre ailleurs une science, un bonheur que nous avons sous la main. Mais l'homme est sans cesse travaillé par le souci des choses extérieures, et c'est bien rarement en lui-même qu'il trouve le repos. Le moraliste dirigera donc de préférence ses attaques contre les vices et les travers qui empêchent l'homme d'être tranquille, c'est-à-dire d'être heureux. Parmi eux, il en est deux surtout auxquels il revient avec une rancune particulière : si le bonhomme pouvait haïr quelque chose, on dirait qu'il hait surtout la cupidité et la vanité. Celui qui, avec une sérénité si indolente, « mangea son fonds avec son revenu « devait éprouver le même étonnement qu'Horace en face de ces marchands avides ou de ces avares « enfouisseurs », également âpres dans la conquête et la défense de l'argent acquis. Sous quelque forme quCi^celte passion se présente, cupidité ou ladrerie, il s'acharne contre elle ; et il n'en sépare pas l'ambition, passion de même nature, et qui a ce même double effet, d'égarer l'esprit des hommes qui disputent aux autres les honneurs, comme l'esprit de ceux qui, les ayant obtenus, ne permettent pas aux autres d'y toucher.

Cette guerre civile entre les hommes, déchaînée par la cupidité et l'ambition, est alimentée par une vanité misérable. Comme Montaigne, comme Pascal, mais sur un autre ton, la Fontaine tourne en ridicule les prétentions de ces pauvres petits êtres humains qui croient le mûndfi fait oour eux et toujours occupé d'eux seuls :

Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommM Soit obligé d'avoir incessamment les yeux.

Dans le domaine de la pensée , cet orgueil ne serait que grotesque; dans la vie de tous les jours, il est grotesque et dangereux. La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, le mulet qui se vante de sa généalogie, l'àne qui porte superbement les reliques, le gê^i paré des plumes du paon, le corbeau qui lâche son fromage pour une flatterie mensongère, on savent quelque chose. Voilà bien des ridicules et bien des dangers. A tous la Fontaine oppose un seul remède, celui que

les anciens nommaient la modestie {modestia, modération) ou la tempérance. Être modeste, ce n'est pas seulement, au sens moderne et restreint du mot, ne pas faire trop de cas de son mérite; c'est avoir la maîtrise de soi-même et choisir pour guide la raison qui éclaire, non l'imagination qui égare; c'est être prudent, vigilant, docile, car les fanfarons , les étourdis, les révoltés, sont les artisans de leur propre malheur, et ceux qui, trop confiants en leur sagesse courte, se refusent à profiter des conseils de l'expérience, courent à leur perte, petits oiseaux ou jeunes hommes ; c'est être patient et persévérant, car la « longueur de temps » vaut la force la plus forte, triomphe de l'ardeur la plus enragée.

Celte morale préventive, empruntée à la vie commune, et qui s'insinue sans s'imposer, par la persuasion de l'exemple, non par l'autorité du dogme, n'est pas autre chose, comme le dit Chamfort, que la loi naturelle en action. Mais elle serait incomplète et, par conséquent, dangereuse si elle n'était que passive. Il convient de faire aussi dans les Fables la part de la morale active, part moins la«ge sans doute, mais qui suffit à faire tomber les objections des détracteurs de la Fontaine.

Part de la morale active.

Il faut se garder de répondre à l'exagération par l'exagération contraire. Si la morale de la Fontaine est celle de la vie réelle, elle ne peut avoir beaucoup d'unité ni beaucoup d'élévation. Dans une étude récente, M. Legouvé a doctement prouvé que la Fontaine n'avait rien oublié, ni des devoirs envers nous-mêmes, qui ont pour objet le gouvernement de notre âme et celui de notre vie (en cela M. Legouvé a tout à fait raison), ni des devoirs envers les autres, ni des devoirs envers Dieu. N'entreprenons point de démontrer tant de choses, et ne nous interdisons point d'observer d'abord que là même où la morale de la Fontaine est excellente, humaine au plus haut degré, presque chrétienne, elle n'est point exempte de toute considération utilitaire :

Il ne se faut jamais moquer des misérables,

Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?...

Si tu veux qu'où t'épargne, épargne aussi les antres.^

En ce monde il se faut l'un l'autre secourir : Si ton voisin vient à mourir, C'est sur toi que le fardeau tombe.

Voilà des raisons positives et d'intérêt pratique à l'appui de préceptes qui semblent tout désintéressés. Mais cette morale, on ne saurait trop le répéter, n'est pas celle de la charité chrétienne, et, si elle recommande parfois d'être chariiable, elle recommande avec plus d'insistance encore de considérer « envers qui » on l'est. C'est une morale exclusivement sociale, et fondée sur l'idée des devoirs qui s'imposent aux hommes réunis en société. En ce sens, elle peut être désintéressée, car l'homme peut et doit aimer son semblable, alors même que, dégagé de toute foi religieuse, il ne verrait pas en lui son frère. C'est ainsi qu'on a pu dire avec raison que toute la morale de la Fontaine est dominée par cette grande loi de l'activité secourable, dont le poète nous fait un plaisir plus encore qu'un devoir. Ne rabaissons pas cette vertu de la « secourabilité », qui produit souvent une autre vertu, la reconnaissance. Mais toutes ces vertus sont des vertus nécessaires à la conservation de la société, et que la « nature » nous impose comme conditions essentielles de la vie en commun :

Il se faut entr'aldep : c'est la loi de nature.

Cette loi est douce autant que nécessaire, et l'on ne lit pas sans émotion l'Ane et le Chien; la Colombe et la Fourmi; le Lion et le Rat; le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat; les Deux Pigeons, les Deux Amis du Monomotapa, toutes les fables où de bonnes bêtes se rendent, avec un dévouement empressé, tant de services mutuels, toutes celles surtout où est glorifiée la divine amitié, la vertu sociale par excellence, la plus chère au cœur de la Fontaine. On s'attendrit sur l'escarbot, vengeur de Jean Lapin et vainqueur de l'aigle, sur le baudet, sur l'araignée, sur tous les êtres méprisés que la Fontaine réhabilite, et l'on croit volontiers, avec un critique moderne', que sa morale « est particulière aux petits et aux humbles ». N'est-ce pas à eux, en effet, que l'imprévoyance, la présomption, la prodigalité, les procès, les querelles, font le plus de mal? à eux que s'imposent les vertus patientes, l'obéissance, la résignation, le goût de la i< médiocrité » paisible? Ne"Pont-ce pas les petites gens qui,

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