De l'Art et du Deau, p
Est-ce sa faute si les choses sont ainsi? Il n'a pas à dire comment elle» devraient être ni comment il voudrait, lui, qu'elles fussent, mais comment il les voit.
Jupin pour chaque état mit deux tables au inonde : L'adroit, le vigilant et le fort sont assis
A la première, et les petits
Mangent leur reste à la seconde.
Qu'est-ce là, sinon la constatation pure et simple d'un fait qui, sans doute, est triste, mais qui est incontestable, et qui porte en lui, d'ailleurs, son enseignement; car si le monde est fait de la sorte, les petits feront mieux de se résigner et de se taire. Vaut-il mieux leur prêcher la révolte, dont ils seraient les premières victimes? Dans le silence et la résignation à l'ordre de choses établi par la nature ils peuvent trouver la sécurité matérielle et la sérénité de l'âme. Parfois, il est vrai, l'audace est heureuse, et le poète le constate encore :
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
Mais il ne conseille pas la hardiesse aveugle, qui peut échouer comme elle peut réussir. Nous sommes ici dans le domaine des faits, c'est-à-dire du relatif. Point de règle absolue : dans cette âpre lutte pour la vie, quelques-uns seulement sont assez puissants ou assez habiles pour triompher; ceux-là sont assez heureux encore qui en sortent sains et saufs : ils ont vécu, et c'est quelque chose.
Que cette morale soit parfois prudente à l'excès, parfois même d'une souplesse équivoque, on ne le niera pas, mais on ne s'en étonnera pas non plus, à plus forte raison l'on ne s'en indignera pas. On ne s'en étonnera pas, car ce n'est pas la Fontaine qui est responsable de certaines moralités, transmises d'Esope à lui par une tradition constante. De Crésus à Louis XIV, il est des sujets qui ont toujours été regardés comme particulièrement délicats. Ce ne sont pas les sujets purement moraux : ce sont ceux qui, de près ou de loin, touchent aux choses de la politique. Critique-t-on les fables purement morales de la Fontaine? C'est qu'on s'en prend alors à ce que l'expérience a de froid, parfois d'amer, et qu'on ne sait pas assez gré à la Fontaine de nous en avoir au moins épargné l'amertume. Mais on peut critiquer d'autres fables dont la moralité a un caractère politique plus spécial ; et c'est à celles-ci, en effet, qu'on
s'en prend d'ordinaire. Dire aux rois que « la puissance fait tout » et que c'est par la force, non par la raison, qu'il faut mener les foules, c'est dire une chose grave assurément; mais quoi! ce sujet de Louis XIV ne pouvait prévoir l'avènement du suffrage universel. Il aimait les petits isolément, mais il se défiait des masses ignorantes et violentes, et d'ailleurs ici encore il ne faisait que constater l'excellence d'une méthode toujours suivie jusqu'alors avec succès. Au courtisan, qui hésite entre la flatterie outrée et la vérité, toutes deux également compromettantes, il conseille de répondre en flatteur madré, « en Normand ». C'est d'un homme qui sait la cour, bien que peu courtisan lui-même. Mais il ne disait que ce que ses prédécesseurs avaient dit. Guéroull, par exemple, termine la même fable {la Cour du lion) par la môme moralité :
Cecy nous est un exemple notable
Que quelque foy dissimuler il faut
Du roy cruel le vice et le deffaut.
Pour n'esmouvolr son courroux redoutable.
Cela est de toutes les époques. Et c'est de tout temps aussi qu'on pourrait écrire :
Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe changeans,
Aux dangers, ainsi qu'elle (la chauve-souris) ont souvent fait la figue.
Le sage dit, selon les gens :
Vive le Roi 1 vive la Ligue !
Oui, plusieurs « se sont trouvés » , et alors, et plus tard, et se trouveront toujours, qui, selon les gens et selon les temps, changent avec désinvolture la couleur de leur drapeau. C'est une vérité d'expérience, dont ce qui suit est le corollaire : « Le sage dit... « non pas : « Le sage doit dire... » mais : « Le sage (l'homme habile et vraiment politique) sait pousser tour à tour les cris les plus divers. » Mais le poète ne conclut donc pas? Non, et il n'éprouve même pas le besoin de conclure. Que cette indifférence, ce scepticisme, pour tout dire, soit coupable ou non, je ne saurais le dire, et ne crois même pas que la question puisse être posée utilement, à moins qu'on ne veuille reprocher à la Fontaine de n'avoir pas été ce qu'il ne pouvait pas être. C'est affaire aux maîtres de discuter ou d'écarter celles de ces moralités qu'ils croiront les moins convenables aux goûts et aux nécessités de notre époque.
Distinction entre la morale et les moralités. Les moralités contradictoires.
Mais ce qui a le plus contribué à égarer le lecteur inattentif sur le vrai caractère de la morale de la Fontaine, c'est qu'on a confondu la morale et les moralités. J.-J. Rousseau, le premier, n'a pas évité cette confusion : « Rien n'est si vain, si mal entendu, écrit-il au quatrième livre de VÉmile, que la morale par laquelle on termine la plupart des fables, comme si cette morale n'était pas ou ne devait pas être étendue dans la fable même de manière à la rendre sensible au lecteur. Pourquoi donc, en ajoutant cette morale à la fin, lui ôter le plaisir de la trouver de son chef?... Si votre élève n'entend la fable qu'a l'aide de l'explication, soyez sûr qu'il ne l'entendra pas même ainsi. » Si Rousseau avait étudié de près les fables de la Fontaine, il aurait vu que son souhait était exaucé d'avance ou peu s'en faut, car c'est précisément à « étendre » la morale dans tout le récit que La Fontaine s'applique, et l'essentiel pour lui, ce n'est pas la formule à laquelle le récit aboutit, c'est l'esprit dont il est pénétré, la formule, elle est toujours accessoire, souvent inutile ; elle peut être placée indifféremment au début, au milieu, à la fin de la fable ; elle disparaît même parfois sans inconvénient, sans que la leçon morale ressorte moins clairement de l'ensemble même du petit drame. La Fontaine, il est vrai, semble attacher quelque importance à la moralité. 11 dit, dans la fable le Chat et les Deux Moineaux :
Quelle morale puis-je inférer de ce fait ? Sans cela toute fable est un œuvre imparfait.
A l'origine, en effet, la moralité était toute la fable. Bien que la Fontaine, en élargissant la part de la « comédie », eût considérablement diminué l'importance de la conclusion morale, il ne pouvait éUminertout à fait cet élément traditionnel. D'ailleurs il est des fables (ce ne sont pas lesJîonnes) qui ne portent pas en elles-mêmes un enseignement assez évident et ont ■ besoin d'être éclairées par la moralité. Dans les fables vraiment dignes de la Fontaine, nous n'aurons nul besoin de courir au précepte dogmatique pour comprendre le sens de l'apologue,
qui se suffit à lui-même. S'en remettre à ce précepte seul, ce serait s'exposer à de singulières déceptions : d'abord, parce qu'on ne le trouverait pas toujours, ensuite parce qu'il peut être, soit insignifiant, soit peu conforme à l'esprit général de la fable, car, après avoir donné la vie et la parole à ses personnages, le fabuliste croit en avoir assez fait pour nous, et c'est avec quelque négligence qu'il laisse tomber ensuite la moralité obligatoire, s'inquiélant peu de savoir si elle ne tombe pas à côté delà question, ou il s'égare en des réflexions personnelles qui n'ont plus rien de dogmatique. On peut donc lire et comprendre la fable sans se préoccuper de la moralité ; mais il serait injuste et dangereux d'isoler la moralité de la fable, qui le plus souvent l'éclairé, loin d'être, comme aux temps anciens, éclairée par elle. C'est pour avoir considéré à part les moralités de la Fontaine qu'on s'est fait une fausse idée de sa morale. On a pris l'affirmation du fait pour une doctrine :
La raison du plus fort esl toujours la meilleure.
Après avoir lu la fable, oserait -on soutenir que le poète embrasse le parti du plus fort? C'est la fable qui est éloquente : la moralité enregistre simplement un fait triste, mais vrai. Parfois elle revêt la forme d'un conseil :
Quiconque est loup agisse en loup :
C'est le plus certain de beaucoup.
Mais ce conseil est aussi la suite naturelle de la fable le Loup devenu berger, et du vers qui précède :
Toujours par quelque endroit fouriei se laissent prendre.
C'est donc aux fourbes que s'adresse le conseil, dont la portée n'est pas universelle, et dont le ton est moins celui d'un conseil que d'une épigramme. Le loup s'est repenti d'être sorti de sa nature. Qu'il eût mieux fait de rester ce qu'il était, un loup : c'eût été le plus « certain », c'est-à-dire le plus sûr pour lui Nous conseiile-t-on pour cela d'être loup? Non, mais de reste, ce que nous sommes.
On le voit, la moralité n'est rien, séparée de la morale qui est répandue h travers la fable entière. Le poète, pour qui elle est cboso très secondaire, ne s'interdit pas de la répéter : par exemple, les deux moralités des fables l'(Mil dumaitreei le Fer-
mier, le Chien et le Renard sont identiques. Qu'impcîte I Qu'importe même qu'elles se contredisent? Les proverbes» dont on fait honneur à la sagesse des nations, se contredisent plus fréquemment encore. Rien n'est semé de plus de contradiclions que la vie. Voici deux fables, rilirondelle et les Petits Oiseaux, le Meunier, son Fils et l'Ane. L'une nous dit : « Il faut écouter les conseils ; » l'autre : « Il ne faut prendre conseil que de soi-même.» C'est que l'enseignement moral diffère selon que diffèrent les caractères et les situations. Ces oisillons inexpérimentés, impatients, téméraires, vite insolents, ont grand tort de ne point écouter cette hirondelle qui a tant appris en ses voyages, qui est si charitable et si désintéressée, qui, toujours rebutée, n'est jamais découragée. Trouve-t-on la même expérience, la même bienveillance indulgente, le même désintéressement chez les paysans moqueurs, qui ne consultent que leur goût et les penchants particuliers à leur âge? Comme il s'agit ici, d'ailleurs, non d'une question de vie, mais d'un détail insignifiant, les conseils donnés peuvent et doivent être négligés. Il n'y a contradiction que dans la forme des moralités ; il n'y en a pas dans le fond de la morale.
Retranchons ces moralités (nous ne parlons pas de celles où le « moi » de la Fontaine se révèle et se joue), nous aurons enlevé bien peu de chose aux fables, et, libres de toute contrainte dogmatique, nous pourrons interpréter à notre guise ces petits drames aux aspects multiples. « On en peut, dit Saint-Marc Girardin, tirer une moralité familière et médiocre, ou élevée et généreuse. Tout dépend du questionneur. » Non, tout ne dépend pas du questionneur, à moins qu'il n'y voie un simple jeu d'esprit, une occasion de donner l'essor à la fantaisie ; mais tout dépend de la manière dont la question est posée, et elle ne l'est jamais de la même manière, selon que varient les caractères, les situations des personnages et les circonstances des faits qu'ils provoquent ou subissent.
La philosophie de la Fontaine» "^
Tout n'est pourtant pas relatif et changeant dans cette morale. Non seulement, nous l'avons montré, elle est excellente en tant que morale sociale, puisqu'elle enseigne aux hommes j
leurs devoirs envers les autres hoinmes; mais elle s'élève parfois jusqu'à une philosophie qui fait du fabuliste — ohl par moments et de loin en loin — l'égal des plus hauts penseurs du x\n° siècle. Sainfe-Beuve, qui ne craint pas de le comparer à Lucrèce, signale la dernière fable du livre VII {Un Animal dans la lune) comme la « première révélation de la faculté philosophique chez la Fontaine », et rien, assurément, n'est plus admirable de vigueur philosophique et de poésie tout ensemble que les vers célèbres sur les erreurs des sens. Il est certain que les belles fables proprement philosophiques sont du second recueil. Mais les préoccupations philosophiques ne sont pas étrangères au premier, et ce n'est pas tout à fait inconsciemment qu'il s'éveille philosophe un jour, quoi que prétende le bon Ducis :
C'était sans y penser qn'il était philosophe i.
Dès le premier livre, on trouve la Besace, qui s'achève en leçon de tolérance, et dont la vérité profondément humaine ressort mieux encore quand on compare le texte de la Fontaine à celui de Phèdre, son prétendu modèle; puis l'Homme et son image, dédiée à la Rochefoucauld et qui aboutit à l'éloge des Maximes. Longtemps après, c'est encore la Rochefoucauld qui donnera au fabuliste le sujet d'une de ses plus belles fables, les Lapins. Ces deux apologues n'ont rien de flatteur pour l'homme, mais l'amertume des Maximes en est absente.
On n'a pas assez remarqué peut-être ces relations suivies de l'auteur des Maximes avec l'auteur des Fables, qui voit, lui aussi, en l'amour-propre « l'auteur, le père de tous les défauts ». La Besace, l'Homme et son image, ne sont pas, il est vrai, des fables purement philosophiques; mais l'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits est du livre II, et c'est là que se trouvent les beaux vers sur la folie de ceux qui veulent arracher son secret à la Providence :
Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein, Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son seinî Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?
Voilà, semble-t-il, un premier principe philosophique, fonde-