‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 29 sur 134 · LA FONTAINE ARTISTE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE ARTISTE

La légende du fablier. — Double écueil à éviter.

Lorsque, après avoir étudié l'homme et le moraliste en la Fontaine, on étudie l'artiste, on a peine à tenir le juste chemin entre deux exagérations opposées. Les uns exagèrent la bonhomie, la spontanéité de nature et d'inspiration du fabuliste; les autres, la curiosité délicate de son art.

C'est à la duchesse de Bouillon qu'on fait remonter en général la légende du « fablier », trop longtemps accréditée : « Comme l'arbre qui porte les pommes est appelé pommier, elle disait de M. de la Fontaine : « C'est un fablier, » pour dire que ses fables naissaient d'elles-mêmes dans son cerveau et s'y trouvaient faites sans méditation de sa part, ainsi que les pommes sur le pommier*. » Personne n'a plus contribué que Voltaire à propager cette légende. Il n'accordait à la Fontaine qu'un « instinct divin, d'autant plus instinct qu'il n'avait que ce talent », et le comparait à l'abeille, qui, admirable dans sa ruche, n'est hors de là qu'une mouche. A l'entendre, ce « charmant enfant » écrivait les Animaux malades de la peste « sans savoir même ce qu'il faisait ^ ». U ajoutait, il est vrai, que, dans les arts de génie, tout est l'ouvrage de l'instinct.

Par une réaction naturelle, d'autres sont venus qui ont fait du « fablier » d'autrefois un fabuliste (le mot semble créé par la Fontaine) d'un art laborieux et patient. On s'est emparé de ses préfaces, de ses prologues et épilogues, et l'on n'a pas eu de peine à démontrer qu'il avait pleine conscience de l'originalité de son œuvre, du but qu'il fallait atteindre, de la méthode qu'il fallait suivre. Allant plus loin, on a prouvé, ce qui est l'évidence même, que certaines fables n'ont pu arriver à un certain degré de perfection qu'après une série de retouches

1. D'Olivet, Histoire de l'Académie. D'autres attribuent ce mot à M"* Cornuel ou même à M"" de la Sablière.

2. Lettres à Vauvenarjçues, 7 Janrier 1745 ; à Diderot, 20 ayril 1773 ; à Chamfort 16 novembre 1774.

successives, précédées elles-mêmes d'une méditation approfondie. On a retrouvé le brouillon surchargé, raturé comme un devoir d'écolier, d'une fable (qui n'est pas des meilleures), le Renard, les Mouches et le Hérisson, et l'on a constaté que la fable définitive était infiniment supérieure à la version première. Peut-être aurait-on pu observer que cette fable appartenait au livre Xn et était l'œuvre de la Fontaine vieilli. Mais on a emprunté à ce même livre des vers où le poète témoigne avec complaisance contre lui-même :

Ce qui m'étonne est qu'à huit ans Un prince en fable ait mis la chose, Pendant que, sous mes cheveux blanc», Je fabrique, à force de temps, Des vers moins sensés que sa prose.

En vérité, l'exagération de l'éloge adressé à ce prosateur de huit ans ne devrait-il pas nous mettre en garde contre l'exagération d'un tel aveu? On se récrie pourtant là-dessus, et l'on moralise. Le travail patient de la lime est donc nécessaire à tous, même à un La Fontaine ! 11 l'est plus ou moins, assurément; mais que Sainte-Beuve a raison lorsqu'il se refuse à ranger le bonhomme dans l'école de Boileau et de Racine, qui fait difficilement des vers faciles ! « Sa paresse lui grossissait la peine, » et cette peine 'd'ailleurs s'est accrue avec l'âge, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir, comme tout poète, non pas ses procédés de composition studieuse, mais ses secrets, les secrets d'un art ingénu et d'une naïveté plus rétléchie qu'elle ne semble d'abord.

L'iaventlon proprement dite. — La Fontaine s'en préoccupe pea. — La Fontaine inventeur dans le choiv den sujets, dans le caractère et le ton qu'il leur donne..

Il est un mérite dont la Fontaine se préoccupe peu : c'est celui de l'invention proprement dite. Ce n'est point par fausse modestie qu'il cite à tout moment les noms de ses devanciers, et il ne se contredit pas en se vantant d'avoir « ouvert le chemin », car il sait qu'il est à la fois imitateur et créateur, et il dit en maint endroit comment il l'est. Sans doute il eût été peu sensible à ce reproche d'\miel : « Il n'invente aucun sujet de

fable, et prend paresseusement des lUèmes tout faits. » Personne mieux que lui ne savait à quoi s'en tenir sur la nature particulière de cette paresse, qu'il faudrait souhaiter à plus d'un écrivain moderne réputé laborieux.

D'abord, il est inexact d'affirmer qu'il n'invente aucun sujet de fable : les commentateurs ne retrouvent pas l'origine de fables telles que l'Homme et son image, l'Homme qui court après la Fortune, l'Écolier et le Pédant, l'HuHre et les Plaideurs, les Deux Rats, le Renard et l'Œuf, la Souris et le Chat-Huant, les Deux Chèvres, l'Éléphant et le Singe, et d'autres fables encore, la plupart, il est vrai, faisant partie du second recueil. Mais, d'une manière générale, on peut dire que ses meilleures fables ne sont pas celles qu'il a tirées de son propre fonds : quelquesunes même sont médiocres, comme le Chien à qui l'on a coupé les oreilles. Il est lui-même surtout quand il s'empare d'une donnée traitée avant lui, et la renouvelle. Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes est en germe dans Abstemius, et pourtant n'appartient plus qu'à la Fontaine.

Aussi ne se fait-il pas faute d'emprunter de toutes mains, avec discernement toutefois ; il prend ses sujets non seulement - aux fabulistes anciens, mais à l'antiquité tout entière, à l'antiquité classique et à l'antiquité française, à l'Anthologie grecque et à la Vie des saints du désert, aux épîtres de Sénèque et à l'Inde, au moyen âge, et peut-être à Tabarin. 11 ne perd pas de vue l'étranger : l'Anglais Butler lui donne le sujet de l'Ammal dans la lune; l'évoque espagnol Guevara celui du Paysan du Danube. Peu lui importe, à une condition toutefois : c'est que ces sujets conviennent à son génie et qu'ils ne portent pas la marque de l'inventeur assez profondément imprimée pour que lui, la Fontaine, il ne puisse pas y imprimer à son tour sa marque personnelle.

Mais, dès qu'il a reçu ces sujets de leurs mains, il se les assimile à un point tel que leurs premiers auteurs auraient peine à les reconnaître : les sujets antiques prennent le tour et Faccent modernes, les sujets étrangers deviennent français sans effort. Ici, les apologues d'Ésope et de Phèdre s'enrichissent et s'amplifient; là, les contes orientaux, trop romanesques et démesurés, sont ramenés à de justes proportions, et, sans cesser d'être merveilleux, se laissent plus facilement embrasser et pénétrer d'un coup d'œil. Les moralités sèches et peu significatives d'autrefois sont transformées en poèmes qui donnent à penser et à rêver; les satires araères et superficielles, en larges

tableaux, tantôt ironiques, tantôt apaisés, de la vie réelle, de la vie humaine. Parfois même le poète oublie un peu qu'il est fabuliste : Tircis et Amarante et Daphnis et Alcimadure , imité de Théocrite, ne sont que des idylles gaiantes. Mais, le plus, souvent, sans rompre avec le genre, il l'assouplit et l'élargit en « ample comédie à cent actes divers », à l'action une et variée, aux caractères vivants et agissants, à l'intérêt toujours croissant de scène en scène. Ce sont des fables encore, et pourtant ce sont des drames, ce pourraient être des épopées :

Pour peu que je voulusse invoquer Apollon, J'en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long Que l'Iliade et VOdyssée.

Il sait toutes les ressources du genre qu'il crée à nouveau ; mais il sait aussi

Qu'il faut laisser

Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser,

et il s'arrête, non sans avoir répandu sur son œuvre ce charme léger qui s'y attache comme un parfum subtil, et qu'il faut respirer, sans essayer de le définir.

La Fontaine inventeur dans la composition*

« Il ne compose pas, il converse, » dit La harpe, qui n'est pas toujours un sot. Comment donc pourrait-il être inventeur dans la composition de ses fables? 11 l'est précisément en cela que sa fable est très souvent une causerie, et a cet abandon de la causerie qu'elle n'a connu ni avant ni après lui. Mais une causerie peut-elle être soumise à des lois ? Oui, pourvu que ces lois soient cachées et que nous tendions à un but sans nous apercevoir que nous y tendons.

Au XVII* siècle, chez beaucoup d'écrivains, l'unité de composition est rigoureuse, et parfois même apparaît un peu trop dans sa simplicité méthodique. Ce qui frappe d'abord chez la Fontaine, c'est l'extrême variété de la composition. Les deux éléments dont toute fable est faite, le récit et la iruitalité, sont développés dans des proportions très inégales et très chan-

géantes. Tantôt le récit, largement étendu, ne laisse qu'une place exiguë à la moralité ; tantôt la moralité (dont la place dans la fable est loin d'être fixe) devient l'essentiel, au détriment du récit. L'absence d'ordre didactique n'est pas moins remarquable que l'absence (apparente) de proportion. Qu'on analyse, par exemple, les Lapins ou l'Horoscope, on en touchera du doigt la complication. Ici, une fable est emboîtée dans l'autre : le Lion, le Singe et les Deux Anes; le Bossu et le Marchand; le Dépositaire infidèle); — ou greffée sur la première : le Loup, la Chèvre et le Chevreau est liée à la fable le Loup, la Mère et l'Enfant; le Lion et le Rat, à la Colombe et la Fourmi. Telle autre fable, comme le Loup et le Chasseur, est coupée en deux , et le poète y fait deux parts du récit comme deux parts de la moralité :

Cette part du récit s'adresse aux convoiteux. L'avare aura pour lui le reste de l'exemple.

Quand deux versions se présentent, la Fontaine ne choisit pas toujours entre elles, et préfère les offrir toutes deux au lecteur, qui aura le loisir de comparer les variantes et de juger :

c'est ainsi que l'a dit le principal antear.

Passons à son imitateur...

Gomme l'on conte en deux façons L'accident du chasseur, voici l'autre manière.

"Le Héron et la Fille, la Laitière et le Curé, n'offrent que deux aspects d'une vérité identique, et le poète a pris soin, en les rapprochant, de marquer leur parenté. Il ne craint ni de se répéter pour ajouter un nouveau trait aux traits antérieurement esquissés, ni de se citer. Au début du Paysan du Danube, r« erreur du souriceau » est rappelée; au début de la fable le Loup et le Chien maigre, la fable le Petit Poissop. et le Pêcheur est résumée en quelques vers, et le poète ajoute, sans chercher de transition plus raffinée :

Maintenant il faut que j'appuie Ce que j'avançai lors de quelque trait encor.

C'est qu'il est beaucoup moins préoccupé de .bien commencer et de bien finir une fable parfaite en elle-même que de composer de toutes ces fables assemblées l'harmonie de son « ample comédie », une et diverse. La diversité est dans le détail des .fables, l'unité est dans l'ensemble du recueil, animé du même

esprit. Mais faùt-il en conclure que les fables, prises chacune à part, n'ont pas d'unilé réelle? Point du tout. Beaucoup, drames, contes, satires, petites épopées, sont admirablementordonnées, ont leur exposition, leurs péripélies, leurs dénouements (ceux-ci un peu sacrifiés, comme les dénouements de Molière) ; toutes ont leur unité relative, et c'est, comme on l'a dit plus d'une fois, l'unité du sentiment. Il y a de tout dans la fable de la Fontaine ; mais « iTTaut de tout aux entretiens », et certaines de ces fables ne sont pas autre chose que des entretiens, mais des entretiens où c'est un art caché, non le hasard, qui « fournit cent matières diverses ». De fleurs très différentes l'abeille sait faire son miel, et au parfum de ce miel on ne se trompe pas. ,Oans chaque fable ce parfum se respire, non pas ici ou là, mais partout : il est répandu dans l'œuvre entière, dont il est l'âme insaisissable. Ironie et mélancolie, scepticisme et gravité philosophique, trivialité et sublime, tous ces éléments semblent devoir se heurter dans un pêle-mêle étrange, et tous pourtant se fondent dans une harmonie totale,à laquelle préside une raison haute et souriante.

Des convenances secrètes président aussi aux proportion^ données à chaque partie de la fable. La Fontaine n'abrège pas et ne développe pas au hasard. On sait quel est son amour de la brièveté; mais on sait aussi qu'il n'a pas pu se résigner à la brièveté ésopique, qui est sécheresse. 11 ne veut pas indiquer tous les traits, de peur d'épuiser la matière, mais il veut indi- — quer tous les traits caractéristiques. Aussi est-il bref et abondant tour à tour et à la fois, car il y a une brièveté qui n'est que mesure et une abondance qui n'est pas profusion. Ceci estil écourté, c'est que l'intérêt en était médiocre. Cet autre passage est-il mis en relief, c'est qu'il était essentiel aux yeux du poète, el, si nous y regardons de près, nous découvrons les motifs qui ont guidé son goût, toujours sûr. Il domine donc de ■ haut sa matière et la pétrit a. son gré, ne craignant pas d'écrire telle fable {ta Souris mélamorphosée en fdle) pour discuter la manière dont le modèle qu'il suit a entendu le récit et la moralité. Quant aux développements où il s'abandonne, qui ne s'y plairait, puisqu'il s'y plaisait lui-même?

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