‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 30 sur 134 · C. de Litt. — LA FONTAINK · texte numérisé non relu

C. de Litt. — LA FONTAINK

La Fontaine inventeur dans la versification, v

Dans la préface des Contes (1665J, la Fontaine plaide la cause du vers libre avec une modestie qui pourrait la compromettre, si les Fables ne l'avaient gagnée. Il a cru, dit-il, que, les vers irréguliers ayant un air qui tenait beaucoup de la

- prose, cette manière semblerait la plus naturelle, et par conséquent la meilleure. C'est le Contraire qui nous semble vrai aujourd'hui et qui déjà semblait vrai à Laharpe, grand admirateur de la versification dans les Fables. Aucune forme de vers n'est plus poétique, car aucune ne se prête avec plus de sou-, plesse à revêtir les pensées les plus diverses, et ne permet de passer avec une aisance plus prompte d'un ton à un autre ton, d'un genre même à un autre genre. Or l'originalité de la

- Fontaine consiste précisément à unir, sans les confondre, tous les tons et tous les genres.

C'est ce que ne comprend guère Lamartine, qui critique la versification de la Fontaine avec autant d'àpreté que sa morale : « Ces bers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la page, me rebutaient. » Tous les poètes ne peuvent avoir le don qu'a eu Lamartine de dérouler pendant des volumes entiers les longues stances régulières et les majestueux alexandrins : encore ne l'a-t-il pas fait lui-même sans quelque monotonie. Mais ce qui convient à Jocelyn et aux Méditations ne peut convenir aux Fables. M. laine a même observé, à propos de l'Homme et la Puce, que ce mètre uniforme, excellent pour le théâtre, eût fait tort, chez la Fontaine, à la pensée poétique s'il en avait fait un usage constant. Le mérite de La -Fontaine, c'est d'avoir senti qu'à une poésie nouvelle il fallait un rythme nouveau. Il a deviné, le premier, les ressources variées qu'allaient offrir à sa fantaisie ces mètres « inégaux » dont Lamartine parle avec un dédain si superbe. Il est faux que de tels vers soient disloqués et sans symétrie. Gomment des vers, quelle qu'en soit la forme, pourraient-ils se passer de rythme? MM. Legouvé, de Banville, Boufget, bien d'autres, n'ont pas eu de peine à montrer que ce rythme existe, caché, mais sensible à l'oreille exercée, non seulement pour les vers pris à part, mais pour les groupes de vers ; qu'à travers l'appa-

rente irrégularité des périodes poétiques on retrouve, sinon toujours des stances parfaitement régulières, au moins toujours un nombre secret ; que, loin d'être plus facile et plus voisin de — la prose, levers libre exigeait une invention du rythme sans cesse renouvelée, c'est-à-dire une imagination toujours en éveil - et un art toujours sûr de lui-même.

Rien de plus varié, mais rien de moins livré au hasard que la coupe du vers chez la Fontaine. Bien rares sont ces occasions dont parle Sainte-Beuve, où ces vers délicieux, « découlant comme un ruisseau, sommeillent, s'égarent et ne tiennent plus ». Encore Sainte-Beuve reconnait-il que « cela même constitue une manière ». Mais le plus souvent ce n'est qu'en apparence que le poète s'abandonne; il est toujours prêt à se ressaisir et à ressaisir le lecteur, tantôt le berçant par la sonorité du rythme et de la rime, tantôt le réveillant par la secousse légère d'un tour plus brusque, d'une coupe imprévue, l'amusant par l'aisance gracieuse de ses tours de force, tantôt enfin, par un mouvement ralenti, par une cadence plus grave, le préparant aux sérieuses pensées. Merveilleux artiste en vers, le plus — merveilleux de tous, si la perfection de lart consiste à modeler — la forme du vers sur la forme de l'idée et à donner la note \ — exacte (intellectuelle et musicale) des sentiments qu'on exprime 1 jusque dans leurs moindres nuances et leurs tons les plus fugi- ~lifs. Ne parlons point de procédés, et pourtant ne croyons pas que la Fontaine ait employé au hasard des coupes de vers comme celles-ci, qui forment un contraste prémédité :

Même il m'est arrivé quelquefois de msmger Le berger...

L'homme au trésor arrive et trouve son aident

Absent.

Soyons persuadés que la Fontaine avait étudié de très près celle partie de son art, où il est passé maître. Il emploie sans scrupule certaines rimes vieillies ' ; mais il sait qu'il y a une science de la rime; et s'il s'en alfranchit parfois, c'est que des critiques pédantesques en exagéraient la rigueur. Dans la fable Contre ceux qui ont le goût difficile, il fait rimer amant &\ec priant, et s'en excuse avec enjouement :

Je vous arrête à celte rime,

1. Étrètes (élro'dcs) Tinxe ^yec retraites, belettes; étret (étroit), avec fluet, •émute (émeute), avec dispute; endroit, avec souffrait; maître, avec craitre (croître). L^ hontaine fait encore sanglier de deux syllabes. Il a des élisions qu'on retrouve cliei Molière : Mettons-/» en »»otre gibecière ; voyons-Ze avec Esope.

Dira mon censeur à l'instant :

Je ne la tiens pas légitime.

Dans la préface du second recueil des Contes, il fait allusioo aux « mauvaises rimes », aux « vers qui enjambent », dont on peut lui faire un reproche. Mais les modernes les plus engoués de la rime riche pardonneraient de grand cœur au -poète quelques rimes insuffisantes en considération de tant de rimes diversement sonores, dont on ne saurait assez admirer, si l'on peut parler ainsi, la consonance avec les pensées. Quant à l'enjambement, ils verraient en lui un précurseur :

Oh! dit-il, j'en fais faire autant Qu'on m'en fait faire...

Attaché I dit le loup : vous ne courez donc pM Où vous voulez?...

Nous nous réjouirons des suites de l'afTaire Une autre fois...

Ne nous hâtons pas de transformer la Fontaine en romanti- •que, mais reconnaissons qu'il est le premier poète lyrique du ivii» siècle.

XXVï La Fontaine inventenr dans la langue et le style.

Comme son rythme est fait de tous les rythmes, son style est fait de tous les styles. On a tout dit sur la langue de la Fontaine; nous ne citerons que le jugement d'Amiel : « Pour le vocabulaire, les tours, les tons , les idiotismes, sa langue est peut-être la plus riche de la belle époque , car elle combine savamment l'archaïsme et le classique, le gaulois et le français. » Ou sait quelle connaissance il avait de l'ancienne langue, particulièrement de celle de Marot et de Rabelais, et combien vivement, avant la Bruyère et Fénelon, il regrettait la dispari- tion des vieux mots, si expressifs dans leur naïveté :

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,

Qui souvent s'engeigne lui-même.

J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui ; Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.

n garde, pour sa part- ou remet en lumière le plus qu'il peut

de ces mots et de ces tours injustement abandonnés *. Ce ne fut point sa faute si la langue française, en devenant plus ferme et plus noble, a perdu quelque chose de sa verdeur première. Il écrit au moment précis où cette langue est encore assez jeune pour être assouplie. et ployée en tous sens, assez ferme et mûre déjà pour rendre avec force ou avec grâce, avec netteté toujours, la pensée. Parmi les grands écrivains, les uns (et Corneille en est lui-même) s'arrêtent en deçà de cette heure unique où la maturité commence, sans cesser d'être tout à fait la jeunesse, et leur langue a ses gaucheries; les autres passent bien au delà, et leur langue est plus tîne, plus nuancée qu'originale et vigoureuse. La langue de la Fontaine est plus classique que celle de Corneille et plus gauloise que celle de Boileau, plus intelligible au peuple que celle de Racine. Il est l'écrivain populaire par excellence. Comme le peuple, il aime • le mot propre-, et ne recule pas devant la trivialité, si la trivialité rend le s nliment avec une énergie plus significative. Il emprunte d'autres termes aux patois ^, et tout le monde sait par conir le dicton picard qui termine le Loup, la Mère et l'Enfant. Un érudit contemporain, M. Marty-Laveaux, a écrit toute une éfude pour démontrer que la Fontaine connaissait à fond le vocabulaire de l'économie rurale, les termes techniques du jeu de paume, de la fauconnerie, de la chasse ën~geïiérar*, de l'art militaire, de la procédure judiciaire. Que dire des mots qu'il a ■créés ^ ou dont on lui attribue la création"? de ceux qu'il rend à leur acception étymologique? Sur cette matière, les philologues ne tarissent pas, et la Fontaine est leur homme.

Prenons garde toutefois d'omettre une observation plus importante que toutes les autres : c'est que la Fontaine, qu'il emprunte ou qu'il crée, se rend un compte très net de ce qu'il

1. Kn voici les principauT exemples. Substantifs : Altercas, barbacole, chalandise, charton (charretier), croit, chevanco (bien), déduit {j/laisir), débris (dans le sens de ruine ou naufrage), detteur, frairie, géniture , goulée , gisant (malade;, lignage, chère lie, franche lipée, ost (armée), plumai! (plumet), pâtis (pâturage), parangon ("modèle), parentage, sagette (floche), sommiers (bét'-s do somme). — Adjectifs et participes : Atourné, démis (déposé), la galande (galante), mallue grasse). — Verbes : genre de mort qui ne duit pas (ne convient pas), se panader (se paTaner), semondre (inviter), treuve. — Tours : Bien et beau (bel et bien), peu ni prou, de bonheur (par bonheur), chape-chute, tu me serais hoc, parmi la plaine... Il ferait que sage (il n'agirait que sagement)... Los tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie.

2. Biipio, goujat, loqtiet, pétinule, racaille, ripaille,' tripotage. .3. Nitne, par exemple, pour coiivkp.

4. Par exemple : les mnins d'un milan, brisées, rompre les chiens, clabander, lice, canaille (au sens propre), leurre. 6. BestioB, eompteur, fabricateur.

veut et doit faire; c'est qu'il n'est ni un savant qui collectionne des archaïsmes, ni un révolutionnaire qui traite la langue en conquérant. Comme il a plus dégoût encore que de hardiesse, il ne puise pas au hasard dans tous les vocabulaires; il est discret et sait choisir, ne se déterminant que d'après le besoin, ne se réglant que sur des convenances senties par lui seul. Et -quand il a fait son choix, il sait avec un art si délicat insérer ■ dans la trame de son style l'expression nouvelle ou renouvelée, -qu'elle s'y fond dans l'unilé harmonieuse de l'ensemble et n'y sert que de parure, loin d'y faire disparate., -Et ce qui est vrai de la langue proprement dite est plus vrai encore du style : La Fontaine y est admirable comme créateur, plus admirable encore, s'il est possible, comme metteur en œuvre. Point d'hiatus, de liaisons brusques, de heurts; les contrastes sont adoucis, les tons les plus divers liés par un enchaînement insensible du discours, où tout charme, où beaucoup de traits étonnent, où rien ne choque.

La Mort avait raison : je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet.

Explique qui pourra comment ce « paquet » n'arrête personne après de si nobles vers. Est-ce vraiment le même poète qui tantôt, Virgile français, nous attendrit sur les boutons printaniers, « douce et frêle espérance », qui promettaient des fruits, sur la « douce et innocente proie », sur l'oiseau qui perd

Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance ;

iantôt, peintre presque réaliste, comme on dirait aujourd'hui, affuble une vieille mégère « d'un jupon crasseux et détestable » ? Parfois il semble se moquer de ses propres artifices de sty.Ve, et sous la poésie il montre ironiquement la prose :

Quand on eut des palais de ces filles du ciel Enlevé l'ambrosie en leurs chambres enclose,

Ou, pour dire en français la chose.

Après que les ruches sans miel N'eurent plus que la cire, on fit mainte bougie...

Les reines des étangs (grenouilles, veux -je dire, Car que coûte-l-il d'appeler Les choses par noms honorables ?)...

Mais nous l'aimons mieux, et il est plus lui-même lorsqu'il

LA FOiNTAlNE 71

semble être dupe de ses propres inventions et des expressions trouvées qui en jaillissent, lorsqu'il voit et fait voir, soit la main du semeur « qui par les airs chemine », soit tout bonnement la moutonnière créature et la gent trotte-menu. C'est parce qu'il a mis beaucoup d'art au service de beaucoup de sincérité qu'il plaît également aux délicats et au peuple, qui répète ses vers passés en proverbe, et qu'il a réuni dans une même admiration les critiques les plus divers :

Lorsqu'on a parcouru ses divers mérite», il faut ajouter que c'est encore parle style qu'il vaut le mieux... Le style de la Fontaine est peut-être ce que l'histoire littéraire de tous les siècles offre de plus étonnant. Nul auteur n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de l'imagination qui suit tous les mouvements de son sujet, et cette grâce de la soudaineté... Il peint avec la parole... C'est en la Fontaine qu'il faut admirer les ressources infinies, la variété inépuisable, le rythme flexible, la richesse harmonique d'une langue qui se transforme pour tout exprimer, pour tout peindre avec une égale perfection. Il n'est pas un seul genre, ni presque une seule nuance de style, dont il n'offre un modèle achevé; tout s'y trouve, majesté, grandeur, énergie, élégance, délicatesse, ingénuité, beauté noble et décente,

Et la grâce, plus belle encor que la baanté,

et ce je ne sais quoi d'onduleux dans son mouvement volage, de contour indécis, d'aérienne transparence, qui prête un corps à ce qui n'en a point *.

Le second recneil» — Sa supériorité relative*

Tous ces mérites sont réunis surtout, mais non pas exclusivement, dans le second recueil des Fables, publié en 1678, dix ans après le premier. C'est devenu un lieu commun de dire que dans les six premiers livres, publiés en 1668, la Fontaine est le disciple encore timide d'Esope et de Phèdre, qu'il ose rarement s'écarter de leurs traces, et imite plus qu'il ne crée. On a vu pourtant que la Fontaine, en dépit des formules trop modestes, se rendait pleinement compte dès lors de son originalité : ses prologues et ses épilogues en témoignent. Des fables telles que le Chêne et le Roseau, l'Astrologue, le Meunier, son Fils et l'Ane, n'ont rien h. envier à celles qui viendront ensuite. Mais, si le poète définit déjà nettement r« ample comédie >» dont il donne les premières scènes, il ne la réalise que çà et là dans toute son étendue, sa richesse i-t

1. Sainti'-Beuve, Portraits littérairfis, I; Chamfort, Éloge de l* nntaine ,• Laharpe, Lycée: Lamennais, l'Art et le Beau.

sa profondeur. Ce premier recueil ne mérite donc pas les dédains de certains critiques, et, sous préle>xte qu'il est, dans l'ensemble, inférieur aux cinq livres suivants, il ne faut pas (comme on semble s'y babituer) le proscrire des programmes, car, sans parler des endroits où la Fontaine se trouve déjà tout entier, il est d'un vif intérêt de pouvoir, par la comparaison, suivre l'élargissement progressif el les audaces croissantes de son génie. Sa décadence même n'est pas indigne de nous occuper, et l'on a dit trop de mal,-ce nous semble, du livre XII, publié longtemps après les autres.

Cela dit, on peut souscrire en gros à l'éloge que Sainte- Beuve fait des livres VII à XI :

c'est dans ce second recueil que se trouTe au complet la fable telle que l'a inventée la Fontaine. Il avait fini évidemment par y voir surtout un cadre commode à pensées, à sentiments, à causeries ; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours l'essentiel comme auparavant ; la moralité de quatrain y vient" au bout par un reste d'habitude; mais la fable, plus libro en son cours, tourne et dérive tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à l'épître et au conte.

Oui, la Fontaine est plus fabuliste dans les six premiers livres, plus poète dans les cinq suivants. Le succès l'encourage, sans doute, et d'ailleurs son génie suit sa pente naturelle en imitant de moins en moins, en créant de plus en plus; mais aussi il puise aux sources plus profondes de l'inépuisable Orient. C'est à l'Orient qu'il doit, par exemple, l'Homme et la Couleuvre, le Berger et le Roi, le Songe d'un habitant du Mogol: son sentiment plus profond de la vie, sa sympathie presque fraternelle pour tous les êtres vivants, lui viennent en partie de là. En même temps que Hiorizon s'élargit, le drame s'anime, la couleur prend en quelque sorte un ton plus chaud. On est loin de Phèdre et près de Pilpay. Mais Pilpay n'est, comme Phèdre, qu'un guide bientôt abandonné. Le poète français emprunte aux Orientaux plus d'un récit semblable à un roman d'aventures en raccourci; mais il n'est pas romanesque. Il enferme, dit-on, dans une fable presque tous les éléments de la fable, récit, moralité, nature, réflexions personnelles, et fait entrer plusieurs récits en un : oui, mais de tout cela il compose la vivante unité de l'ensemble. Ce mcnie Songe, que serait-il sans les vers sur la solitude? L'Homme et la Couleuvre devient entre «es mains un drame parfait, plus français assurément qu'oriental. Autrefois il amplifiait, il resserre et condense maintenant, sobre ou riche tour à tour dans l'endroit précis

OÙ il faut être l'un ou l'autre. Et il pénètre tout d'un sentiment personnel tellement vif qu'on ne se demande pas même si le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes, si les Deux Pigeons ont un modèle antérieur, car le seul modèle, on le sent, est là sous nos yeux, inimitable à ceux mêmes dont il peut être imité. Tout ce qu'on pourra dire sur ce second recueil, La Fontaine l'a dit dans la préface qui précède le livre VII : la différence des sujets, la variété, les « enrichissements » nouveaux, l'étendue nouvelle donnée aux circonstances des récits, il a précisé tout cela avec la netteté et la sûreté d'un esprit qui sait où il va. Nulle part, en effet, on ne voit des sujets plus difTérenls que dans un recueil dont la première fable est un petit drame achevé, les Animaux malades de la peste, et les dernières une sorte de retour mélancolique sur la destinée humaine, sur la ■s'ieillesse et la jeunesse, le présent et l'avenir, suivi d'un plaidoyer en faveur de l'intelligence des bêtes. Nulle part plus d'histoires merveilleuses et pourtant humaines; nulle part plus d'action, de .péripéties, de caractères, de portraits, de discours appropriés aux situations et aux personnages : comparez le discours majestueusement hypocrite du lion dans les Animaux malades, et le discours du paysan du Danube, dominé tout entier par la grande idée de la justice, justice humaine en bas, en haut justice divine, Providence secourable et vengeresse. Mais ce que la Fontaine n'a pas dit, ce qu'il faut dire, c'est que nulle part aussi l'on ne trouve plus de fables sérieuses et philosophiques. Ici, la pensée du philosophe a atteint son dernier degré d'élévation, comme l'ai t du poète son dernier degré de maturité. Seulement la fable ainsi comprise, dramatique, épique, romanesque, philosophique, oratoire, est-elle encore la fable?

Les critiques de Lessing. — La fable poétique opposée à la fable dogmatique.

Lessing ne le croit pas. On sait qu'il avait entrepris de soustraire son pays à l'influence de la littérature française en général. Plus particulièrement, il s'efforça de soustraire à l'intluence tyrannique de la Fontaine la fable, qui, au xviii* siècle, refleurit en Allemagne avec Gellort. Il voulut donner à la foi.'^ l'exemple et la théorie : il écrivit des fables, en vers d'abord,

puis en prose, et des dissertations sur la Fable (1759), sur l'Usage des animaux dans la fable, celle-ci plus judicieuse et semée d'observations pénétrantes. Non seulement il se défend d'imiter la Fontaine, mais il accuse le grand fabuliste français d'avoir abandonné le naturel d'Ésope, le ton simple de la vérité, pour « les détours fleuris d'une narration verbeuse », faisant ainsi de la fable « un pompon poétique * ». Gellert luimême a trop donné dans ce travers. Par bonheur, Lessing est là pour tout ramener à la simplicité : c'est pourquoi il divise les fables en directes et indirectes, morales et rationnelles, mythiques et hyperphysiques , rationnelles hyperphysiques et hyperphysico-mythiques. Et voilà pourquoi la fable de la Fontaine n'est plus la fable.

Quel est, en effet, l'objet de la fable? D'enseigner une vérité morale, rien de plus; l'utile est donc sa seule raison d'être, et celte première réflexion suffit à interdire tous les ornements poétiques, car toute l'invention, dès lors, doit consister à trouver un exemple qui, sous une forme figurée, mais rigoureuse, traduise la vérité morale qu'il s'agit de démontrer. Si l'on admet cette théorie, toute fable sera nécessairement écrite en prose (le rythme et la rime pourraient tout compromettre!) et en prose géométrique; la tâche unique du fabuliste sera de chercher le plus court chemin du point de départ à la conclusion, de l'exemple à la moralité. Mais de quel droit Lessing fixe-t-il des règles immuables à un genre qui, comme tous les genres, peut se modifier en se perfectionnant? 11 faudrait prouver d'abord qu'en fait et en principe il en a toujours été, il en doit toujours être ainsi, que l'essence même de la fable comme la tradition historique du genre l'exigent. Mais en fait, à qui Lessing emprunte-t-il l'autorité de ses règles? A Ésope, qui peut-être n'a jamais existé, qui, à coup sûr, n'a jamais écrit! Comment soutenir que la fable a dégénéré du naturel d'Ésope, alors que les fables ésopiques ne sont que des sommaires rédigés longtemps après son époque sur des données très incertaines? N'a-t-on pas des exemples d'une tout autre richesse dans les fables orientales, plutôt diffuses, dans les paraboles évangéliques, dans Horace, dans les fabliaux du moyen âge? S'il était besoin de précédents pour justifier la Foatcùne, ils ne manqueraient certes pas.

1. Voyez Saint-Marc GitArdia, la Fontaine et les Fabulistes, et Croualé, Lessing et le Goût français en Allemagne. Nous nous servons surtout ici de ce dorniar iivre.

Mais il n'en est pas besoin. C'est se moquer, en vérité, que prendre à la lettre le passage fameux où la Fontaine s'excuse de n'avoir pas imité l'extrême brièveté de Phèdre, et déclare qu'il a essayé en revanche d' « égayer » l'ouvrage plus que Phèdre n'avait fait, car c'est ne pas comprendre de combien de finesse est faite la bonhomie du poète; c'est ne pas se souvenir avec quelle fierté, modeste encore, mais significative, il se fait honneur d'avoir « ouvert le chemin » et fait parler aux bêtes un langage « nouveau x ; c'est enfin se tromper sur le sens de ce mot égayer, qui provoque les lourdes épigrammes de Lessing sur la gaieté frivole des Français. « Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. » Qui a dit cela? C'est la Fontaine, et c'est précisément par là qu'il sait tout à la fois « instruire et plaire » , car le fond et la forme sont inséparables chez la Fontaine, qui les unit dans sa pensée créatrice, et ces ornements, où Lessing voit la parure extérieure et superflue du sujet, font corps avec lui, en sont le vêtement nécessaire. Il n'y a pas là de travail d'embellissement à froid et après coup, il y a création simultanée.

Lessing sépare les deux éléments qu'unit la Fontaine, et renonce à plaire pour se borner à instruire. Mais instruit-il mieux? Jugeons-en par cet apologue, substitué à un apologue bien connu du fabuliste français :

Un corbeau emportait dans ses serres un morceau de viande empoisonnée, qu'il avait ramassé par hasard. Le renard, le saluant du titre d'oiseau de Jupiter, lui dit : « N'est-ce pas ma nourriture de tous les jours que tu m'apportes ? » Le corbeau, charmé d'être pris pour un aigle, laisse tomber la viande. Le renard en crève. — Puissiez-vous, damnés flatteurs, n'obtenir que du poison pour prix de vos louanges 1

« La moralité n'est qu'un vœu, dit M. Crouslé; c'est avouer que la punition infligée au flatteur n'est pas conforme à la réalité. En second lieu, cette punition n'est qu'un effet du hasard; or le hasard ne renferme aucun enseignement. Enfin, comment le corbeau peut-il croire que l'oiseau de Jupiter est le pourvoyeur du renard? Froide invention, enseignement nul, telle est cette fable en deux mots. Cela ne valait pas la peine de corriger la Fontaine. »

Au reste, la Fontaine a si bien réussi, que c'est chez lui désormais qu'on va chercher les règles de la fable. D'autres

ont été moins poètes et plus fabulistes. Qui se souvient d'eux? Quelle distance même entre un la Fontaine et un Florian! Et pourtant, si Florian est encore lu, ce n'est pas pour la valeur intrinsèque de ses moralités, c'est pour le ton et le tour qui les relèvent.

La Fontaine et Florian.

On ose à peine citer un fabuliste après la Fontaine. Ne serait-ce point que la Fontaine, en élargissant jusqu'à l'infini le domaine de l'apologue transformé en drame, en épopée, en élégie, a dû nécessairement décourager tous ceux qui l'ont suivi, et d'avance effacer la gloire relative de ceux qui se sont contentés d'être des fabulistes? « La Fontaine, qui est comme le dieu ou l'Homère du genre, n'est si grand et si admirable que parce qu'il le dépasse souvent et qu'il en sort. » Sans affaiblir la gloire de la Fontaine, dont on proclame au contraire le caractère tout exceptionnel, il est permis d'être de l'avis de Sainte-Beuve. Le Qn et discret Florian ne doit donc pas être écrasé sous le poids d'une comparaison vraiment impossible.

Bien des choses ont nui à Florian : poète d'une époque de crise (le recueil de ses fables a paru en 1792), il n'a pas laissé d'impression bien nette sur l'esprit de ses contemporains ni même sur celui de leurs descendants. On n'est pas impunément et tour à tour baptisé Florianet par Voltaire, Pulcineiia par le duc de Penthièvre; page de ce duc; capitaine de dragons; auteur de Numa Pompilius, tragédie, et d'arlequinades où la sensibilité du siècle touche à la sensiblerie déjà; auteur- surtout d'Estelle et Némorin; premier commandant de la garde nationale de Sceaux; spectateur passionné des marionnettes; emprisonné sous la Terreur, puis délivré après que son « civisme » eût été reconnu. Rivarol, le rencontrant un jour et voyant un raanuscritsortir à demi de sa poche, lui disait méchamment : « Ah! Monsieur, si l'on ne vous connaissait pas, on vous volerait. » Lebrun lui décochait cette épigramme :

Dans ton beau roman pastoral, Avec tes mouton?, pêle-mêle, Snr un ton bien doux, binn moral, Berger, bergère, auteur, tout bêle.

Puis b"rger, bergère, auteur, chien, S'endorment de moutonnerie.

Pour réveiller ta bergerie, Oh ! qu'un petit loup viendrait bien I

Mais nous ne parlons ici que des fables, dont le naturel gracieux et la douce malice ont mérité cet éloge de Sainte-Beuve: « Les fables de Florian sont bien composées, d'une combinaison ingénieuse et facile ; le sujet y est presque partout dans un parfait rapport, dans une proportion exacte avec la moralité. >> Assurément la haule poésie en est absente, comme aussi la verve gauloise et ToriginaliLé créatrice. Florian ne crée pas en imitant, comme la Fontaine, dont il se souvient visiblement en plus d'un endroit. La Carpe et les Cai^pillons rappelle l'Hirondelle et les Petits Oiseaux; les Deux Jardiniers nous présente un jardinier raisonneur qui ressemble d'assez près au Garo du Gland. Le Bonhomme et le Trésor a quelques traits du Savetier ; l'Écureuil, le Chien et le Renard n est pas non plus sans analogie avec le Coq et le Renard. Mais il ne se donne pas à nous comme un inventeur : ce qui nous plaît en lui, c'est justement la modestie sincère avec laquelle, dans son discours préliminaire de la Fable, il s'incline, respectueux, presque découragé, devant la gloire de son inimilable précurseur. 11 imitera, dit-il, les auteurs imités par la Fontaine, mais à ces auteurs il en joindra quelques autres, des étrangers, FAnglais Gay, l'Espagnol Yriarte, les Allemands. A cette préoccupation de l'étranger, on sent que le xvni» siècle est fort avancé déjà. On le sent aussi à je ne sais quoi de plus direct et de plus agressif dans la satire. Le doux Florian n'est pas proprement un satirique ; l'épigrarame trop cruelle est peu faite pour plaire à qui a chanté les bergers du Gardon,

Et l'on déshonore sa plume

En la trempant dans du poiaon.

Pourtant il attaque les folies égoïstes des conquérants avec une sincérité qui n'est pas sans amertume :

De quel droit, s'il vous platt, dans vos tristes querelles. Faut-il que l'on meure pour vous?

En Tai neveu de Voltaire, il n'épargne pas le clergé :

Les prêtres de ce tempt vivaient de aacrifices...

Un de ces pieux solitaires ^ Qnl, détachant leur cœur des choses d'ici-bas,

Font vœu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pu...

Et la conclusion de la fable nous montre le pieux « dervis » réduit, pour être utile, à se faire valet de laboureurs. Ce sont des fables ouvertement politiques que l'Education du lion, les Singes et le Léopard, le Ferroquet confiant. Mais, bien que l'allégorie soit parfois trop transparente, les animaux ne sont pas chez Florian des symboles inanimés. Ils ont lu Jean-Jacques Rousseau et sont sensibles ; mais que de fraîcheur dans le Lapin et la Sarcelle ! Ils sont contemporains de la Révolution; mais que de fierté dans le Laboureur de Castille! Nous ne sommes plus en face du grand et simple observateur de la nature vraie : il y a trop de sentiment et trop d'esprit ; mais le singe qui montre la lanterne magique, le rat savant qui ronge des thèmes dans sa hutte, ont leur prix ; c'est que Florian, lui aussi, aime les bêtes :

Que j'aime les héros dont je conte l'histoire, Et qu'à m'occuper d'eux je trouve de douceur! J'ignore s'ils pourront m'acquérir quelque gloire;

Mais je sais qu'ils font mon bonheur... Avec les animaux je veux passer ma vie :

Ils sont si bonne compagnie !

Vous connaissez ce quai nommé de la Ferraille, Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs. A mes fables souvent c'est là que je travaille; J'y vois de.t animaux, et j'observe leurs mœurs.

Malheureusement, il n'est ni un observateur tout à fait désintéressé ni un philosophe profond, malgré la réelle beauté morale de certaines fables, comme l'Aveugle et le Paralytique. Sa morale n'est souvent que la morale mondaine du siècle où il vit :

Je veux de l'indulgence et de la politesse : C'est la parure des vertus.

La vertu qu'il imagine est tout aimable et souriante :

Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu, La gaieté vient bientôt de notre caractère.

Rarement les hautes questions sont abordées, et, lors même qu'elles le sont, c'est dans un langcige poétique assez voisin de la prose :

LA. i?ONTAINE

Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre, Mais que l'on voit partout, mais qui parle à nos cœun . Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut comprendre. Employons notre esprit à devenir meilleurs.

C'est dans un autre langage que s'exprime le poète de l'Astrom logue. Et pourtant on est surpris çà et là et touché par un accent sincère et pénétrant :

Je ne connais de biens que ceux que l'on partage... Pour vivre heureux, vivons caché.

C'est ainsi qu'il a vécu lui-même. Sans dissimuler les inégalités, les conlradictions, les taches de ce caractère et de celte vie, sans excuser outre mesure les faiblesses du penseur, surtout de l'écrivain, on aura quelque indulgence pour l'homme qui se ruina en payant les dettes de son frère, pour l'homme qui, sans avoir l'élévation et l'énergie, eut le naturel, parfois l'émolion communicative, comme dans les quelques vers qu'il a intitulés le Voyage :

Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte. Sans songer seulement à demander sa route; Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi. Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi; Voir sur sa tète alors s'amasser des nuages ; Dans un sable mouvant précipiter ses pas; Courir, en essuyant orages sur orages, Vers un but incertain, oii l'on n'arrive pas; Détrompé, vers le soir, chercher une retraite; Arriver haletant, se coucher, s'endormir, On appelle cela naître, vivre et mourir : La volonté de Dieu soit faite !

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

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1. On peut lire aussi les Eloges de Perrault [Hommes illustres, 1606, 1. 1"). d'Ollvet, Laharpe, GaUlard (ceux-ci réunis dans le liecueil de l'Académie de Mca-tetiU pour 1774, in-8«).

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Paris, 1820, ïn-l,o ; 1824, 2 iii-18 ».

1. L'histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine a été écrite aussi par Mathieu Marais et Fréron. Cette dernière biographie, imprimée dès 1743 dans les Obtervations sur lesi'crits mo'iernes, t. XXXII, p. 74-90, a été imprimée en tète d'une édition des Fables choisies, Barbou, 1806. Voyex surtout l'étude biographiaue qui précède l'édition de M. Henri Régnier.

JUGEMENTS

Faites-vous envoyer promptement les Fables de la Fontaine : elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelquesunes, et, à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer et un style à quoi l'on ne s'accoutume point... Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas d'abord ; on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et la facilité des fables * de la Fontaine ; cette porte leur est fermée, et la mienne aussi ; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés.

M™*" DE Sévigné, Lettres à Bussy, 20 juillet 1679 et 14 mai 1696.

Lorsqu'on a entendu parler de la Fontaine et qu'on vient à lire ses ouvrages, on est étonné d'y trouver, je ne dis pas plus de génie, mais plus même de ce qu'on appelle de l'esprit qu'on n'en trouve dans le monde même le plus cultivé. On remarque avec la même surprise la profonde intelligence qu'il fait paraître de son art, et on admire qu'un esprit si fort ait été en même temps si naturel. 11 serait superflu de s'arrêter à louer l'harmonie variée et légère de ses vers, la grâce, le tour, l'élégance, les charmes naïfs de son style et de son badinage. Je remarquerai seulement que le bon sens et la simplicité sont le caractère dominant de ses écrits. Il est bon d'opposer un tel exemple à ceux qui cherchent la grâce et le brillant hors de la raison et de la nature. La simplicité de la Fontaine donne de la grâce à son bon sens, et son bon sens rend sa simplicité piquante.

Vauvenargues, Réflexions critiques sur quelques poètes.

1. M°" de Sévigné dit : « Des ballets de Benserade et des fables. » C'est le coin de préciosité. Dans une lettre du 29 avril 1671, elle dit de la fable le Singe et U Chat : « Cela est peiot. » ,

Plaire sans art est l'art suprême :

La Fontaine eut cet heureux don.

Qu'il fut aimable sans système, Et sublime avec abandon !

Que le génie et la nature Semblent à l'aise dans ses versl C'est une source libre et pure Qui de l'art a brisé les fers.

II ignore la froide lime D'un travail long et médité * :

Sa muse naïve et sublime Joue avec l'immortalité.

Lebrot»

La Fontaine a chanté toutes sortes de sujets sur tous les tons. C'est le poète moral par excellence, c'est aussi celui du sentiment. Il y a dans ses vers je ne sais quoi d'antique et d'attique qui n'appartient qu'à eux. Ce sont des enfants de la nature, comme les objets qu'ils représentent : le temps, loin de les vieillir, ajoute à leur beauté; ils plaisent plus dans leur négligé que d'autres, enfants de l'art, dans toute leur parure. Bkknardin de Saini-Piebhe, Harmonies de la nature, I.

Ce qui distingue la Fontaine de tous les autres moralistes, c'est la facilité insinuante de sa morale; c'est cette sagesse, naturelle comme lui-même, qui paraît n'être qu'un heureux développement de son instinct. Chez lui la vertu ne se présente point environnée du cortège effrayant qui l'accompagne d'oi"dinaire : rien «d'affligeant, rien de pénible. Offre-t-il quelque exemple de générosité, quelque sacrifice : il le fait naître de

1. C« Tert, nous l'avons tu, n'est qu'à moitié juste. Dans une autre de ses Poésiet iiverta, Lebrun oppose à ses froids riraux l'inimitable la Fontaine :

Toi qui seras toujours par ia béantes naïves,

Le désespoir des beaax esprits ; Toi qni, ians y penser, liaos les charmaats éeriU,

Fixas les ^&ce8fagitiTest...

l'amour, de l'amitié, d'un sentiment si simple, si doux, que ce sacrifice même a dû paraître un bonheur... Il ne vous parle que de vous-même ou pour vous-même; et de ses leçons, ou plutôt de ses conseils, naîtrait le bonheur général... Son livre est la loi naturelle en action... La Fontaine n'est point le poète de l'héroïsme : il est celui de la vie commune^ de la raison vulgaire. Le travail, la vigilance, l'économie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer... Pour d'autres, nos ridicules sont des ennemis dont ils se vengent; pour la Fontaine, ce sont des passants incommodes dont il songe à se garantir; il rit et ne hait point. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter son bon sens naturel. Mais s'il n'éprouve et n'inspire point

Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,

au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de la misanthropie, effet ordinaire de ces haines. L'àme, après la lecture de ses ouvrages, calme, reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la Providence, à la nécessité, aux lois de l'ordre établi , enfin l'heureuse di>position de supporter patiemment les défauts d'aulrui, et même les siens, leçon qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la philosophie. Ghamfort, Éloge de la Fontaine,

De ma rêveuse enfance il a fait les délices... 0 mon bon la Fontaine, auteur partout béni. Où tout ce qui peut plaire à l'utile est uni. Je t'aime en cheveux blancs. La mort vers moi s'avance Mon maître, mon mentor, je t'aimai dès l'enfance, C'est par toi que j'aurai fini.

Docii, Épîtrex.

Il a existé un homme qui devait être unique dans cette carrière, parce que son naturel était si parfait qu'il ne pouvait ni se rencontrer deux fois, ni s'imiter une seule; un homme qui fait parler les animaux comme s'ils étaient une espèce d'êtres pensants, avant le règne de tous les préjugés et de toutes les affectations. Le talent même de la Fontaine écarte de ses écrits l'idée d'allégorie, en personnifiant le caractère de l'espèce, qu'il peint selon les convenances qui lui sont propres; le comique de ses fables ressort, non de leurs allusions, mais du tableau réel des mœurs des animaux qu'il met en scène. M™e DE Staël, Essai sur les fictions.

La misère, Monsieur, est une triste chose. J'ai vendu ma tombe pour vivre, et ce n'est pas tout, j'ai vendu aussi ma vie ; je ne puis écrire une ligne aujourd'hui qui n apparlienne au propriétaire de mes Mémoires ; voilà ma fâcheuse position. J'aurais eu, Monsieur, un plaisir extrême cà m'associer à vos travaux et à parler de la Fontaine. Je l'admire au point que quiconque s'avise de composer une fable après lui est un homme jugé par moi.

La Fontaine et Molière sont mes dieux. Les fables de la Fontaine sont de deux espèces : les unes offrent la comédie de mœurs des animaux. Le lion, l'ours, le loup, le renard, l'âne. If cheval, le chat, le coq, le hibou, le rat, etc., sont des personnages vivants peints d'après nature, et peints bien autrement que par les naturalistes. Les autres fables sont celles que j'appelle les grandes fables: dans le Chêne et le Roseau, dans l'Homme et la Couleuvre, dans le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes, il s'élève à la plus haute poésie et rivalise avec les plus grands poètes anciens et modernes. Je ne puis finir quand je parle de Jean. Sa réputation, certes, est immense et populaire; eh bien, je soutiens qu'on ne le connaît pas encore, et que peu d'hommes savent ce qu'il vaut. Jugez donc, Mousieur, si j'aurais été heureux de joindre mon encens à celui que vous avez recueilli sur toute la terre, pour le brûler à l'autel de ma ilivinilé favorite.

Chateaubriand, Lettre à M. Feuillet de Cànches, 29 sept. 1836.

Je vous ai dit, Monsieur, que je regardais la Fonlaine comme notre plus parfait modèle de narration poétique. Pour avoir le plaisir d'être réfuté, vous m'objecterez peut-être que Voltaire, dont je viens de rencontrer le nom, lui pourrait disputer la palme. Sans doute celui-ci a une allure plus piquante et plus vive, un esprit plus hautement railleur; mais, en laissant de côté le but philosophique de l'auteur de Candide, je trouve que, comme conteur. Voltaire manque souvent delà plus précieuse qualité: il ne croit pas à ce qu'il raconte. On le voit toujours derrière ses personnages, disposé à se moquer de ceux qui ajoutent foi aux fantaisies de son imagination. La Fontaine, au contraire, croit à tout ce qu'il narre, si merveilleux que cela soit, et quand il se laisse voir, sa candeur ajoute à notre conviction. Aussi parvient-il à nous intéresser au sort de Thibaut 1 Agnelet ou de Jeannot Lapin, vrai miracle dont Voltaire n'eût pas été capable. Et pourtant quel admirable conteur que le philosophe de Ferney ! Disons aussi que la langue ne lui arriva que dépouillée de cette sincérité naïve que, jusqu'à sa mort la tontame lui avait conservée, en dépit des épilogueurs de bon ton. La effet la langue, soumise à la réforme de Boileau et de son école et dirigée dans sa marche en des routes plus étroites par un goût plus sévère, ressemble un peu alors aux flots de la Semé transportés dans le parc de Versailles pour y briUer aux yeux du grand roi en magnifiques cascades, en jets d'eau éblouissants.

Me sera-t-il permis de dire que, dans ces canaux resserrés, Ils durent plus d'une fois faire regretter pour eux la pente naturelle du fleuve et jusqu'au gravier de son lit? C'est au caractère ae notre vieille langue, si vivement empreint dans les tragédies du grand Corneille, que nous devons l'inimitable théâtre de ' Mohere, génie que la nature de ses œuvres place sans aucun ' doute au-dessus du fabuhste, mais qui, doué de la même originalité, a parlé la même langue. Rapprochés par l'époque de eur naissance comme ils le furent par l'amit.é et même par n «T5^; <^''J."°^f^"^ de gloire, dont l'un eût pu, quoi qu'on en ait dit, avoir place dans l'Art poétique, et dont l'autre y est 3 mesquinement apprécié, ces deux hommes, venus trente ans plus tard, je ne crains pas de l'affirmer, n'auraient pu produire

chacun dans son genre, les modèles incomparables qu'ils nous ont légués.

La Fontaine fut une de mes premières passions. Privé d'éducation classique, j'ai dû faire une élude attentive de notre langue. Dans la mesure de mon intellii,'ence,j'ai profité à l'examen respectueux de quelques-uns des défauts de nos maîtres; mais, ce dont peut-être personne ne se doute, c'est aux beautés de la Fontaine que j'ai le plus d'obligation. Oui, il me semble que je lui dois la connaissance, aussi parfaite qu'il m'était possible de l'acquérir, du génie de la langue française, qui nulle part ne m'a paru ni plus belle ni aussi variée que dans ses ouvrages, tant feuilletés par moi et avec une admiration toujours nouvelle.

Béra.nger, Préface de l'édition Feuillet de Couches, 1836.

Tous les fabulistes anciens et modernes, et même l'ingénieux, le pur, l'élégant Phèdre, approchent-ils de notre la Fontaine? Il compose ses personnages et les met en scène avec l'habileté de Molière ; il sait prendre dans l'occasion le ton d'Horace, et mêler l'ode à la fable ; il est à la fois le plus naïf et le plus raffiné des écrivains, et son art échappe dans sa perfection même.

Cousin, Bu Yrai, du Beau et du Bien, X« leçon ; Didier.

La Fontaine, cette fleur des Gaules, semble avoir recueilli, dans l'arrière-saison, tous les parfums du sol natal. Ailleurs il eût langui sans se développer jamais. Il lui fallait, pour s'épanouir, l'air et le soleil de la terre féconde où naquirent Joinville, Marot et Rabelais. Par la correction, la pureté de la forme, il appartient au siècle poli dont il reçut l'influence directe ; par l'esprit, la pensée, il procède des siècles antérieurs, et en cela Molière se rapproche de lui.

Lamennais, de l'Art et du Beau, p. 281 ; Garnier.

tXII La Fontaine est le lait de nos premières années, le pa'm de .omrne mûr, le dernier mets substantiel du vieillard. Nous ^__.. ■

avons bégayé ses fables tout enfants. Devenus pères, en les faisant réciter à nos fils, nous nous étonnons d'y trouver de graves plaisirs pour notre âge mûr, après y avoir pris un si vif intérêt dans notre enfance. C'est le génie familier de chaque foyer; il nous fait aimer cette vie sans nous cacher une seule de ses misères. Il connaît nos plus secrets, nos plus immuables instincts; il sait ce que nous pouvons porter de joie et de peine. Sans nous rudoyer jamais, il nous avertit; s'il nous gourmande, c'est du ton de notre conscience, dont il connaît tous les ménagements pour nous. 11 réconcilie chacun avec sa condition. Nisard, Histoire delà littérature, 111; Didot.

Son surnom très mérité de bonhomme, sa légitime réputation de naïveté, ses mille traits de distraction, ont donné le change sur son génie. Son caractère d'homme nous a abusés -" sur son caractère de poète. Ingénu dans la vie? Oui... Candide comme individu ? Oui. Mais, la plume à la mam, c'est le plus habile, le plus rusé, je dirai volontiers le plus roué de tous les artistes. Lui-même il nous a livré son secret :

Tandis que sous mes cheveux blancs

Je fabrique, à force de temps,

Des vers moins sensés que sa prose I

Je fabrique!... Entendez -vous ce mot? Exprime-t-il assez énergiqueraent l'effort, le labeur, la volonté? Tout, en effet, chez la Fontaine, est calculé, prémédité, cherché^, et en môme temps, par un don merveilleux, tout est harmonieux, souple, naturel ! L'art est partout, l'artifice nulle part I Où réside son secret?... Dans cette délicieuse simplicité de cœur qui, passant dans ses vers, s'unit si bien à son talent que, chez lui, la science se trouve employée à peindre la naïveté, et que la naïveté donne son abandon à la science. Ajoutez un contraste de plus, une difficulté de plus, et par conséquent un mérite de plus. Chez la Fontaine, tous les extrêmes se touchent. Il met à côté l'un de l'autre les (ons les plus disparates : l'émotion, la raillerie, la force, la noblesse, la familiarité, la jovialité gau-

*. Il y a ici quelque exagération.

loise, se coudoient à tout instant dans ses vers. Nul n'a su faire tenir tant de grandeur dans si peu de place ! Il lui suffit d'une ligne, d'un mot, pour vous ouvrir tout à coup de vastes horizons. Peintre incomparable ! narrateur incomparable ! créateui de caractères presque égal à Molière lui-même!

Lecodvé

^ NARRATIONS

Vous supposerez la Fontaine faisant la sieste par une belle après-midi d'été, et voyant en rêve venir à lui une députation de la gent canine qui le remerciera, avec preuves à l'appui, de l'avoir si bien traitée dans ses fables.

(Douai. — BACCALAtraÉAT, juillet 1886.)

Imaginez une histoire dont la morale soit Ja même que celle de la Fontaine : la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Remplacez les personnages du poète par des personnages humains, et développez le récit par des détails caractéristiques.

(Tarn-et-Garonne. — Brevet élémentaire. — Aspirantes, 1887.)

La Fontaine a erré tout le jour, seul, en rêveur, en poète, par les prés, par les bois. Il a surpris, curieusement observé et noté dans sa pensée trois ou quatre scènes qu'il traitera ensuite dans quelques-unes de ses plus belles fables. Il s'est attardé dans ses contemplations, dans ses méditations, et il est rentré bien après l'heure ordinaire du repas dans la maison amie où il avait alors le gîte et le couvert. Sans même chercher à s'excuser, il conte avec enthousiasme ce qu'il a vu.

(Loire-Inférieure. — Brevet ÉLÉMENTAnn. — Aspirantes, <888.)

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