Jules Lemaitr*. Impretsions de théâtre, 3* lérie
3ft COURS DE LITTÉRATURE
grandes ondes. C'est Plaute, au contraire, qu'a suivi Rotrou, et Molière, en prenant à Rotrou bien des traits de détail ', ne lui a pas emprunté l'esprit sérieux, presque héroïque, de cette pièce, moins comique encore en elle-même que merveilleuse. On a eu tort, sans doute, de voir dans Amphitryon une apothéose, immorale autant qu'inopportune, des amours royales ; mais les aventures du maîlre des dieux y sont contées avec un scepticisme souriant, et lensemble a plus de valeur littéraire que de valeur morale.
Les comédies-ballets.
Bien que plusieurs des ]>ièces déjà passées en revue soient mêlées ou suivies de ballets, nous réservons ce nom pour celles où l'élément comique a une moindre importance. Quelquesunes n'offrent littérairement qu'un intérêt médiocre, et ne servent que de prétexte à chants et à danses. Nous les énumérerons dans l'ordre des dates, c'est-à-dire dans l'ordre des fêtes qui en ont été le cadre.
Le Hlarîage forcé (1664). — Si l'on excepte les Fâcheux, comédie trop développée pour qu'on puisse la considérer comme une simple comédie-ballet, le Maiiage forcé, représenté au Louvre, ouvre la série de ces pièces de cour qui, comme lobserve M. Despois, ont contribué à la faveur de Molière peut-être plus que ses autres pièces. Le roi y dansait un rôle d'Égyptien. On n'en admire que plus avec quel art Molière savait faire d'un divertissement banal un régal de l'esprit. Ce petit acte se compose d'une suite de scènes légères où le vieux Sganarelle, désireux d'épouser la coquette Célimène, qui n'est pas moins désireuse de se soustraire à la tutelle de ses parents, consulte sur ce mariage son voisin Geronimo (c'est la scène de la consultation de Panurge : « Mariez-vous donc... Ne vous mariez pas... », le philosophe aristotélicien Pancrace, qui dogmatise sur tout, et le philosophe cartésien Marphurius, qui doute de tout, sauf des coups qu'il reçoit; enfin deux Égyptiennes, qui ne répondent qu'en riant, en chantant et en dansant. Éclairé par les attitudes et les propos imprudents de Dorimène, il rompt avec elle ; mais le frère de Dorimène, le spadassin Alcidas, le contraint
1. Voir la thèse de M. Jarry et notre Théâtre choisi de Rotrou.
à tenir la parole donnée, et Alcantor, père de la coquette et du spadassin, conclut la pièce en s'écriant : « Loué soit le Ciel! m'en voilà déchargé. » Tout cela est vif, sans prétention, mais non sans gaieté. L'élève de Gassendi a trouvé moyen d'égayer le public, dans un ballet, aux dépens du cartésianisme outré et même un peu de Descartes.
La Princesse d'Élîde (1664). — Le même empressement hâtif d'obéir aux ordres du roi est visible dans la Princesse d'Ellde, dont le premier acte et le début du second acte seulement sont écrits en vers. Celte <■< comédie galante » faisait partie des fêtes de l'Ile enchantée. Molière Limitait du Dfsden con el d'Sden (Dédain contre dédain) d'Augustin Morelo. Le sujet en est indiqué dans celte relation de Marigny, qui dit de cette pièce qu'elle a eu le temps de prendre seulement un de ses brodequins, et a dû se présenter un pied chaussé et l'autre nu :
On prit assez de plaisir à voir un jeune prince, amoureux d'une princesse forl dédaifrneuse et qui n'aimait que la chasse, venir à bout de sa fierté par une indifférence affectée, et tout cela sous les bons avis d'une espèce d'Angéli, c'est-à-dire d'un fou ou soi-disant, plus heureux et plus sage que trente docteurs qui se piquent d'être des Gâtons.
Cela n'est point tout à fait exact, car c'est le jeune prince d'Ithaque lui-même, Euryale, qui a l'idée de ce stratagème. Mais il est vrai que l'insensibilité réelle de la princesse et l'insensibilité affectée d'Euryale nous loucheraient peu, si le rôle du boufifon Moron, joué par Molière, n'égayait l'action, assez froide, Moron, qui a « plus de bon sens que tel qui rit de lui », a ses « prérogatives »; il en use et en abuse, non seulement pour dire la vérité à la princesse, mais pour se moquer des amoureux transis: il aime ou feinl d'aimer Philis, et le dit dans un monologue, grotesque parodie des monologues amoureux ; mais Philis aime Tircis : Moron va donc mourir : « Vois ce poignard. Prends bien garde comme je vais me percer le cœui', (Se riant de Tircis.) Je suis votre serviteur. Quelque niais ! » Rien de plus réjouissant que la rencontre de Moron et de l'ours : « Ah! Monseigneur, que Votre Altesse est jolie et bien faite...» Trouvant l'ours insensible aux flatteries, il grimpe prestement sur un arbre ; puis, quand d'autres ont tué la bêle : « C'en est fait, il est mort. Descendons maintenant pour lui donner cent coups. » Mais ces jolis détails ne suffisent pas à faire vivre une œuvre de commande où Schlegel affecte de voir le vrai Molière.
L'Amour meaecîn (1665). — C'est la première pièce où Molière déclare ouvertement la guerre à la médecine, etcen'-^st pas sans raison qu'au xvu'= siècle on appelait cette comédieballet, imitée d'ailleurs de l'Espagnol Tirso de Molina, les Médecim. On dit qu'elle fut composée et apprise en cinq jours. Mais elle suppose de longues observations préalables. Il n'est pas besoin de rappeler les épigrammes de Montaigne, à qui n'imposaient pas non plus les singeries et la grimace rébarbative des médecins de son temps : « Pure grimace, » avait déjà dit Don Juan, un an avant VAmoar médecin. Il est clair que Molière a étudié de très près les médecins de la cour : Bahis, l'aboyeur, nous dit-on, c'est Esprit, qui bredouillait; Macroton, c'est Guénaut, dont la parole était lente ; Tomes, le saigneur, c'est d'Aquin; Desfonandrès, le tueur d'hommes, c'est des Fougerais. On va même jusqu'à affirmer que c'est Boileau qui tira ces noms du grec pour son ami. Molière sans doute n'était pas incapable de les en tirer tout seul. Mais les allusions personnelles sont vraisemblables. Dans une comédie de caractère, Molière s'élèverait au type général ; il se borne ici à esquisser quelques physionomies individuelles. Et pourtant, même dans cette satire improvisée, il y a des traits de caractère. En apparence, il s'agit simplement de tromper Sganarelle, le père tyrannique de Lucinde, et la soubrette Lisette y réussit en introduisant dans la maison le jeune Clitandre, déguisé en médecin; le contrat prétendu imaginaire que, sur l'avis de ce médecin d'occasion, Sganarelle consent à signer pour rasséréner l'esprit troublé de sa fille, se trouve au dénouement être un contrat véritable. Rien de plus. Mais en face de cette Lucinde douce et tendre, dont l'ingénieuse Lisetle est l'alliée, placez la figure de son père Sganarelle, tendre aussi, mais d'une tendresse inconsciemment égoïste, vous voyez s'ouvrir devant vous une comédie véritable, indiquée, sinon approfondie. Il aime trop sa fille pour lui refuser rien; et, en effet, il lui offre tout, toul, sauf précisément la seule chose qu'elle désire. Et, comme pour se tromper lui-même, il sollicite les conseils de ses voisins, mais il n'en suit aucun, sous prétexte qu'ils sont intéressés : « Vous êtes orfèvre. Monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. » Il a mille fois raison de renvoyer ces donneurs de conseils qui le conseillent le mieux du monde, mais dans leur intérêt. Seulement, il ne s'aperçoit pas qu'il est, lui, encore plus égoïste qu'eux tous. On relève dans V Amour médecin quel-
ques traits du Médecin volant ; mais quelle différence! et comme Molière se reconnaît maintenant jusqu'en ces impromptus qu'il sème avec négligence sur ses pas!
Mélicerte. — La Pastorale comique. — Le Sicilien (1666-1667). — Ces trois pièces ont pour cadre le Ballet des Muses, joué et dansé à Saint-Germain. Le sujet de Mélicerte, quaMûée de « comédie pastorale héroïque », est pris dans le Grand Cyrus. On n'y voit rien d'héroïque ; il est vrai que la pièce est inachevée et n'a que deux actes. « Sa Majesté en ayant été satisfaite pour la fête où elle fut représentée, le sieur de Molière ne l'a point finie*. » N'y attachons donc pas plus d'importance que n'y en attachait Molière. C'est une « bergerie » assez fausse et froide, où il est question de « bergers de liaute qualité », où l'héroïne, la bergère Mélicerte, est reponnue princesse à la fin. Çà et là, quelques détails plus vrais dans l'amour de Myrtil pour Mélicerte, surtout dans la scène où Lycarsis, père de Myrtil, se laisse attendrir par la sincérité de cet amour. « C'est le cœur qui fait tout, » dit Myrtil, et l'auteur de Philémon et Baiicis le redira après l'auteur de Mélicerte. Dans cette courte pastorale, d'ailleurs, Molière a pris soin d'insérer un éloge délicat du roi, « un maître roi », dont il compare les courtisans, ici aux prés éclatants de fleurs printanières, là aux mouches reluisantes
Qui suiveut en tous lieux an doux rayon de mieh
Nous n'avons que des fragments insignifiants de la Pastorale comique, qui prit bientôt la place de Mélicerte inachevée. Mais le Sicilien ou l'Amour peintre est mieux qu'une pièce de circonstance. « C'est, a dit Voltaire (injuste peut-être pour d'autres), la seule petite pièce en un acte où il y ait de la grâce. » L'intrigue n'est pas sans analogie avec celle du Barbier de Séville : dom Pedro, qui garde à vue Isidore, jeune esclave grecque, ressemble plus à Barlholo qu'à Arnolphe. C'est plaisir de voir ce Sicilien farouche trompé par Adrasle, un Français aimable, qui s'introduit chez lui sous prétexte de faire le portrait d'Isidore et la ravit à son tyran. La sœur d'Adraste , Climène, qui a joué son rôle dans ce complot, se charge de tirer la morale de la pièce en condamnant la jalousie, qui se fait détester de tous : « C'est le cœur qu'il faut arrêter par la douceur et pai