‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 40 sur 134 · C. de Litt. — MOLIÈRE · texte numérisé non relu

C. de Litt. — MOLIÈRE

la complaisance. » Cette doctrine aimable a déjà été formulée en vers par le sage Ariste de VÉcole des maris. Mais cet à-propos de carnaval, dont la conclusion est si doucement pratique, est une fantaisie à demi shakespearienne, plus poétique, en tout cas, que la plupart des essais de ce genre, et l'on a remarqué que le Sicilien est plein de vers blancs, qui semblent attester une intention première du poète de ne pas l'écrire en prose :

Je veux jusques au jour le faire ici chanter.

Le prologue donnera une idée et du caractère de cette prose déjà presque versifiée, et du ton de ce style pittoresque. C'est l'esclave Hali qui s'avance à tâtons dans la nuit profonde :

Il fait noir comme dans un four :

Le ciel s'est habillé, ce soir, en Scaramouche, El l'on ne voit pas une étoile Qui montre le bout de son nez.

' Triste condition que celle d'un esclave!

Les Amants magnifiques (1670), — En cette comédie « mêlée de musique et d'entrée de ballets », et qui fil partie du divertissement royal donné à Saint-Germain, ce n'est plus 1p souvenir de Shakespeare, c'est celui de Marivaux qui s'offre naturellement à l'esprit, car les personnages y moTivaudenl d'un bout à l'autre, et le troisième intermède mêle à ces marivaudages la traduction tout à fait exacte et charmante d'une poésie plus profonde, de l'ode célèbre d'Horace : Donec gratus cram tibi..., si familière à Molière, qui en a tiré plus d'une scène de dépit amoureux. C'est Louis XIV, assure-t-on, qui donna au poète le sujet de cette pièce : la princesse Ériphile, recherchée en mariage par des prétendants qui s'efforcent à l'envi de lui plaire par la magnificence des spectacles et des fêtes, leur préfère à tous le général Soslrale, simple gentilhomme. C'est à peu près, du reste, le sujet du Bon Sanche de Corneille, avec cette différence que don Sanche est reconnu prince au cinquième acte. C'est aussi un peu le roman du mariage de M"^ de Montpensier avec M. de Lauzun, pauvre cadet de Gascogne; mais, quoique l'aventure fût alors dans toutes les bouches, il est douteux que Molière et le roi aient voulu y faire une allusion directe. La pièce languirait, si elle n'était parfois animée par les ironies de CHtidas, « plaisant de cour », qui se divertit et nous divertit aux dépens de l'astrologue Anaxarque, Tartufe solennel et ambitieux, dont les menées sont déjouées et la vaine

science bafouée *. Voltaire observe que c'étaient là deux personnages nouveaux et intéressants, car on n'était point encore désabusé de l'astrologie judiciaire, et Clitidas n'est pas, comme le Moron de la Princesse d'Élide, un fou ridicule, mais un homme adroit qui, ayant la liberté de tout dire, s'en sert avec finesse. Ajoutons que près d'eux Molière a esquissé un caractère de mère, chose rare dans son théâtre. Aristione, la mère de la princesse Ériphile, est jeune encore, mais repousse bien loin les flatteries et s'efface devant sa fille : « Quand on est mère d'une fille comme la mienne... Je ne donne point dans le galimatias où donnent la plupart des femmes. Je veux être mère, parce que je le suis. » Mais, en retour, elle exige de sa fille une confiance et une franchise entières.

La tragédie-ballet : « Psyché ».

Si l'on trouve un caractère de mère esquissé dans les Amants magnifiques, on trouve un caractère de père plus approfondi dans Ps'jché. Le roi, père de cette charmante Psyché, que l'oracle ordonne d'exposer au monstre, ne veut pas être consolé :

Ah ! ma fille, à ces pleurs laisse mes yeux ouverts ; Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême; Et lorsque pour toujours on perd ce que je perds, La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même.

En vain l'orgueil du diadème Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers; En vain de la raison les secours sont offerts, Pour vouloir d'un œil sec voir mourir ce qu'on aime : L'effort en est barbare aux yeux de l'univers. Et c'est brutalité plus que vertu suprême. Je ne veux point, dans cette adversité. Parer mon cœur d'insensibilité,

Et cacher l'ennui qui me touche;

Je renonce à la vanité

De cette dureté farouche

Que l'on appelle fermeté;

Et, de quelque façon qu'on nomme Otte vive douleur dont je ressens les coups,

1. Voyez la scène i de l'acte IH, et comparez les graves paroles de Soslrate auK fables de La Fontaine l'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits et l'Borostope.

Je veux bien l'étaler, ma fille, aux yeux de tous,

Et dans le cœur d'un roi montrer le cœur d'un homme

Cette tendresse paternelle s'emporte jusqu'à accuser les dieux. Pourquoi lui reprennent-ils plus qu'ils ne lui ont donné? Quand ils lui ont accordé une fille, il ne leur demandait pas ce présent; mais ce présent lui est devenu cher, et c'est maintenant qu'ils le lui enlèvent !

Mais mon cœur, ainsi que mes yeux.

S'est fait de ce présent une douce habitude : J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude

A me le rendre précieux ;

Je l'ai paré de l'aimable richesse

De mille brillantes vertus; En lui j'ai renfermé, par des soins assidus, Tous les plus beaux trésors que fournit la snj;csse; A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse ; J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse, La consolation de mes sens abattus.

Le doux espoir de ma vieillesse.

Ils m'ôtent tout cela, ces dieux.

Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte ? Ah! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur

Des tendresses de notre cœur :

Pour m'ôter leur présent, leur fallait-il attendre

Que j'en eusse fait tout won bien ?

Ou plutôt, s'ils avaient desseinde le reprendre, N'eùt-il pas été mieux de nemt donner rien?... Mon juste désespoir ne saurait se contraindre; Je veux, je veux {garder ma douleur à jamais. Je veux sentir toujours la perte que je fais, De la rigueur du Ciel je veux toujours me plaindre, Je veux jusqu'au trépas incessamment pleurer Ce que tout l'univers ne peut me réparer.

La situation est la même que dans VAndromède de Corneille. Mais combien la douleur de ce père, un peu raisonneur, sans doute, est plus éloquente que celle du vieux Céphée! et combien la douce résignation de Psyché est plus féminine, on serait tenté de dire plus racinienne, que le dévouement cornélien, un peu trop stoïque, d'Andromède ! Et pourtant, on le sait, Corneille, alors âgé de soixante-cinq ans, fui ici le collaborateur de Molière. L'avis au libraire qui précède la première éditioïi, indique nettement la part de chacun. Pour obéir aux ordres pressants du roi, Molière dut partager la besogne avec Corneille et Quinault. Lui-même n'écrivit que le

prologue, le premier acte, la première scène du second et du troisième. Corneille employa « une quinzaine « au reste ; Quinault fil « les paroles qui se chantent en musique », c'est-à-dire le début du prologue et les intermèdes, dont LuUi avait composé les airs. Mais il ne faut pas oublier que l'harmonie de l'ensemble, dans une œuvre aussi complexe, est due aux soins de Molière : « M. de Molière a dressé le plan de la pièce et réglé la disposition, où il s'est plus attaché aux beautés et à la pompe du spectacle qu'à l'exacte régularité. « C'est la pompe du spectacle, en effet, autant, sinon plus, que les vers de Molière, de Corneille, de Quinault, qui fit l'éclatant succès de Psyché.

On a analysé et jugé ailleurs ' les actes qui sont de Corneille. Le seul qui soit entièrement de Molière, le premier acte, est une merveille d'exposition claire et animée. On nous y peint la jalousie des sœurs de Psyché, dont la beauté victorieuse les éclipse. Soudain l'oracle commande au roi, leur père, de ne point songer à marier Psyché, mais de la conduire au sommet d'une montagne, où elle doit attendre la venue d'un monstre affreux, le seul époux que lui réservent les dieux. Les sœurs envieuses triomphent. Il y a bien de la finesse dans la première scène de cet acte, où les sœ.urs aînées de Psyché, Aglaure et Cidippe, unies par leur haine commune pour leur jeune rivale, s'adressent de mutuels compliments sur leur beauté qu'on néglige. l£n leur prêtant à toutes deux les mêmes sentiments, Molière en a varié l'expression. Ce ne sont point deux peintures abstraites de la jalousie, ce sont deux caractères distincts que nous avons sous les yeux. Cidippe n'a pas l'esprit d'initiative ni l'activité d'esprit de sa sœur Aglaure ; elle la laisse parler le plus souvent, et se contente d'approuver, assez sotte pour attribuer à un charme magique la séduction qu'opère la grâce de Psyché, assez peu maîtresse d'elle-même pour parler de son « martyre », pour s'écrier :

Ah ! ma sœur, c'est une aventure A faire perdre la raison, Et tous les maux de la nature Ne sont rien en comparaison.

Aglaure a plus de san^-froiJ et d'ingéniosité. C'est une pré* cieuse qui regrette la galanterie raffinée d'autrefois:

Notre (jloire n'est plus aujourd'hui conservée. Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fiertés

1. Voyez le tome IV de notre Théâtre de P. Corneille, Delag^ava.

as COURS DE LITTÉRATURE

Qui, par un digne essai d'illustres cruautés. Voulaient voir d'un amant la constance éprouvée. De tout ce noble orgueil qui nous seyait si bien On est bien descendu dans le siècle où nous sommes, Et l'on en est réduite à n'espérer plus rien, A moins que l'on se jette à la tête des hommes.

Lorsque Aglaure réplique au prince Agénor, qui la dédaigne Dt qu'elle feint de dédaigner, ne croil-on pas entendre i'Armande des Femmes savantes^ :

Nous croyez-vous un cœur si facile et si tendre? Et, lorsqu'on parle ici de vous donner à nous, Savez-vous si l'on veut vous prendre?

On nous dit, il est vrai*, que Psyché n'est qu'un joli conte galant, où l'on n'entrevoit pas un coin de nature, où l'amour est subtil dans ses propos et expert en dialectique (ce qui est vrai surtout des actes écrits par Corneille), où bien rarement Cupidon devient le grand Éros par qui l'univers se meut et la vie se propage, comme bien rarement nous nous souvenons que la petite princesse Psyché, c'est l'àme humaine; et sans doute on n'a pas tort. Oui, Molière, Corneille et Quinault n'ont voulu et n'ont pu écrire qu'une féerie galante. Avant eux, Apulée, dans ses Métamorphoses, avait traité ce sujet en conte des Mille et une nuits; Benserade l'avait déjà misa la scène (1656) sous la forme d'un ballet dansé au Louvre par le roi lui-même; la Fontaine enfin venait d'en tirer un poème exquis (1669). Ce mythe, à la fois gracieux et grave, où se mêlent les plus hautes questions qui touchent à l'âme, à la vie, à la mort, mais qui nous apparaît toujours sous la forme idéale de la svelte Psyché aux ailes de papillon, les poètes du xvii^ siècle, si grands qu'ils fussent, n'étaient pas préparés à le comprendre. Ils n'ont donc pas saisi le sens du mystérieux symbole, et leur œuvre délicate manque de naïveté comme de profondeur. Mais ce défaut n'est pas sans compensation : pour ne parler que de Molière, si l'on était insensible à la finesse malicieuse et à la légèreté du premier acte, à l'esprit un peu qumtessencié de la scène i" de l'acte III, on ne le serait pas sans doute au charme plus ému de la scène qui ouvre le second acte et nous montre Psyché si douce envers la mort, si bonne

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