‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 50 sur 134 · Artbénice est l'anagramme de Catherine · texte numérisé non relu

Artbénice est l'anagramme de Catherine

M. Cousin, cette fois, n'est pas de l'avis de Rœderer. A force de lire le Grand Cyrus, dont il a tiré tout un livre, plus curieux que vivant, la Société française au dix-septième siècle, il s'est persuadé que Molière n'avait pu en vouloir à M"« de Scudéry ni à sa société. D'abord, « Sapho » a déclaré une guerre ouverte aux fausses précieuses ; puis, elle fait profession déclarée de modestie; enfin, elle esl l'idéal de la vraie précieuse, qui a une égale liorreurde l'ignorance et de l'affectation.

Il est probable, en effet, que M"'= de Scudéry valait mieux que sa réputation. Dans le Grand Cyrus, elle s'est peinte sous les traits de la judicieuse Sapho, qui tient les propos les plus sensés sur l'éducation et l'instruction des femmes K C'est pourtant ane école de préciosité que le Urand Cyrus et la Clélie, à moins qu'on ne soit assez aveugle pour louer des descriptions du pays de Tendre, ou de tant de conversations galantes, de dissertations raffinées. Aux dépens de quels héros de romans Molière, dans ses Précieuses, et Boileau, dans son Dialogue, se sont-ils égayés? Aux dépens des romans de M"» de Scudéry. Cela juge tout. 11 est facile, à distance, de réhabiliter les auteurs médiocres que Molière et Boileau n'ont pas épargnés; mais Molière et Boileau avaient leurs raisons pour s'attaquer à ceux-là de préférence. Qu'on ne l'oublie pas, l'apparition de la Clélie (l6o4) fut un véritable événement littéraire, et d'Aubignac, jaloux de ce succès, revendiquait la priorité de l'idée du royaume de Tendre. Quant au Grand Cyrus, c'est sous les auspices de Condé lui-même qu'il était reçu dans les ruelles. Si pourtant de tels livres, par impossible, étaient devenus classiques, rien n'aurait-il été changé dans le développement et la direction de l'esprit français? Cette Madeleine de Scudéry, qui « suait l'encre par tous les pores », et dont le « tonde voix de magister » agaçait Tallemant, n'est pas sans doute un auteur méprisable, mais était alors un auteur dangereux. Son salon devint le quartier général de la préciosité : parmi les quartiers où les précieuses régnent, Somaize signale en première ligne le Marais, avant le faubourg Saint-Germain.

Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, que la préciosité ait dégénéré dans un salon bourgeois où la société n'était pas assez variée, où le voisinage des grands seigneurs ne tempérait pas, comme à l'hôtel de Rambouillet, le pédantisme des écrivains. Il est moins étonnant encore qu'en passant de Paris à la pro-

1 Voiei le fucicule des F»mmt» «ovonM*.

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vince, où les modes de Paris sont souvent moins imitées que parodiées, cette mode du bel esprit, qui n'est tolérable que dans la mesure où elle est délicate, ait tourné au grotesque. Lorsqu'ils traversèrent Montpellier, en 1656, Chapelle et Bachaumont furent présentés à des femmes qu'on leur donnait comme les plus belles et les plus spirituelles de la ville :

A leurs petite» mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, nous crûmes plutôt que c'était une assemblée de précieuses de Montpellier ; mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne et u'imiUient que faiblement les nôtres de Paris...

Les nnes disaient que Ménage Avail l'air et l'esprit galant, Que Chapelain n'était pas sage.

Que Costar n'était pas pédant ; Les autres croyaient Scudéry Un homme de fort bonne mine, Vaillant, riche, et toujours bien mil ; Sa sœur, une beauté divine, Et Pellis:ion un Adonis.

C'est justement là un tissu risible de contre-vérités. Voiture, dans ce milieu, passe pour grossier; en revanche, on loue fort Alaric et Moise, de Scudéry et de Saint-Amant, les romans de M"° de Scudéry et de la Calprenède. Quatre ans après le voyage de Chapelle et de Bachaumont, Soniaize trace le portrait d'une quarantaine de précieuses de province : il en cite dans l'Est, à Dijon; dans le iNord, à Abbeville; dans l'Ouest, à Tours et à Poitiers. Mais c'est le Midi surtout qui semble atteint par la contatrion : les villes d'Aix, de Toulouse, d'Arles, de Narbonne, d'Avignon, sont représentées à elles seules par une vingtaine de portraits. Quant à la ville de Lyon, elle a l'honneur d'un petit dictionnaire à part. Les symptômes de la maladie sont les mêmes qu'à Paris : on veut avoir avant les autres « tous les livres nouveaux qui s'impriment », on les lit et on les juge en commun, on en apprend, on en récite des morceaux; on compose à son tour « toutes sortes de pièces galantes, comédies, portraits, sonnets, rondeaux; on s'entoure d'alcovistes, de prosateurs et de rimeurs de province, qui semblent pulluler. Surtout on s'obstine à ne pas se marier. Telle précieuse de Lyon « mourrait » plutôt que de laisser voir où son cœur incline ; telle autre est w au milieu des flammes sans les ressentir » ; telle autre enfin, éprise d'un idéal romanesque, a si fort rebuté ses prétendants, qu'elle est de-

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meurée flllë ait milieu d'iine foiile d'adorateurs. Et ce métier d'adorateur impose des devoirs austères : une précieuse de Toulouse est si redoutée pour Son esprit qu'avant de la voir on s'y prépare « pendant huit jours par la lecture des plus beaux livres ». On le voit, lès précieuses parisiennes sont fort dépassées.

Si de ces exagérations provinciales on rapproche ce qu'il y a d'un peu chargé dans les Précieuses ridicules, on est conduit à se demander, avec plusieurs critiques, si c'est bien contre les précieuses de Paris que MoHcre a dirigé sa comédie. Il prend soin, dit-on, de nous apprendre que ces parisiennes de fraîche date sont restées des « pecques provinciales ». Mais c'est là une simple précaution, et, d'autre part, il fait dire à La Grange: « L'air précieux n'a pas seulement infecté Paris; il s'est aussi répandu dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. » C'est donc Paris qui a été la source et qui demeure le siège du mal. Voltaire se hasarde beaucoup quand il afdrme que Molière « n'avait eu en vue que les ridicules des piovincialos' ». — « Mais, ajoute-t-il, il se trouva depuis que l'ouvrage pouvait corriger et la coiir et la ville. » Sans doute, parce que la cour et la ville étaient également « infectées » par l'air précieux, et Molière voulut faire rougir de ce ridicule la cour et la ville, Paris et la province sans distinction. Il n'est pas impossible que, séjournant à Montpellier à peu près vers la même époque que Chapelle, il ait connu les précieuses que Chapelle a raillées, et déjà ait noté, quelquesuns de leurs traits. Il n'est pas impossible non plus que, de retour à Paris, il ait choisi de préférence des provinciales, et pour ménager la société distinguée de la capitale et pour pouvoir donner à sa comédie le relief exagéré de là bouffonnerie. Mais ces provinciales, c'est à Paris qu'il les peint et devait les peindre. Personne n'a intérêt à restreindre la portée générale de l'œuvre dé Molière. Les Précieuses Hdicules sont plus qu'une satire de ridicules provinciaux : partie de Paris, la préciosité y revient, mais y revient épaissie par l'imitalion provinciale. Si elle est grotesque dans ses extrêmes conséquences, elle n'en est pas moins dangereuse dans son principe. Ainsi tous, de Paris à Montpellier, pouvaient prendre leur part de la leçon que Molière offrait à tous.

1. <i En réalité, dit très justement M. Brunetière, les Préeieute$ ridicule» s'mI prenaient à toutes les précieuses de Paris et de la province, les illustres comm« l«8 Hdicules, à fond et indistinctement. »

xu

|l«liëre H-t-tl «néiinti |a préciosité? — Oragç ^oqilevé par sa pièce* — Que la préciosité est immortelle*

Un des lieux communs les mieux établis est celui qui montre fa préciosité expirant aux pieds de Molière triomphant. Sainte- Beuve lui-même dit que Molière « tua le genre ». On ne lue pas ce qui est immortel. La vérité, c'est que la victoire des Précieuses ridicules dut être emportée de h^qte lutte, et qu'elle ne l'ut jamais absolument définitive.

Nous savons par Somaize que les précieuses, irritées contre lyiolière, surent intéresser « les galants » à prendre leur parti ; que même « un alcoviste de qualité », dont le nom est resté mystérieux, eut assez d'autorité pour faire interdire la comédie pendant quelques jours ; que le poète Gill^ert s'ettbrça , sans succès d'ailleurs, d'opposer à la satire de Molière un panégyrique. Ce même Somaize (qui mettait pourtant en vers lesPrécleuses ndicules !) osa écrire, après Molière, une pièce intitulée l'-'S Véritables Précieuses. Dans sa préface, il constatait avec nialveillance que la comédie de Molière avait l;)lessé ceux qu'elle visait, et, pour les venger sans doute, il appelait l'auteur du nom de son principal personnage, de celui dont il tint à jouer le rôle : Mascarille. La pièce de Somaize n'est, d'ailleiirs, qu'une collection de termes précieux, saus aucun mouvement dramatique. Les précieuses Artémise et Isçarie sont visitées parle baron de la Taupinière, dont le valet Flanquin a lui-même des prétentions à la préciosité. Iscarie a pour suivante Isabelle, précieuse elle-même; au contraire, la syivçinte d' Artémise, Béatrix, se moque des précieux et de la préciosité. Le seul trait curieux à noter dans cette coriiédie mort-née, s'est l'opinion d'un poète, ami du baron, sur la comédie de Molière : « Comme ce n'est qu'un ouvrage en prose, je vous en dirai mon sentiment en peu de mots. » Ce poète est reconnu pour un ancien valet; le baron, pour un chef de troupe, élève de Guillot Gorju, dont il accuse Molière d'avoir acheté et pillé les papiers *. Molière ne s'émut pas; mais piqs 4'"Pe fois en-

1. Noos ne disons rien du Procès des Précieuses, donné par le même auteur la même tnn^ (166Û), et ou l'on s'égaye aux dépens d'un soi-disant député du Maine,

core, par exemple dans la querelle de VÉcole des femmes, il rencontra sur son chemin précieux et précieuses, qui ne pardonnaient pas. D'autres grands écrivains connurent aussi le poids de leur inimitié rancunière. L'histoire des pièces de Racine est presque l'histoire de ses démêlés avec les précieuses, et c'est une cabale de précieux qui l'éloigna du théâtre. Dans sa satire X, publiée longtemps après 1659, c'est d'une précieuse encore, de M'°* Deshoulieres, précisément de celle qui fui l'âme du parti hostile à Racine, que Boileau trace le portrait :

C'est nne précieuse.

Reste de ces esprits jadis si renommés, Que d'un coup de son art Molière a difTaméa.

La préciosité n'était donc pas morte, puisque Boileau sentait le besoin, en rappelant l'œuvre de Molière, de la compléter. Elle s'étalait peut-être moins à Paris, mais continuait à s'épanouir "in province. Dans les Grands Jours d'Auvergne (1663), Fléchier raconte gaiement la visile que lui firent deux précieuses « languissantes » de Vichy, lune géante et fort laide, l'autre toute petite et le visage couvert de mouches. Elles se croient belles, s'imaginent « que le bel esprit se prend aussi par contagion », méprisent le « pays barbare »> où elles végètent, et trouvent que « les abbés ont plus desprit que les autres ». Familièrement, elles ouvrent les livres qui sont sur la table de Kléchier, et lui empruntent une traduction de l'Art d'aimer d'Ovide. Ce récit est d'autant plus piquant qu'il est écrit par un précieux, par l'orateur sacré qui, dans ses Oraisons funèbres ^ de Lamoignon et de M"« d'Aiguillon, s'écrie : <« Le premier tribunal où il monta fut celui de sa conscience... Les eaux de la mer n'éteignirent pas le feu de sa charité. » Mais il y a des Fléchiers dans tous les temps. A propos des Précieuses, Voltaire remarque que l'envie de se distiriguer a ramené leur mauvais style dans plus d'un livre du xvui« siècle, et signale un de leurs héritiers en Foiitenelle, qu'avait déjà raillé la

Ribercour, venu à Paris pour plaider contre les précieusps, « dont le langag» corrompt celui du pavs ». G est une pure fantaisie, de bien mince valeur, et qui n'est pas dirigée contre' Molière. Mais dans la dédicace de sa traduction en vers des Précieusex ridicules, offerte à Marie Mancini, Somaize parle avec une plaisante outrecuidance de la comédie de Molière. Quoique réputation, dit-il, qu'elle ail eue en prose, elle ne lui a pas semblé avoir « tous les agréments qu'on pouTait lui donnor », et c'est pourquoi il a voulu « la mettre en état de mériter avec un peu plus de justice les applaudissements qu'elle a reçus de tout le monde, plutM par bonheur que par mérite ". Dans la préf.ice, il déclare wiortesfement en croir» teuT qui le louent d'avoir • beaucoup ajouté d'agriraeiil à la comédie en proM ».

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Bruyère. Combien de Fontenelles au xviu" siècle ! Combien même au xix* ! La préciosité n'a-l-elle pas eu de notre temps ses panégyristes?

Au fond, comme l'observe un critique moderne*, l'esprit gaulois, incarné dans Molière, et l'esprit précieux sont deux aspects de l'esprit français lui-même, deux tendances qui se combattent sans cesse et ne réussissent à se concilier que dans les très grands écrivains : « Le véritable esprit français, tel que nos grands écrivains l'ont su représenter, s'est efforcé d'accommoder ensemble les justes libertés de l'esprit gaulois et le» justes scrupules de l'esprit précieux. » Molière serait assurément au nombre de ces très grands écrivains, bien qu'il incline dans le sens gaulois. Mais on ne parle pas impunément le langage de la préciosité, et chez l'auteur des Précieuses ridicules on a pu noter quelques traces* de la contagion dont il combattait les progrès.

Quelles ressemblances et quelles différences y a-t-H entre les « Précieuses ridicules » et les « Femmes savantes » ?

Une preuve que la victoire de Molière ne fut pas immédiate ni radicale, c'est qu'il revint à la préciosité dans les Femmes savantes, où Bélise n'est pas autre chose qu'une précieuse ridicule, et où Armande est une prude romanesque. Il n'aura, on l'a remarqué déjà, qu'à élargir la scène du sonnet de Trissotin. Les femmes savantes auront le même dédain pour tout ce qui est vulgaire et matériel, la même horreur du langage populaire. Seulement, plus disciplinées, elles ne se créeront pas à elles-mêmes leur langage; elles l'accepteront des mains de Vaugelas et de l'Académie.

On ne s'étonnera pas de ces ressemblances, si l'on admet que les précieuses ne sont, comme on l'a dit, qu'une espèce du genre femmes savantes, c'est-à-dire que la préciosité n'est

1. M. Brunetière, Nouvelles Études critiques. t. Par exemple, dans-les Amants magnifiques .-

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L'image de vos chansons;

et dam k Gloire du Val de Grâce :

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A Tersè <le sa bouche à ses grftces hrillantes

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