Nouvelle* tragt-comiques, 108t
s'applique h rendre aussi sotte que possible, ne l'entourant que de gens aussi sots qu'elle. Mais la nouvelle de Scarron n'a rien de bien significatif, et d'ailleurs c'est une fois marié que don Pèdre éprouve les inconvénients de sa méthode. Sedaine et Beaumarchais se souviendront pourtant de la donnée de Scarron dans la Gagetire imprévue et dans le Barbier de Séville.
De cette donnée Molière a tiré un chef-d'œuvre. Dans la Critique, il fait indiquer par Uranie l'originalité du ressort principal de l'action : celte confidence perpétuelle qu'Horace fait à Arnolphe de ce qui se passe entre Agnès et lui. Grâce à cette ingénieuse idée, a dit M. Brunetière ', la pièce rebondit d'acte en acte, le dénouement s'éloigne de nous à mesure que nous y croyons toucher, et l'intérêt sans ce.^ se renouvelle. Selon l'observation de Lessing, tout s'y passe en action, quoique tout y paraisse se passer en récils.
Et cette contidence perpétuelle n'a rien que de vraisemblable. KUe s'explique par le caractère d'Arnolphe aussi bien que par celui d'Horace. Arnolphe, nous le savons, a toujours « daubé d'importance » sur les maris malheureux, et c'est dans le même esprit malveillant qu'il encourage Horace à lui faire part de son aventure :
Bon 1 Voici de nouveau quelque conte gaillard, "^
Et ce aéra de quoi mettre sur mes tablettes.
C'est donc une habitude qu'il a prise de s'instruire m avec soin » des malheurs des autres. Il en est puni lorsqu'il se voit forcé d'écouter le récit des siens. Mais il n'est pas guéri pour cela de sa rage d'interroger, et il provoque plusieurs fois encore les contidences d'Horace, tantôt avec malice, quand il croit l'avoir joué, tantôt avec le désir amer de connaître l'étendue de son infortune. Pour Horace, il est jeune, étourdi, et ce n'est pas sans raison que, dans la dernière scène du premier acte, Arnolphe accuse son impatience imprudente; mais il est sincère aussi, chaleureux, expansif, et ce besoin de s'épancher, il l'exprime en des vers charmants :
L allégresse du cœur s'augmente à le répandre, Et, goùtàt-on cent fois un bonheur plus parfait, On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait.
C'est vraiment, si l'on met à part une ou deux scènes du Dé-
1. Conférence à l'Odéon. Voyez «ussi la Bévue des Deux Mondet du 1" aoâl 1890.
pit amoureux, le premier en dale des amoureux de Molière, et son rôle, loin d'être insignifiant comme ceux de la plupart des jeunes premiers, est essentiel à l'action. 11 communique à la comédie quelque chose de sa jeunesse, cet adolescent aux sentiments impétueux, mais purs , qui aimerait mieux mourir qu'abuser la naïve Agnès. Oui, c'est une pièce jeune que VÊcole des femmes, le premier chef-d'œuvre de Molière, et l'on comprend que Molière, après avoir dédié l'École des maris à Monsieur, qui pouvait recevoir plus d'un bon conseil du sage Ariste, ait voulu dédier VÈcole\des femmes à Madame, dont sa dédicace vante avec sincérité Fa douceur pleine de charme, la bonté tout obligeante, l'affabilité généreuse, toutes ces grâces de l'esprit et du corps qui la faisaient aimer de tous.
Le caractère d'Arnolphe. — Qn'il reste un personnage comique. — Que s'il n'est pas aimé, c'est seulement parce qu'il n'est pas aimable.
Que VÉcole des femmes ne soit qu'une comédie charmante, cela ne suffit point à certains admirateurs de Molière. Ils veulent qu'elle ait des parties de haute comédie et touche par instants au tragique. Arnolphe aime, souffre, se désespère. La sincérité et la profondeur de sa passion ne nous permettent pas de voir en lui un personnage uniquement comique. Lisez, nous dit-on, la dernière scène de l'acte III et la première de l'acte IV. Il y étale son « désespoir », qui le met « à deux doigts du trépas » :
Je souffre doublement dans le vol de son cœur ; El l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur. J'enrage de trouver cette place usurpée, Et j'enrage de voir ma prudence trompée. Je sais que, pour punir son amour libertin, Je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin, Que je serai vengé d'elle par elle-même : Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu'on aime. Ciel ! puisque pour un choix j'ai tant philosophé, Faut-il de ses appas m'êlre si fort coiffé ! Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse ; Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse : Et cependant je l'aime, après ce lâche tour,
Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour... J'étais aigri, fâché, désespéré contre elle, Et cependant jamais jt; ne la vis si belle.
Ne dirait-on pas Alceste confessant avec honte l'invincible amour qui le soumet à Céliméne? Pas tout à fait. A la passion douloureuse se mêlent ici, dans une assez large mesure, la déception de la « prudence trompée», la blessure de l'amourpropre, et Arnolphe « enrage » autant qu'il souffre. Ce mélange de sentiments très divers est surtout remarquable dans la scène vi de l'acte V, qu'on aurait tort de dire sur un Ion à demi tragique, car Molière a voulu qu' Arnolphe y prêtât à rire :
ARNOLPHE
Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler : Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ? Veux-lu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux, Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.
AGNÈS
Tenez, tous vos discours no me touchent point l'âme ; Horace avec deux mots en ferait plus que vous.
ARNOLPHE
Ah ! c'est trop me braver, troj) pousser mon courroux. Je suivrai mon dessein, bète trop indocile. Et vous dénicherez à l'instant de la ville. Vous rebutez mes vœux et me mêliez à bout; Mais un cul de couvent me vengera de tout.
Si nous étions tentés de nous attendrir sur la passion malheureuse d'Arnolphe (passion vraie, mais dont les manifestations extérieures sont risibles), cette explosion de colère brutalement égoïste refroidirait bientôt notre sympathie. Observons, d'ailleurs, que cette passion éclate seulement dans la dernière partie de la pièce. Arnolphe s'est, sans doute, piqué au jeu, et, comme il arrive désormais, la jalousie a chez lui avivé l'amour, si même elle ne l'a fait naître. Mais ne prenons que les premiers actes. Qu'y voyons-nous? Un homme déjà sur le retour de l'âge, qui a acheté littéralement une petite fille, qui a fait d'elle, à dessein, une jeune fille ignorante, en attendant qu'il fasse d'elle une femme docile au moindre signe de son mari et maître. Il n'est point avare, car il prête de fort bon cœur cent pistoles à Horace. Il n'a point tout à fait tort de soutenir
LES <> f:coLES » n
k thèse de l'autorité paternelle et conjugale contre l'impassible el ironique Chrysalde, caractère à peine esquissé, qui est là surtout pour faire ressortir celui d'Arnolphei. Mais il est déjà ridicule par plus d'un endroit : par ses prétentions à la noblesse, — le couplet célèbre de Chrysalde sur le paysan Gros-Pierre, qui se fait appeler M. de l'Is^ (et qui est peut-être Thomas Corneille], en fait justice, — par sa prétention non moins risible à tout savoir et à tout prévoir : ne connait-il pas tous les tours, toutes les « subtiles trames >> donlt les femmes d'ordinaire font usage? C'est un politique et un éducateur infaillible, sûr d'avance du succès :
Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme; Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, Et je lui puis donner la forme qui me plaît... Enfin j'ai vu le monde, et j'en sais les finesses.
Le comique de ce caractère résulte de cette certitude d'mfaillibilité, si misérablement démentie par l'événement; de l'étonnement et du dépit de ce pédagogue naïf, qui pendant treize ans a cru « mitonner » pour lui l'âme d'Agnès, et la voit d'un coup conquise par un autre; de ce « ris forcé » que lui arrachent si douloureusement les confidences d'Horace, des vains efiForts qu'il fait pour être aimé aussi, — trop tard, et avec une gaucherie qui nous fait sourire autant qu'Agnès; — de ses brusques retours à sa vraie nature, plus faite pour le commandement que pour la prière :
Je suis maître, je parle ; allez, obéissez.
Il résulte aussi de l'étrange idée quil se fait de sa situation tis-à-vis d'Agnès :
Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée, î "Vous devez bénir l'heur de votre destinée,
Contempler la bassesse où vous avez cté,^ Et dans le même temps admirer ma bonté, Qui de ce vil état de pauvre villageoise Vous fcrit monter au rang d'honorable bourgeoise... Voua devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux Le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux, Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise
1. u Chrysalde est un compère d'Arnolphe, un bon bourgeois, grand raillani, qui sait la faiblesse d'Arnolphe et en abuse pour se moquer de lui. » (Pu. Sabcbt. fenilleMn du Temps, !•' septembre 1890.;
A mériter l'état où je vous aurai mise,
A toujours vous connaitre, et faire qu'à jamais
Je puisse me louer de l'acte que je fais.
Le maria?c, Agnes, n'est pas un badinage :
A d'austères dev àrs le rang de femme engage;
Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends,
Pour être libertine et prendre du bon temps.
Votre sexe n'est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité :
L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne;
L'une en tout est soumise à l'autre qui gouyeme;
Et ce que le soldat dans son devoir instruit
Montre d'obéissance au chef qui le conduit.
Le valet à son maître, un enfant à son père,
A son supérieur le moindre petit frère,
N'approche point encor de la docilité, ,
Et de l'obéissance, et Se l'humilité.
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.
Dans cet exposé, si longuement oratoire vers la fin, de la doctrine autoritaire, Arnolphe serait éloquent, s'il n'était encore ridicule , et il est ridicule parce qu'il s'imagine faire grand honneur à Agnès en l'épousant. Avec quelle insistance de mauvais goût il appuie sur la bassesse de la condition première où il l'a trouvée, sur l'élévalion de la condition nouvelle où il daigne la porter ! Être M™« Arnolphe, la belle gloire ! Il s'étonne, puis il s'indigne qu'elle n'en soit pas éblouie. Il rappelle ses prétendus bienfaits : comme si l'on peut acheter une âme ! Et, pour comble de ridicule, il use vis-à-vis d'Agnès de procédés dont on use à peine vis-à-vis de tout petits enfants : il parle du «< grand chemin d'enfer et de perdition », de Satan, de ses chaudières bouillantes, de la noirceur du péché mortel ; mais, docteur peu sûr de sa doctrine, il se dérobe à la première question de sa pénitente ingénue :
AQNBS.
Un péché, dites-vous I Et la raison, de grâce )
ARNOLPHE
La raison ? La raison est l'arrêt prononce Que par ces actions le ciel est courroucé.
Et ce personnage ne serait point comique! Quelques-uns consentent qu'il le soit, mais seulement par un côté : selon
eux, il ne nous fait rire que parce que, dans l'âge de quarantedeux ans, il s'est avisé de tomber passionnément amoureux d'Agnès. On ne force point la nature, disent-ils, voilà ce qu'Agnès crie à Arnolphe, sanç le savoir elle-même, par toutes ses paroles, par toutes ses actiWps, et voilà ce qui le rend, lui, prodigieusement ridicule, à la façon d'un vieil enfant qui demanderait la lune \ sa prétention d'être plus fort que la nature et son insolente confiance qu'il en triomphera. Non seulement on ne violente pas la nature, mais quiconque l'essaye, comme Arnolphe, il lui en coule cher.
11 ne semble pas, d'abord, que quarante -deux ans aient jamais été l'âge de la décrépitude. Molière eût été bien mal avisé de donner ce sens à sa pièce, lui qui approchait précisément de cet âge et qui venait d'épouser la jeune Armande Béjart. Puis, s'il est une chose claire, c'est que Molière a voulu qu'on rît d' Arnolphe pour des raisons tout autres; c'est qu'Arnolphe n'est pas aimé, simplement parce qu'il n'est pas aimable. Par où il est ridicule, nous l'avons montré. Il est odieux aussi, dans son égoïsme énorme et pédantesque, qui se raisonne et qui s'impose avec un infaillible dogmatisme; mais il l'est avec inconscience, et, tout bien compté, le ridicule l'emporte sur l'odieux. Où voit-on qu'Agnès songe à lui reprocher son âge, dans la scène d'explication du cinquième acte ? En revanche, elle lui reproche son humeur :
Chez TOUS le mariage est fâcheux et pénible. Et vos discours en font une image terrible...
ARNOLPHE
Vous ne m'aimez donc pas, à ce compte?
Hélas I non.
AGNES
ARNOLPHB.
AONÈS.
ARNOLPHE
Comment, non ?
Vous?
Oui.
AGNES
Voulez-vous que je mente ?
1. MM. Brunetière et Parigot ont fait sur ce sujet deux conféreaces contradio toires à l'Odéon.
20 COURS DE LITTÉHATURB
AmNOLPHB.
Pourquoi m m'aimtr pa», Madame l'impuienU f
Mon Dieu I ce n'esl pas moi que vou? devei bl.lmer ; Que ue vous vles-vous, comme lui, fait aimer ? Je ne rous en ai pas empêché, que je pense.
AENOLPBB.
Je m'y suis efforcé de toa'.c ma puissance; Mais les soins que j'ai pri!>, je les ai perdna tous.
Vraiment ii en sait donc là-dessus plus que tous: Car à se faire aimer il n'a point eu de peine.
ABNOLPHB, â part.
Voyez comme raisonne et répond la rilalnel Pesle ! une précieuse en dirait-elle plus? Ah ! je l'ai mal connue ; ou, ma foi, l.'i-ilessni Une Butte en sait plus que le plus habile homme
[A Agnii.) Puisqn'en raisonnement votre esprit se consomme. La belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps Je TOUS aurai pour lui nourrie & mes dépens ?
AGNÈS
Non. Il TOUS rendra tout jusque* au dernier doubi '
AR>>ou>HB, bas, à pari.
Bile a de certains mot» o'i mon dépit rei'^uble.
{Haut.) Me rendra-t-il, coquine, arec tout son pouTOtr, Les obligations que vous pouvei m'aToir?
AQNhs.
Je ne vous es al pas de si grandes qu'on pense.
ARNOI.PHK.
M*est-ce rien que les soins d'eleTer TOtre enfance ?
Vous avez là ded.ans bien i.>\)én- vraiment, Et m'aTez fait en tout instruire joliment ! Croit-on que je me flatte, et qu'emin dans ma lèie Je ne juije pas bien que je suis uuo lnHe ? Moi-même j'en ai honte; et, dans l'.'.çe oi'i je aol*! Je ne Teux plus passer pour sotte, si je puis.
Qu'on pèse tous les termes de cette scène : on y trouvera rexplication très simple et très nette de la conduite d'Agnès, déterminée, non pas uniquement, mais surtout, par la maussaderie impérieuse d'Arnolphe, qui se relient pour ne pas répliquer par « queiquf.'s coups de poing ». La question admirable: «Pourquoi ne m'airaer pas. Madame l'impudente?» appelle et obtient une réponse on ne peut plus précise d'Agnès : " Pourquoi ? Mais parce que vous n'avez pas su vous faire aimer, parce que maintenant encore vous injuriez et vous menacez, parce que vous ne voulez voir que vous, que votre intérêt, que votre système compromis, que votre amour, fait en grande partie d'amour-propre; parce que vous ne cessez de rappeler lourdement vos prétendus bienfaits, qui ont fait de moi une sotte et qui seront trop payés par largent d'Horace. »
Que la nature soit pour quelque chose dans cette rencontre et cette union spontanée de deux jeunes coeurs, on l'admet sans peine : Horace est aimé pour toutes les qualités, extérieures et intérieures, qui manquent à Arnolphe. Mais affirmer que la nature a tout fait et suflit à tout expliquer, c'est oublier l'École des maris, où la jeune Léonor épouse de si bon cœur le vieil Ariste, âgé de plus de quarante ans, celui-là, puisqu'il en a vingt de plus que son frère Sgaiiarelle. Arnolphe ne serait-il pas aimé, lui aussi, si, avant qu'Horace ait paru, il avait su se rendre aimable comme Ariste?
Le caractère d*\gnès. — La femme savante et l'ingénae. Les dangers de l'extrême ignorance.
La question de l'éducation et de l'instruction des femmes est posée, neuf ans avant les Femmes savantes, dans la première scène de l'Ecole des femmes, et l'on peut ajouter qu'elle y est résolue déjà.
ARNOLPHE
Moi, j'irais me charger d'une spirituelle
Qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle,
Qui de prose et de vers ferait de doux écrits,
Et que visiteraient marquis et beaux esprits.
Tandis que, sous le nom de mari de Madame,
Je serais comme un saint que pas un ne réclame?
Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut;
Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut. Jfe prétends que la mienne, en clartés peu sublime, Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime; Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbiilon. Et qu'on vienne à lui dire à son tour : « Qu'y met-on .' « Je veux qu'elle réponde : « Une tarte à la crème; » En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême : Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, Desavoir prier Dieu, m'aimer, coudre et lier,
CHRYSALDB.
Une femme stupide est donc votre marotte.
ARNOLPHE
Tant, que j'aimerais mieux une laide bien sotte. Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit.
CHRYSALDB.
L'esprit et la beauté...
ARNOLPHB.
L'honnêteté suffit.
CHRYSA7,DE.
Mais comment voulez-vous, après tout, qu'une bêle Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête?
Ces derniers vers nous donnent, à n'en pas douter, le sens de la pièce : c'est parce qu'elle est d'une simplicité trop ingénue qu'Agnès échappe à Arnolphe et si facilement est conquise par Horace, qui, heureusement, se trouve être homme d'honneur. Arnolphe sera donc puni par où il a péché, et Chrysalde, qu'on ne reverra plus guère, n'est là que pour nous en avertir, en l'en avertissant lui-même sans succès.
11 est impossible de ne pas observer une certaine ressemblance entre la tirade d'Arnolphe et celle de Chrysale dans les Femmes savantes. Mais Chrysale répond à une exagération par l'exagération contraire, et des « clartés de tout » ne l'effrayeraient, sans doute, pas plus que Clitandre chez une Henriette. C'est bien sincèrement et obstinément qu'Arnolphe veut une femme « stupide » et s'en est préparé une qu'il croit telle. Chrysale est un bonhomme qui ne dogmatise pas; Arnolphe est un homme à système, qui professe, qui prêche, et qui n'est plus inolTensif, puisqu'il essaye de faire passer son système dans la réalité. 11 triomphe d'abord du résultat :
Héroïnes du temps, Mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiment!,
Je défie à la f^tous vos vers, vos romans, Vos lettres, billets doux, toute votre science, De valoir cette hoiyiête et pudique ignorance.
N'était ce mot d' « ignorance », Arnolphe n'aurait point tout à fait tort, et Molière semblerait continuer par sa bouche sa guerre contre les précieuses, qui déjà, remarquons-le en passant, se confondent à ses yeux avec les femmes savantes. Mais ne dirait-on pas qu'au lendemain des Précieuses ridicules Molière a voulu écrire V École des femmes pour qu'on ne pût se méprendre sur ses intentions véritables? L'extrême raffinement d'esprit a ses dangers et son ridicule, il l'avait montré ; il lui restait à montrer que l'extrême ignorance a ses dangers aussi. Ce que Chrysalde indique dès la première scène, toute la pièce le développera.
Celte pièce serait bien froide, ou plutôt n'existerait plus, si Arnolphe avait réussi à faire d'Agnès une « idiote », comme il s'en flatte. Mais elle n'est qu'une ingénue chez qui l'ingénuité naturelle n'exclut pas l'ingéniosité acquise '. Si elle n'était qu'une sotte, que deviendrait le ressort principal de l'action, l'amour d'Horace, avec ses perpétuelles imprudences, toujours suivies de revirements heureux? Serait-elle encore digne de cet amour? et, si elle le semblait à des yeux prévenus, serait-elle capable de communiquer à leur mutuelle passion, par ses ruses innocentes, un intérêt dramatique? Car c'est là qu'est l'intérêt véritable et la curiosité du drame. Sans elle, Horace ne peut rien : quand il la voit emmener par Arnolphe, il doit se borner à attester la sincérité de sa douleur. C'est elle qui fait tout. Au fond, et malgré lui, Arnolphe lui a rendu un inappréciable service. Elle a, comme le dit son amant, un « beau naturel », un « fond d'àme admirable ». On entrevoit qu'elle est douce et d'un esprit posé, comme au temps où Arnolphe la vit pour la première fois; qu'elle est sensible et compatit « aux gens qu'on fait souffrir » ; qu'elle est laborieuse : elle ne s'ennuie jamais; qu'elle est Gère : Arnolphe ne le sentira qu'à la fin; qu'elle n'est point tant sotte, puisqu'elle s'aperçoit de ce qu'elle croit être sa sottise. Mais ces qualités n'auraient pas donné tous leurs fruits si Arnolphe ne s'était
1. Eux-mêmes, Alain et Georgette, dont Arnolphe apprécie tint la simplicité d'esprit, ne sont pas si simples qu'il le croit, du moins quand il s'agit de se laisser payer leurs serrites. — Nous avons dû laisser de côté dans cette étude une amusante silhouette de notaire, catété de sa science professionneile. Voyez la scène u de l'acte IV.
24 COURS DE LITTÉtUTURE
appliqué à les cultiver lui-même : à force de vouloir les étouffer, il les oblige à s'épanouir. Sùpposez-le moins maladroit : Agnès l'épouse peut-être, se résigne, et referme son âme. Supposez Agnès moins rigoureusement cloîtrée, plus libre de se mêler au monde; elle devient soit une Léonor, dont la raison mûrit peu tôt, soit une Henriette, charmante par toutes sortes de qualités équilibrées, mais qui n'a plus la saveur originale d'un fruit sauvage bien à point. A Arnolphe elle doit d'avoir gardé ses qualités natives et de les avoir aiguisées.
Une sorte de révélation lui apprend ce qu'elle vaut. Elle se révèle alors dans sa grâce. Ce n'est point tout à fait « la pure nature », comme le dit Horace en lisant cette lettre pleine « de tendresse innocente et d'ingénuité » ; c'est la nature forcée de s'interroger et de s'observer, au seuil d'un monde nouveau, où tout Tallire, mais où on lui défend d'entrer; c'est aussi la nature forcée de dissimuler, c'est-à-dire d'avoir recours à l'art, mais jamais au point d'en être altérée. Au reste, la lettre du troisième acte est, à elle seule, comme on l'a dit, un portrait, et il devrait suffire de la citer pour juger Agnès :
Je veux vous écrire et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez ; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait, mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous et que je serais bien aise d'être à vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire cela; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrais que cela se put faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles que je ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi francjiement ce qui en est; car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si vous me trompiez, et je pense que j'en mourrais de déplaisir.
On ne sait ce qu'il faut admirer le plus dans cette lettre, ou le charmant embarras d'un esprit qui s'ignore, ou le premier éveil du sentiment et de la pudeur dans l'âme printanière qui s'entr'ouvre, ou le tendre abandon, ou la confiance ingénue. Ne la gâtons point en la commentant. Nos pères appliquaient le même mot de naïveté à la simplicité du cœur à la fois et à la tlnesse sans raffinemert't de l'esprit. Agnès est naïve dans les deux sens, et par la spontanéité de sa nature, et par sa finesse
ÏM^» CRITIQUE » 25
inconsciente, dont toutes lèç violences et toutes les ruses d'Arnolphe ne peuvent venir à Bout.
La « Critiqfae de l'École des femmes » (ier juin 1663). Analyse de la pièce. — Son originalité.
La Critique de l'École des femmes, remarque Michelet*, en est plutôt la défense. Oui, à condition qu'on ajoute qu'il y a des plaidoyers agressifs. Une « critique «,, c'est, si l'on s'en rapporte à l'étymologie, un jugement. Molière ne se contente pas ici de faire juger son ouvrage par des gens du monde, favorables ou hostiles; il attaque à son tour ceux qui l'ont attaqué, et songe plus, semble-t-il, à égayer le public à leurs dépens qu'à se justifier sérieusement des reproches qu'ils ont dirigés contre lui. Aussi la part de la satire est-elle, dans cette petite pièce, plus large que la part de la discussion théorique. Il le fallait, d'ailleurs, pour donner une forme et un intérêt plus ou moins dramatiques à une composition d'un genre si nouveau, qui lient déplus d'un genre : de la comédie, du pamphlet, de la dissertation.
Dans la préface de l'École des femmes (mars 1663), il annonçait « une dissertation faite en dialogue, dont il ne savait encore ce qu'il devait faire, et il ajoutait :
Ce sera seulement pour venger le public du chagrin délicat de certaines gens, car, pour moi, je m'en tiens assez vengé par la réussite de ma comédie; et je souhaite que toutes celles que je pourrai faire soient traitées par eux comme celle-ci, pourvu que U reste suive de même.
Dans la Critique, il fait dire, de même, par Uranie : « Je oonnais son humeur : il ne se soucie pas qu'on fronde ses ^pièces, pourvu qu'il y vienne du monde. » Il s'en souciait pourtant un peu, puisqu'il sentait le besoin d'écrire la Critique, et puisque en tête de la première édition de sa pièce il avait soin ide placer la plus adroite des dédicaces. En dédiant la Critique k la reine mère, c qui prouve si bien que la véritable dévotion n'est point contraire aux divertissements; qui, de ses hautes pensées et de ses importantes occupations, descend si humai-