‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 58 sur 134 · Partie satirique : les personnages déjà connus* Le marquis · texte numérisé non relu

Partie satirique : les personnages déjà connus* Le marquis

S'il n'y a guère d'action dans la Critique, considérée par Molière plutôt comme une réplique et un plaidoyer que comme une comédie, il y a des caractères, les uns nouveaux ou renouvelés, les autres esquissés précédemment. Peut-on dire que le marquis ridicule ait été peint pour la première fois dans les Précieuses ? Non pas entièrement, car Mascarille est un valet travesti en marquis; mais comme il a vu de vrais marquis et qu'il les imite en chargeant leurs travers, il est permis de le regarder comme le premier de la série, ce parvenu qui, semblable aux gens de qualité, sait tout sans avoir rien appris. Dans les Fâcheux, Molière ne semble pas avoir pris encore un parti, car Éraste, le héros, est un marquis, ce qui ne l'empêche pas d'être un fort galant homme. Il est vrai qu'il doit subir les frivoles propos d'un marquis ridicule, grand connaisseur dans les choses de l'esprit :

1. Nouveaux Mélanges, t. VI de l'éd. de 1829, in-18 ; Lagrange et Fume.

Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait.

Il ne doit son salut qu'au hasard d'une rencontre, qui précipite cet importun dans les bras d'un de ses pareils et les retient longuement

Dans les convulsions de leurs ciTilités.

L'année môme de la Criti'juc, au fort de la querelle qui soulevait contre lui tant d'ennemis, Molière recevait du roi une pension de mille livres. L'encouragement était significatif. Molière crut, il sut peut-être qu'on lui donnait carte blanciie contre les fais, dont le roi n'était pas moins inportuné que lui, et son Remerciement au roi fut une nouvelle raillerie à leur adresse. Il y conseille à sa Muse de prendre leur costume pour pénétrer jusqu'à son auguste protecteur :

Vous BaTsz ce qu'il faut pour paraître marquis;

N'oubliez rien de l'air ni des habits : Arborer un chapeau chargé de trente plumes Sur une perruque de prix ; Que le rabat soit de» plus grand» Tolumes, Et le pourpoint des plus petits; Mais surtout je vous recommande l,c manteau, d'un ruban sur le dos retroussé ;

La galanterie en est grande,

l'.l parmi les marquis de la plus haute bande

C'est pour être placi'-.

Avec vos brillantes bardes

Et votre ajustement,

Faites tout le trajet de la salle des gardes:

Et, vous peignant galamment.

Portez de tout côte vos regards brusquement; Et, ceux que vous pourrez connaître,

Ne manquez pas, d'un haut ton, De les saluer par leur nom.

De quelque rang qu'ils puissent être.

Cette familiarité Donne à quiconque en use un air de qualité. Grattez du peigne à la porte

De la chambre du roi, Ou si, comme je prévoi, La presse s'y trouve forte, Montrez de loin votre chapeau,

Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau.

Et criez sans aucune pause, D'un ton rien moins que naturel :

» Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel. •>

Le marquis de la Critique réunit tous ces traits épars et les fond dans l'unité d'un type inoubliable. Il aies turlupinades de Mascarille, ce « jargon obscur » dont parle Élise, ces « vieilles équivoques ramassées parmi les boues des halles et de la place Maubert >>, ces calembours vulgaires qu'elle s'indigne de voir mis à la mode de la cour par (( ces messieurs les turlupins..., mauvais plaisants de dessein formé '. Son « tarte à la crème » répond à tout. Il remplace les raisons par des mots plaisants ou qu'il croit tels. Et cette mode des turlupinades ne fut pas éphémère. Longtemps après, la Bruyère s'en plaignait : « Cette manière basse de plaisanter, disait-il S a passé du peuple, à qui elle appartient, jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà infectée. » C'est exactement ce que dit Élise.

Ce même la Bruyère écrit des marquis : « Ils n'ont pas deux pouces de profondeur; si vous enfoncez, vous rencontrez le tuf. » C'est ce qu'on devine du marquis, à peine entrevu, des Fâcheux; c'est ce qui éclate aux yeux dans cette scène de la Critique où le marquis, pressé par Dorante, laisse bientôt voir à plein la misérable frivolité de son esprit et le vide de sa tête frisée :

LE MARQUIS

C'est la plus méchante chose du monde. Comment diable! à peine ai-je pu trouver place. J'ai pensé èlre élouilé à la porte, et jamais on ne m'a tant marché sur le» pieds. Voyez comme mes canons et mes rubans en sont ajustés, de grâce.

ÉLISE

Il est vrai que cela crie vengeance contre l'École des femme», et que tous la condamnez avec justice.

LE MARQUIS

Je la trouve détestable, morbleu! du dernier détestable, ce qui «'appelle détestable...

DORANTE

Mai», marquis, par quelle raison, de grâce, cette comédie est-elle ce que lu dis?

LE MARQUIS

Pourquoi elle est détestable ?

Page 1