‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 6 sur 134 · Lettre à Racine, 6 juin · texte numérisé non relu

Lettre à Racine, 6 juin

3. Le Meunier, son Fils et l'Ane. La Fontaine s est souvenu des beaux vers de Racan sur le chêne :

Et son tronc, vénérable aax campagnes voisines,

Attache dans l'enfer ses secondes racines

Et de ses larges bras touche le firmament. Dans VÉpltre à Euet, il nomme aussi « Malherbe avec Racan » qui ont « emi>orté lenr lyre » au céleste séjour.

mcrits de ses adversaires, il indique son sentiment propre; paisible d'abord, il s'anime peu à peu :

Je ne vois point l'effet répondre à ces paroles,

Et, faute d'admirer les Grecs et les Romains,

On s'égare en voulant suivre d'autres chemins.

Quelques imitateurs, sot bétail, je l'avoue,

Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue.

J'en use d'autre sorte, et, /«e laissant guider.

Souvent Cl marcher seul j'ose me hasarder.

On me verra toujours pratiquer cet usage.

Mon imitation n'est point un esclavage :

Je ne prends que l'idée, elles tours et les lois

Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.

Si, d'ailleurs, quelque endroit, plein chez eux d'excellence,

Peut entrer dans mes vers sans nulle viulence,

Je i'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté.

Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.

Je vois avec douleur ces r.outes méprisées.

Arts et guides, tout est dans les Champs Élysées.

J'ai beau les évoquer, j'ai beau vanter leurs traits,

On me laisse tout seul admirer leurs attraits.

Térence est dans mes mains ; je m'instruis dans Horace ;

Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.

Je le dis aux rochers : on veut d'autres discours.

Ne pas louer son siècle est parler à des sourds.

Je le loue, et je sais qu'il n'est pas sans mérite ;

Mais près de ces grands noms notre gloire est petite.

C'est la pure doctrine du xvii° siècle, qui peut se résumer ainsi : égal dédain de ceux qui croient pouvoir se passer des modèles éternels, et de ceux qui les imitent servilement. En maint endroit de ses œuvres, la Fontaine a manifesté cette horreur des écrivains nés copistes :

N'attendez rien de bon du peuple imitateur. Qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre : La pire espèce, c'est l'auteur i.

Si l'on étudie de près cette Épître à Huet, — dont le prétexte est l'envoi d'une traduction de Quintilien par Orazio Toscanella, — on voit que la Fontaine établit avec précision et fermeté ce double principe : il est impossible de se régler sur les seuls écrits des modernes; mais il est possible et désirable de comparer les modernes aux anciens. Qu'il soit impossible, ou tout

1. Le Singe. Voyez, sur les imitateurs, le passage de Clj/mèM cité plus haut.

au moins dangereux de demander son idéal aux modernes seuls, la Fontaine le prouve par son propre exemple :

Je pris certain auteur autrefois pour mon maître : Il pensa me gâter. A la fin, grâce aux dieux, Horace par boiiheur me dessilla les yeux.

C'est-à-dire : à la fin je corrigeai la fantaisie moderne par le goût antique. L'année même de VÊpitre à Uuet, dans une lettre à Saint-Evremond, il écrivait :

J'ai profité dans Voiture, Et Marot par sa lecture M'a fort aidé, j'en conviens.

« J'oubliais maître François (Rabelais), dont je me dis encore le disciple, aussi bien que celui de maître Vincent et de mailre Clément. » Il n'écarte donc pas, tant s'en faut, l'influence très légitime de la littérature nationale ni même celle des littératures étrangères, qu'il pratique familièrement. Entre ses adversaires mêmes il en voit « dont les écrits sont beaux et se soutiennent ». La France n'a-t-elle pas «la satire et le double théâtre », Boileau, et, après Corneille mort. Racine, Molière? L'Italie n'est-elle pas la digne héritière de Rome?

Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse. Plein de Machiavel, entêté de Boccace, J'en parle si souvent qu'on en est étourdi. J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.

II n'acceptait pas tout pourtant de l'Italie; dans son Êpitre à M. de Nier t, musicien, valet de chambre du roi (1677), il raille fort" ce déchaînement qu'on a pour l'opéra », et cela plur sieurs années avant ses démêlés avec Lulli. C'est au nom de la raison qu'il proteste contre cette duperie des sens :

Des machines d'abord le surprenant spectacle Éblouit le bourgeois et fit crier miracle ; Mais la seconde fois il ne s'y pressa plus : Il aima mieux le Cid, Horace, lléraclius. Aussi de ces objets l'âme n'est point émue, Et même rarement ils contentent la vue. Quand j'entends le sifflet, je ne trouve jamais Le changement si prompt que je me le prometi. Souvent au plus beau char le contrepoids résiste; Un dieu pend à la corde, et crie au machiniste ; Un reste de forêt demeure dans la mer, Et la moitié du ciel au milieu de l'enfer.

Comme la Bruyère plus tard, comme tout son siècle, il préfère ce qui parle à l'âme ; il ne voit pas sans inquiétude le mélange « de genres si divers », et ce grand nombre d'acteurs qui encombre le théâtre. Le bon comédien, selon lui, ne doit jamais chanter. Il se plaint (sur quel ton s'en plaindrait-il aujourd'hui?) du fracas des instruments nouveaux substitués à la viole, au téorbe, à la flûte d'autrefois. Le roi, il ne se le dissimule pas, est pour quelque chose dans cette mode de l'opéra :

Grand en tout, il veut mettre en tout de la grandeur : La guerre fut sa joie et sa plus forte ardeur ; Ses divertissements ressentent tous la guerre : / Ses concerts d'instruments ont le bruit du tonnerre.

L'exemple royal a fait loi pour le peuple :

On ne va plus au bal, on ne va plus au Cours : Hiver, été, printemps, bref, opéra toujours.

Si le roi pourtant abandonne l'opéra, « tous l'abandonneront ». Pour la Fontaine, il se consolera sans peine de ne point assister à l'opéra à'Isis en allant entendre M"« Certain, dont les « brillantes mains » font chanter un clavecin « unique ».

De cette épîlre â M. de Niert sort, ce nous semble, la même leçon que des œuvres précédentes : même au théâtre, la simplicité seule est éloquente ; tous les ornements sont vains qui cachent la nature. La Fontaine critique n'est donc pas au Fond moins « raisonnable » que Boileau, mais il l'est autrement. Il ne raille pas avec moins de verve les prétentions ambitieuses des petits poètes qui s'attaquent présoraptueusement aux grands sujets : voyez la Montagne qui accouche; il ne professe pas moins de mépris pour ces esprits du dernier ordre qui s'efforcent en vain de mordre sur les beaux ouvrages : voyez le Serpent et la Lime. Mais son ton habituel est doucement enjoué. 11 n'enseigne pas, il insinue. Il se garde de tous les excès. Descartes, « le rival d'Épicure » (venant de la Fontaine, ce litre a son prix), Descaries sera dans le même temps presque divinisé, parce qu'il est l'apôtre de la raison, et vivement combattu, parce qu'il en est l'apôtre exclusif ^ Mais, pour le fabuliste comme pour le satirique, c'est bien la raison

Page 1