Voyez notre étude sur les Précieuses ridicule
ie trouver mal; on l'entoure, on l'interroge, elle répond tout à fait dans le style d'une Madelon ou d'une Gathos*, avec force hyperboles, métaphores cherchées, alliances de mots bizarres. Elle vient de voir « cette méchante rapsodie de VÉcole des femmes », elle est encore en défaillance du mal de cœur que cela lui a donné, elle n'en reviendra de plus de quinze jours; elle s'étonne que les autres n'en aillent pas, comme elle, « jusquesaux convulsions ». Et, comme Uranie défend la pièce :
Ah ! mon Dieu 1 que dites-vous là ? Cette proposition peut-elle être avancée par une personne qui ait du revenu en sens commun ? Peut-on impunément , comme vous faites, rompre en visière à la raison ? Et, dans le vrai de la chose, est-il un esprit si affamé de plaisanterie, qu'il puisse tâter des fadaises dont cette comédie est assaisonnée ? Pour moi, je vous avoue que je n'ai pas trouvé le moindre grain de sel dans tout cela... Vous me faites pitié de parler ainsi, et je ne saurais vous souffrir celle obscurité de discernement. Peut-on, ayant de la vertu, trouver de l'agrément dans une pièce qui tient sans cesse la pudeur en alarme, et salit à tout moment l'imagination?
Toutes ces phrases ne sont formées que de figures, selon la mode chère aux précieuses. Mais le trait essentiel de la physionomie de Climène, c'est sa délicatesse outrée dans les choses qui regardent la morale. Pruderie ne va pas sans hypocrisie, et l'abbé de Pure, le premier qui se soit occupé des précieuses, notait déjà ce trait de leur caractère :
La prude est une femme entre deux àgea, qui a toute l'ardeur de ses premières complexions, mais qui, par le temps et le bon usage des occasions, s'est acquis l'art de les si bien déguiser qu'elles ne paraissent point, ou qu'elles paraissent correctes, de sorte qu'elle est toujours la même dans l'apparence, mais néanmoins toute différente dans la vérité et dans l'opinion.
Climène joue donc un rôle, et mérite les épigrammes d'Uranie :
Il faut que, pour les ordures, vous ayez des lumières que les autres n'ont pas; car, pour moi, je n'y en ai point vu... L'honnêteté d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui sontsages. L'affectation en cette matière est pire qu'en toute autre ; et je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre dus choses. Croyez-moi, celles qui font tant de façons n'en sont pas estimées plus femmes de bien ; au contraire, leur sévérité mystérieuse et leurs grimaces affectées irritent la censure de tout le monde contre les actions de leur vie. On est ravi de découvrir ce qu'il y peut avoir à redire ; et, pour tomber dans l'exemple,
1. Elle emploie des termes alors nouveaux, comme obscénité «t t'tneanailler eomme rompre en visière, qui ont passé depuis dans la Ungua.
il y avait l'autre jour des femmes à cette comédie, yis-à-vis de la loge où nous étions, qui, par les mines qu'elles affectèrent durant toute la pièce , leurs détournements de tète et leurs cachements de visage, tirent dire de tous côtés cent sottises de leur conduite, que l'on n'aurait pas dites sans cela ; et quelqu'un même des laquais cria tout haut qu'elles étaient plus chastes des oreilles que de tout le reste du corps.
Molière devait être animé d'un ressentiment particulier contre les prudes, car il ne se contente pas de les vouer au ridicule en la personne de Climène, la grimacière, il les vise et les atteint toutes d'un coup en traçant !e portrait de la marquise Araminte, précieuse et prude à la fois. Prenez Climène et Araminte, vous avez déjà Arsinoé.
Mais prenez Lysidas, vous avez déjà Trissotin. C'est aussi un pédant mondain que Lysidas. Il vient un peu tard, mais quoi? il a lu sa pièce chez la marquise, et les louanges qui lui ont été données lont retenu une heure de plus qu'il ne s'y attendait. Chez Uranie il vient lire sa pièce encore et souper. On renvoie la lecture au dessert, avec le secret espoir, sans doate, de l'esquiver. Mais Lysidas est un homme tenace et pratique : en vain on appelle son attention sur d'autres sujets : il est tout entier d'abord au sujet qui lui tient au cœur, la prochaine représentation de sa pièce. Presque toutes les loges sont retenues, il en donne avis à Uranie, et l'engage a se hâter.
Enfin, il daigne entrer dans la conversation. Mais ne croyez pas qu'il donne son avis aussitôt, ni surtout son avis sincère. Il commence par se récuser avec discrétion : « Vous savez qu'entre nous autres auteurs nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup de circonspection. » Mais on insiste, il s'exécute, et déclare fort belle la pièce de Molière. Seulement, son ton et son air démentent ses paroles. Qu'on le presse encore, comme il s'y attend, il croira avoir assez prouvé son désintéressement charitable et avouera, malgré lui, que la comédie nouvelle n'est pas approuvée par les connaisseurs. Tout ce manège est curieux à suivre : c'est celui d'un écrivain vaniteux, mais adroit, qui se donne le luxe d'épargner, de protéger même les autres, jusqu'à ce qu'il les déchire. Il ne les attaque point de front ; ce serait d'un brutal ; mais il a des sourires, des insinuations, des réticences, qui valent les plus (Sanglantes critiques. Toutes ces précautions une fois prises, il •a le droit d'entamer son réquisitoire, doucereux tout ensemble et pédantesque ; mais, là encore, il s'efface : on pourrait l'accuser de jalousie personnelle, et il en est si loin ! Ce n'est pas