‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 61 sur 134 · C. de Litt. — MOLIÈRE (les Ecoles · texte numérisé non relu

C. de Litt. — MOLIÈRE (les Ecoles

sa cause qu'il plaide, c'est celle d'Aristole et d'Horace, des éternelles rè^'les de 1 art, peut-être même — il est bien aise de le laisser entendre en passant, — celle des « mystères » de la foi. 11 disserte il professe, il dogmatise*, autoritaire et béat, assez indulgent pour répondre, mais de haut, au profane Dorante, satisfait de l'approbation enthousiaste du marquis et de la prude, auditoire naturel du pédant, et les grisant lui-même de grands mots, la protase, l'épithase, la péripétie; fort mal à l'aise, d'ailleurs, lorsqu'on le rappelle à la simplicité et à la vérité.

Comme pour la prude, nous avons ici deux variétés de l'espèce, deux portraits : le porlrait dramatique, en pied, de Lysidas; le médaillon de Lysandre, qui est moins pédant, il est vrai, que délicat, amoureux de la contradiction, dédaigneux de tout ce qui n'accepte pas sa suprématie : « Il y en a beaucoup que l'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumière, et même qui seraient bien fâchés d'être de l'avis des autres, pour avoir la gloire de décider... Notre ami est de ces gens-là, sans doufe. Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un allenlat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit. » On dirait que Molière, dans la Critijrie et dans Vlmprornplu, s'amuse à jeter çà et là des esquisses qu'il se réserve de reprendre plus tard et d'élarçir en portraits. Par exemple, il fera dire à Dorante :

Si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une cliose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'asgasslner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit et leurs combats de prose et de vers.

N'avons-nous pas là d'avance, en germe, la scène du sonnet dans le Misanthrope, et plus d'une scène des Femmes savantes ?

1. ■ Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne, ou qu'elle est tnauTajse, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression : c'est une alTuire. H est ^as court de prononcer d'nn ton décisif et qui eni^.orte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est eiecrable. ou qu'elle est miraculeus». ■ (La BROYfcns, de la Société et de la ConverscUion).

Les honnêtes gens. — Par où Dorante et L'ranie sont des « honnêtes gens ». — La railleuse de bonne compagnie : Élise.

La Critique est, avec le Misanthrope, la seule pièce de Molière où il nous introduise dans le salon d'une femme du monde, et où nous puissions nous faire une idée de ce qu"était, au xviie siècle, la conversation des « honnêtes gens ». On connaît assez la définition de la Rochefoucauld : « Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien. » On connaît moins celle du chevalier de Méré, qui s'y entendait : k II y a certains défauts dont un honnête homme est toujours exempt : tels sont 1 injustice, lavarice, lingratitude, la bassesse, le mauvais goût, l'air grossier, l'air qui sent la bourgeoisie, la province, la façon de procéder qui s'attache trop aux coutumes et qui ne voit rien de meilleur, les propos trop communs, les équivoques, les auQlibe.ts, et tout ce qui vient d'un esprit mal fait. » Mieux que toutes les défini ions, le théâtre de Molière nous fait comprendre ce que c'est qu'être « honnête homme ». On voit trop clairement par où le marquis, Climène et Lysidas ne sont pas de vrais « honnêtes gens » : ils ont tous leur genre d'affectation ou d'entêtement. Prenez le contre-pied de leur caractère, c'est-à-dire la simplicité de bon goût, l'esprit de bon aloi, qui ne s'impose pas, le bon sens qui sourit et qui s'anime, mais sans jamais perdre la possession de soi-même, l'absence de tout parti pris, et vous aurez Dorante.

A un mot qui échappe à Cliraène on devine que Dorante aime Uranie. Il est fait pour la comprendre, et leurs caractères, on l'a remarqué, ne sont pas sans ressemblance avec ceux de Chtandre et de Henriette. Dans la Critique, comme dans les Femmes savantes, Molière a pris soin de faire plaider sa cause et celle du bon sens par un homme de cour : ce choix est d'autant plus heureux ici que deux ou trois des personnages ridicules de la pièce, le marquis et Climène, soat de qualité; dans les deux pièces, le « simple bon sens naturel » est opposé et préféré à « tout le savoir enrouillé des pédants ». La préférence est justifiée par la discussion qui s'engage entre Dorante et Lysidas, car les approbateurs de Lysidas ne sont que des

comparses, et Dorante les traite ainsi; pour répondre à la marquise, quelques légères épigrammes lui suffisent- il renvoie plus hardiment le marquis à s,es turlupinades. Mais le vrai combat est avec Lysidas, qui est ou parait plus redou-

^Es%it précis, Dorante a bientôt percé à jour les grands mots vides derrière lesquels Lysidas abrite la pauvreté de ses idées, et il le fo-ce à parler humainement; or le pédant, prive du secours de ses formules, est battu d'avance. Modeste et discret, il n'affirme rien d'autorité, sachant, avant la Bruyère, que c'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. U n'est pas un ignorant, à coup sûr, bien qu'il veuille tout juger parles lumières du seul bon sens. En tout cas, il est un raisonneur de première force, d'autant plus que ses raisonnements les plus serrés gardent l'apparence d'une causerie familière. Bien qu'il glisse avec prestesse sur certains endroits dangereux, il est sincère et n'use que d'armes loyales. Etant le confident de Molière, il n'a pas de peine à mettre en relief l'originalité de la pièce qu'il défend, et l'on n a jamais fait depuis un éloge plus judicieux de VEcole des femmes.

Premièrement il n'est pas vrai de dire que toute la pièce n'est qu'en récits, on y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scène : et es récits euxmêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet; d'autant qu ils sont tous faits innocemment, ces recils, à la personne intéressée, qui, par la, entre à tous coups dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu il craint.

Dans des controverses récentes, on a émis les opinions les plus diverses sur le caractère d'Arnolphe et le sens de la comédie tout entière. La Critique nous apporte l'opinion de Molière lui*même. Arnolphe, on nous en avertit, n'est pas un purboutfon mais n'a rien non plus du personnage à demi tragique sur lequel on s'apitoie trop aujourd'hui. On lui accorde quelque esprit quelque générosité, mais avec des travers qui gâtent ces qualités naturelles. « Arnolphe, dit Lysidas, ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace? Puisque cé5( le personnage ridicule de la pièce, fallait-il lui faire faire l'action d uu honnête homme? .> Et Dorante répond : « 11 n est pas incompatible qu'un personnaue soit ridicule en de certaines choses, et honnête homme en dautres. » De même, Uranie repond a Climène, que scandalise fort le nom d' « animaux » appliqué aux femmes : « Ne voyez-vous pas que c'est un ridicule qu U

/ait parler? » Ailleurs, on parle de 1' « extravagance » d'Arnolphe. Mais les tourments de sa passion malheureuse n'inspiraient donc aucune pitié? Aucune. Lysidas constate que ses « roulements d'yeux, ses soupirs ridicules, ses larmes niaises, font rire tout le monde », et Dorante ne le dément pas, tout en observant que c'est là le propre des passions violenles. Mais la différence d'âge, le triomphe de la nature? 11 n'en est question nulle part.

« Molière est bien heureux, Monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. » Lysidas a raison, mais ce n'est point par la chaleur seule que le plaidoyer de Dorante est persuasif, c'est aussi par la mesure : il ne s'obstine pas, il n'abuse pas de sa victoire, el laisse volontiers ses adversaires croire que l'avantage est de leur côté. Ces qualités mesurées se retrouvent chez Uranie, qui est un Doranle femme, mais non pas la simple doublure de son ami. Après lui, sans doute, elle signale cette conlidence perpétuelle d'Horace à Arnolphe qui l'ait la principale beauté de la comédie ; après lui, elle prend le parti de la cour, de^ la comédie, déclare ignorer les règles, et n'en connaître qu'une, qui est de sentir les choses par soi-même. Mais eHe garde son caractère distinct, qui est, avec le tact et la convenance parfaite de la vraie femme du monde, un bon sens aiguisé de malice. Lysidas, qui est auteur en même temps que critique, reçoit presque coup sur coup ces deux épigrammes : « C'est une étrange chose de vous autres, messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le mondé court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va... J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là : c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.» Contre Glimène elle prend l'olfensive, et la satire est si peu voilée, qu'à l'air pincé de Climène on devine qu'elle a compris.

Ces sortes de satires tombent directement sur les mœurs, et ne frappent les personnes que par réflexion. N'allons point nous appliquer nous-mômes les traits d une censure générale ; et profitons de la leçon, si nous pouvons, sans faire semblant qu'on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose Bur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde Ce sont miroirs publics où il ne faut jamais témoigner qu'on se voie; et c'est se taxer hautement d un défaut que se scandaliser qu'on le reprenne.

En un mot, elle est l'opposé de la précieuse et de la prude • distmguée sans prétention, sage sans grimace. La nuance qui

sépare son caractère de celui de sa cousine Élise est indiquée dès la première scène :

URANIR.

Pour mol, j'aime la compagnie, je l'avoue.

RLISB.

Je l'aime aussi, mais je l'aime choisie ; et la quantité des sottes visites qu'il vous faut essuyer parmi les autres est cause bien souvent que je prends plaisir d'être seule.

DRANIE.

La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens triés.

ÉLisii;.

Et la complaisance est trop générale, de souffrir indifféremment toutes sortes de personnes.

ORANIE.

Je goûte ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagants '.

ÉLISE

Ma foi, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer, et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde visite.

Élise se trompe : elle se divertira fort aux dépens de la prude Climène. Vite elle se mettra au ton de sa cousine, et même ira plus loin qu'elle dans la raillerie. Mais ce sera une raillerie détournée, finement ironique et soutenue^ pendant toute la pièce, avec Taisance de la railleuse de bonne compagnie. La Rochefoucauld a dit qu'il y a des louanges qui médisent ; les louanges d'Élise sont meurtrières. .Mais le moyen de s'en fâcher? Lorsque Climène s'écrie : « Hélas! je suis sans affectation; » lorsqu'Élise lui répond : « On le voit bien, Madame, et que tout est naturel en vous, » le moyen pour la sotte Climène, même prévenue par Uranie, de voir là un Irait de satire? Cet agréable persiflage relève ce que la discussion aurait pu a^oir d'un peu grave, et nous avertit que nous ne sommes pas dans une académie, mais dans un salon.

1. Pourtant elle défend sa porte au marquis ridicule, qui fore» lentré« malgré la belle résistance du naïf Galopin.

Part de la théorie. — Point de règles pëdantesqnes et factices. — Une seule règle : plaire. — Plaire à qui, et comment?

Prenons-y garde : ces honnêtes gens qui se substituent aux savants, c'est, au fond, toute une révolution du goût, des mœurs, des idées. Il ne s'agit ici que"de littérature; mais il peut s'agir de philosophie, de religion. En combattant les dogmes pédantesques de Lysidas, Dorante fait triompher la cause du sens propre contre l'autorité.

« L'honnête homme, dit Descartes, n'a pas besoin d'avoir lu tous les livres ni d'avoir appris soigneusement tout ce qu'on enseigne dans les écoles ; » et il intitule son dernier traité : « Recherche de la vérité selon les lumières naturelles, qui, à elles seules et sans le secours de la religion et de la philosophie, déterminent les opinions que doit avoir un honnête homme sur toutes les choses qui doivent faire l'objet de ses pensées. » En effet, d'un bout à l'autre de sa philosophie, pour toute préparation il ne demande à ses lecteurs que « le bon sens naturel », joint à cette provision d'expérience courante que donne la pratique du monde. — Comme ils sont l'auditoire, ils sont les juges. « C'est le goût de la cour qu'il faut étudier, dit Molière; il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes... Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit qui. sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants. » A partir de ce moment, on peut dire que l'arbitre de la vérité et du goût n'est plus, comme auparavant, l'érudit, Scaliger, par exemple, mais l'homme du monde, un la Rochefoucauld, un Tréville. Le pédant et à sa suite le savant, l'homme spécial est écarté. « Les vrais honnêtes gens, dit Nicole d'après Pascal, ne veulent point d'enseigne. On ne les devine point, ils parleront des choses dont on parlait quand ils sont entrés. Ils ne sont point appelés poètes ni géomètres, mais ils jugent de tous ceux-tà i . »

Les Uranies du svni« siècle seront des femmes philosophes. Mais, à cette époque du xvu«, où Tinfluence cartésienne n'a pas encore triomphé, il ne s'agit que de porter les derniers «oups à l'autorité d'Arislote et des aristotéliciens en as ou en us. Ce culte d'Aristote était un débris du moyen âge. Or Molière a pour devise : « Les anciens sont les anciens, et nous sommes les modernes. » Songeons que, longtemps après lui, Lessing déclarera infaillible la Poétique d'Aristote, ouvrage profond jusqu'à

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