Taine, l'Ancien Régime
l'obscurité, mais tout relatif à la nation , à l'époque où vivait l'auteur, si bien que le théâtre grec ne rentrerait pas tout entier dans la théorie systématique du critique philosophe *. Molière n'entreprend point de démontrer que ces règles sont fausses, puisqu'elles ont été bonnes et vraies à leur époque : parmi ses amis du parterre, « il y en a plusieurs qui sont capables de juger dune pièce selon les règles », et Dorante même soutient que YÉcole des femmes ne pèche contre aucune des règles dont parle Lysidas. Mais, par la bouche du même Dorante, Molière ose dire quelles n'ont rien d'absolu et qu'on peut se passer d'elles :
Vous êtes de plaisantes gens, avec vos règles, dont vous embarrassez les Ignorants et nous étourdissez tous les jours ! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde ; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote.
Corneille, qui eut à se défendre, lui aussi, contre les « grands réguliers », dit de même, dans le Discours du poème dramatique : a Peut-être que, pour faire maintenant réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristote et d'Horace. » Déjà, Molière lui-même, dans l'avertissement des Frîvheux {i6&2) avait écrit :
Ce n'est pas mon dessein d'examiner maintenant si tout cela pouvait être mieux, et si tous ceux qui s'y sont divertis ont ri selon les règles. Le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'aurai faites, et ;e ne désespère pas de faire voir un jour, en grand auteur, que je puis citer Aristote et Horace. En attendant cet examen, qui peut-être ne tiendra point, je m'en remets assez aux décisions de la multitude, et je liens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve, que d'en défendre un qu'il condamne.
Ici apparaît une nouvelle idée qui est comme la contre-partie de la première. Molière dit d'abord : « Point de règles factices et pédantesques ! » 11 dit ensuite : « Une seule règle, qui sort de la nature des choses : plaire au public. » Dans la préface des
1. « Cette Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec, ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en théorie universelle : comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation chrétienne et moderne. » (V. Codsin.) Pour l'Art poétique d'Horace, rappelons que c'est une épitre, une causerie où l'o» « eu tort ds voir un traité.
précieuses, il formule nettement cet axiome : « Le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages ^ » Dans la Critique, il répète sous des formes bien diverses que la grande règle de toutes les règles est de plaire ; qu'il faut consulter seulement dans une comédie leffet quelle fait sur nous, se laisser aller de bonne foi aux choses qui nou.s prennent par les entrailles, ne point chercher de raisonnement pour nous empêcher d'avoir du plaisir, ne point se demander si les règles d'Aristote nous défendaient de rire. Cette vue n'avait rien d'absolument nouveau : dans le Di*co«rs cité plus haut, Corneille déclarait que le premier but de l'auteur dramatique « doit être ie plaire à la cour et au peuple » ; il ajoutait prudemment que, s'il se peut, il faut y ajouter les règles, afin de ne pas déplaire aux savants et de recevoir un applaudissement universel. « Mais surtout, concluait-il, gagnons la voix publique. » L'œuvre propre de Molière, c'est de faire entrer profondément cette idée dans les esprits, en la présentant sous une forme dramatique et en faisant rire de ses contradicteurs. C'est Lysidas qui est ridiculisé, mais c'est Arislote qui est atteint, j'entends ce faux Aristote dont un texte, souvent mal compris, tenait lieu des raisons absentes.
Molière ne se contente pas d'établir la seule règle naturelle sur les ruines des règles factices : de la théorie il descend à la pratique. Il faut plaire, cela est bientôt dit ; mais à qui , et comment? A qui? la question n'est pas sans importance, car vouloir plaire à tout prix à tous les spectateurs sans distinction, cela peut mener loin et faire de l'écrivain l'esclave intéressé des caprices de la multitude. D'autre part, comment plaire à la fois aux petites gens qui portent leurs quinze sols au théâtre pour avoir le droit d'y applaudir ou d'y siffler, et aux gens de qualité qui garnissent les grandes loges et les bancs de la scène? Molière n'hésite pas : « Je dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant plu à eaux pour qui elle est faite, ie trouve que c'est assez pour elle, et qu'elle doit peu se soucier du reste. » Or, pour qui est-elle faite? Pour le public tout entier, si l'on excepte le petit groupe des ennemis irréconciliables que Molière crible de ses traits. Si jamais pensée a «'.té claire, c'est celle-là, et c'est par là seulement que s'ex-
1. Il y dit aussi avec irouie : u Je ne manque point de livres mi m'auraient fourni ce qu'on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, rétymologie de toutes deux, leur origine, leur déûnitioo, et le reste, a
plique le double plaidoyer de Dorante en faveur du parterre et de la cour. Vous refusez le sens commun au parterre, Messieurs les marquis, vous seriez fâchés de rire avec lui, vous lui criez avec dédain : « Ris donc, parterre, ris donc! » Sachez que le bon sens n'a point de place déterminée à la comédie; que, parmi ces spectateurs du parterre, qui aiment assez la comédie pour l'écouter debout, beaucoup sont hommes de goût et juges fort compéfenls; que les autres jugent « par la bonne façon de juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance atlectée, ni délicatesse ridicule. » Vous accusez le peu de lumière des hommes de la cour, Messieurs les savants. Sachez qu'ils ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'ils se font, sans môme y prendre garde, i< une manière d'esprit » qui vaut toute votre science ; « que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour, que c'est un goût quil faut étudier pour trouver l'art de réussir ; qu'il n'y a point de lieu oij les décisions soient si justes », surlout quand il s'agit de la bonne ou mauvaise plaisanterie. Est-ce seulement pour se concilier des alliés utiles que Molière a voulu ajouter à l'apologie de sa pièce l'apologie de la cour et du parterre? Non : en les défendant, il a conscience de se défendre lui-même. Si profondes que soient les dilïérencea qui les séparent, tous ces gens ont un trait commun : ils ne suivent que leur instinct, ne prennent d'autre guide que la n.iluro, n'ont d'autre préoccupalion que celle d'avoii du plaisir. Vuilù !iusi>iGommenL on puui raies satisfaire tous en mùmc tumps. 11 suffira de peindre la nature; en reconnaissant la vérité, qui leur plaît seule, ils seront touchés et applaudiront. Seulement, la vérité, une au fond, s'exprime de façons très diverses; les uns préféreront la vérité qui leur est visible et tangible ton« les jours, une vérité un peu grosse, plus forte que fine, plus simple que nuancée ; les autres seront épris d'une vérité, pour ainsi dire, anoblie. Eh bien, il y aura pour les uns des comédies qui se rapprocheront des farces; pour les autres, de hautes comédies. Bien plus, les mêmes pièces pourront réunir cej deux genres de comique, de façon à plaire aux deux publics. Il est peu de farces de Molière qui ne contiennent des scèneî ou des mots d'un comique plus relevé ; peu de hautes comédies où une place ne soit laissée h un comique plus familier. Mais, la plupart du temps, il suffira de peindre l'homme au naturel : « L'auteur, dit un personnage de la Critique, n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais parce qu'il carac-
térisc rhomrae (Arnolphe). » Mais c'est l'Impromptu surtout qui développera ce dernier point, et dira comment on peut plaire à tous les hommes en peignant l'homme.
Dès la Critique, la cause était gagnée. Racine se souvenait sans doute de Molière lorsqu'il écrivait, dans la préface de Bé~ rénice: « La principale règle est de plaire et de toucher; toutes les autres règles ne sont faites que pour parvenir à cette première. » C'est à l'art dramatique que Molière et Racine appliquaient ce principe, devenu depuis une formule banale, et ils avaient raison; car, si c'est toujours une étrange entreprise, comme le dit Dorante, de faire rire les honnêtes gens, c'en est une particulièrement lorsque ces honnêtes gens sont assemblés pour écouter, et non isolés pour lire. Mais d'autres allaient plus loin, et, ce qui est surtout vrai du théâtre, ils l'affirmaient des autres genres littéraires : « Mon prjncipal but, dit la Fontaine ', est toujours de plaire : pour en venir l'a, je consulte le goût du siècle... Laissons-nous entraîner à notre plaisir, et ne cherchons pas matière à critiquer; c'est une chose trop aisée. » ï.a Fontaine reste dans la mesure, et puis c"est la Fontaine. Mais lorsque, après le xvm« siècle, qui restera classique et dogmatique dans toute sa première partie, on aura beaucoup lu, beaucoup comparé, beaucoup discuté en sens contraire, on poussera les choses à l'extrême peut-être, et l'on exagérera la toute-puissance exclusive du sens individuel, de l'impression personnelle admise comme régie unique. Au temps où écrivait Molière, le danger n'était pas de ce côté, et il a fait une œuvre bonne.
Le parallèle de la tragédie et de la comédie. — Dans qaelle mesure Molière a-t-il en raison oa tort de préférer la comédie?
Un seul passage de la Critique soulève des objections sérieuses et peut-être fondées : cest le parallèle inattendu et assez partial qui oppose la comédie à la tragédie.
Ce n'est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les •uvrages des autres. Mais enfin, sans choquer l'amitié que Monsieur le che-
i. Préface de Psyché (1609) et opuscule siir les Dialogues de Plmton (1S85}.
valier témoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là. dedans aujourd'hui; on ne court plus qu'à cela; et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m'en saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France...
DORANTE
Vous croyez donc, Monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté •ont dans les poèmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent pscune louange ?
Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile que l'autre.
Assurément, Madame; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez; ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu"à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les hommes, il faut poindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blùmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites ; mais ce n'est pas assez dans les autres : il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.
Lysidas, poète comique, doit être aussi poêle tragique à ses moments perdus, et Dorante pourrait se contenter de lui répondre : « Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse. » Mais, comme Lysidas est un personnage ridicule, et que Dorante parle au nom de Molière, poète comique, tout ce passage a un sens très net et une énergie singulière, si l'on veut bien songer aux convenances que Molière avait à respecter. D'autre part, c'est là, dans la Critique, une sorte de hors-d'œuvre; rien dans VÊcole des femmes ni, semble-t-il, dans les objections dirigées contre elle, ne motive une telle sortie. Comment l'expliquer? On nous dit ' que Molière s'était essayé sans succès dans la* rAi«s ira-