‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 63 sur 134 · I. I.arroumet, la Comédie de Molièr · texte numérisé non relu

I. I.arroumet, la Comédie de Molièr

giques, et que sans doute « il y avait pas mal de rancune dans le dédain qu'il affecte pour la tragédie >>. Cela peut être, mais ne rend pas compte de tout. On comprendrait quelques épigrammes, mais non tout un réquisitoire, ni surtout un réquisitoire d'un ton si vif. L'auteur malheureux de Don Ga7'cie avait quelques raisons d'en vouloir au genre noble ; mais, pour qu'il introduisît, un peu de force, cette tirade agressive dans une pièce si courte, où tout le reste est étroitement lié au sujet, il fallait que l'un au moins des principaux représentants du genre noble se fût déclaré contre la comédie. Était-ce le grand Corneille? Divers témoignages, dont aucun n'emportent la conviction, donnent lieu de le croire K II était rentré depuis peu dans la lice, après une retraite de sept années. Les succès de Molière avaient pu l'aigrir, d'autant plus que sa pièce de rentrée, Œdipe, est de l'année des Précieuses ridicules, et que les précieuses, nous le savons, avaient un faible pour « le grand Cléocrite ». Un Corneille peut et doit, du reste, ne pas comprendre tout le mérite d'un Molière : ce sont des esprits trop différents pour qu'il n'y ait pas quelquefois entre eux de divergence, au moins momentanée.

Le grand Corneille se réconcilia plus tard avec son adversaire d'un jour; mais il avait près de lui quelqu'un en qui Molière trouva toujours un ennemi déclaré : c'était son frère Thomas, très remuant, connu aès lors, lui aussi, par des succès tragiques éclatants, comme celui de Timocrate. 11 est possible^ que l'entourage de Corneille se soit déchaîné contre Molière \ plus que Corneille lui-même, et que c'est lui qui doit prendre * la plus large part dans les dédaigneuses épigrammes que Molière prodigue, non seulement aux auteurs tragiques, mais aux admirateurs trop exclusivement enthousiastes de la tragédie. Notez que tous les Lysidas, tous ceux qui prétendaient « posséder Horace et Aristote », étaient non pas tous des partisans de Corneille, mais tous des partisans de la tragédie. Quel mépris pour la comédie respire dans VArt poétique de la Mesnardiére (1640) 1 Tout au plus daigne-t-on la juger bonne pour la populace. En 1657, d'Aubignac dénonçait la vulgarité des sentiments et la trivialité de la langue dans la comédie ; il y opposait la noblesse tragique. Quoique le Menteur eût déjà paru, ils n'avaient point tout à fait tort, à considérer l'ensemble des

1. Molière fait dire à un personnage de V Impromptu, que tous les autours, « «topuis le cèdre jusqu'à l'hysope », se sont déclarés contre la pièce.

comédies contemporaines. Mais ce qu'il était permis de dire avant les Précieuses, avait -on le droit de le répéter quand YÉcole des femmes avait paru ?

Allons au fond des choses. Est-il vrai qu'il soit plus facile de traiter la tragédie que la comédie? Si Dorante disait seulement qu'il est plus facile d'être poète tragique médiocre que médiocre poète comique, il y aurait matière à discussion : un jeune lettré, frais émoulu du collège, s'il sait habilement mettre en œuvre des souvenirs classiques ou soutenir jusqu'au cinquième acte un postiche spécieux, écrira, cela s'est vu autrefois, une tragédie telle quelle; pour écrire une comédie dont la vérité, même relative, puisse faire illusion, il lui faudra l'expérience de la vie, les ressources fournies par l'observation. Mais, si la comédie raille « les défauts de tout le monde », est-ce à dire I qu'il n'y ait rien que de particulier dans la tragédie, qu'elle ne 1 suppose pas la connaissance de l'homme et soit condamnée à j ne glorifier que d'éclatantes exceptions? Si en ses héros nous ne reconnaissons jamais nos pareils, idéalisés sans doute, mais non pas au point de nous devenir étrangers, nous nous détournons vite de l'imposteur dont le miroir nous présente une figure qui n'est plus humaine. Dans les bonnes tragédies de Corneille, le héros, avant d'être héros, est homme, et même il ne cesse jamais de l'être, au plus fort de son héroïsme. Ainsi, pour peindre le héros, il ne faut pas ignorer l'homme, qui est, pour ainsi dire, le héros en puissance.

Non, il n'est point vrai que l'on fasse ce qu'on veut quand on peint les héros; non, ce ne sont point « des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance ». Ceux qui « laissent le vrai pour attraper le merveilleux » ne sont point les maîtres de la scène tragique. On peut être ébloui d'abord ; mais la désillusion suit bientôt. Non, il ne suffit pas « de dire des choses qui soient de bon sens, et bien écrites » : le raisonnement et le beau style sont peu de chose au regard du spectateur, si en ces , discoureurs majestueux il ne sent vivre une âme parente de la sienne. Il n'est, certes, pas aisé de faire rire les honnêtes gens; mais l'est-il moins de les faire pleurer? Pour les toucher, il faudra les connaître d'abord, puis savoir de quelle mesure d'héroïsme leur nature, la nature humaine, est susceptible, c'est-àdire ne jamais les perdre de vue, alors précisément qu'on les élève au-dessus d'eux-mêmes, et trouver le moyen d'être grand sans cesser d'être vrai.

D'autre part, la définition de la comédie n'est pas à l'abri

de toute critique. Molière se borne à dire qu'elle peint les hommes d'après nature. « Le drame devient donc pour lui rien de plus et rien de moins qu'une peinture des mœurs des hommes. Cela, comme on pense, va très loin. Cela va jusqu'à ôter presque au drame le caractère dramatique. Et, en effet, Molière a écrit certaines comédies qui ne sont nullement dramatiques*. » J'aimerais mieux dire : qui le sont médiocrement; et j'ajouterais : Cela montre aussi à quel point Molière s'est trompé en opposant, dans une antithèse si tranchée, la comédie à la tragédie ; car la comédie a été conçue et traitée, selon les âges ou simplement selon les talents, de façon très diiïérente. La comédie d'Aristophane, fantaisiste par essence, tantôt lyrique, tantôt bouffonne, était, en effet, le contraire de la tragédie. Elle ne rentrerait pas dans la définition de Molière ; mais voici Schlegel qui la déclare seule vraie comédie, et, par suite, refuse de saluer en Molière un vrai poète comique. Molière lui-même a écrit des comédies d'intrigue où l'observation des mœurs n'était pas l'élément essentiel ; il en a écrit d'autres qui, à de certains moments, semblent presque tragiques, tant le fond de l'âme humaine y est fouillé d'un regard implacable. Que dirait-il s'il voyait quelles formes multiples a revêtues le drame moderne, comique ou tragique, souvent comique et tragique à la fois ? Il a forcé le parallèle pour enlever l'assentiment du public, et l'on aurait mauvaise grâce à lui en vouloir, puisqu'il ne faisait qu'user de représailles.

L' « Iinpruniptu de Vcrsailies » (1663). — Analyse de la pièce* — Par où elle se rapproche de la a Critique » et par où elle en diffère.

Vlmprompiu, comédie en un acte, fut représenté à Versailles le 14 octobre 1663, et à Paris le 4 novembre. Il suivait de près la Critique, dont il continue et achève l'œuvre satirique; mais Molière s'y place à un point de vue nouveau : ainsi que le remarque Despois, la Critique était dirigée contre les écrivains irrités du succès de Molière ; Vlmpmmptu fut surtout une ré-

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