‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 64 sur 134 · Faguet, les Grands Maitres du dix-septième tiècit · texte numérisé non relu

Faguet, les Grands Maitres du dix-septième tiècit

i8 COURS DE LITTERATURE

plique aux attaques des comédiens jaloux. Les marquis, les précieuses, les prudes, y tiennent encore une grande place el trouvent encore pour leur répondre un honnête homme à la façon de Dorante. Toutefois, cela est vrai surtout de la seconde partie de la pièce, ou plutôt de la seconde pièce, encadrée dans la pièce véritable ; de sorte qu'on peut dire que 17mpromptu sert de cadre à une seconde Crilique.

Si l'on tient compte de cette double action, l'Impromptu se divise naturellement en trois parties :

1° La comédie extérieure avant la comédie intérieure. Autour de Molière se pressent, eifarés, les acteurs de la troupe du Palais-Royal. On doit jouer devant le roi une pièce nouvelle, et personne ne sait son rôle. Molière les supplie de répéter une dernière fois, et indique à chacun l'air et le ton de son personnage, marquis, précieuse, prude, etc. C'est dans cette première partie que, M"= Béjart ayant demandé à Molière pourquoi il ne donne pas suite à son projet d'écrire une « comédie des comédiens » , Molière se laisse entraîner à parodier la diction de ses rivaux de l'hôtel de Bourgogne. Un « fâcheux », au grand désespoir de Molière, retarde encore la répétition de sa pièce, qui commence enfin et forme la pièce intérieure.

2° La comédie intérieure. Elle s'engage par une S(îène entre deux marquis (Molière, la Grange), qui se renvoient l'honneur compromettant d'être le marquis ridicule peint par Molière dans sa Critique. Un « honnête homme » (Brécourt), pris pour arbitre, essaye de les détromper : Molière ne fait pas de portraits individuels, et l'on aurait tort de chercher les originaux de ses caractères. Comme ils prétendent que la veine de Molière est épuisée, ils les détrompe encore et leur montre combien de sujets de comédie restent intacts. Deux précieuses (jyiiies Duparc et Molière) surviennent, et la conversation s'engage sur Boursault, l'adversaire de Molière, et sur l'attitude que Molière doit garder en face de ses calomniateurs.

3° La comédie extérieure après la comédie intérieure. Une interruption de M"« Béjart amène Molière à s'expliquer luimême sur sa conduite envers ceux qui l'attaquent; il justifie la modération dédaigneuse à laquelle il entend rester fidèle. On annonce l'arrivée du roi. Plusieurs messagers officieux pressent Molière de commencer; mais l'effarement de ses actrices grandit de plus en plus. Un dernier messager, par bonkeur, apporte le salut à Molière : instruit de son embarras, le

:oi le dispense de représenter la pièce nouvelle, qu'une autre Rniplacera.

Cette comédie dans une comédie est curieuse à plusieurs points de vue, et, tout d'abord, au point de vue des relations de Molière avec la cour. Sa faveur, on le sent, est à son plus haut point : il n'a plus besoin de se justifier, il attaque; avec quelle hardiesse, quel entrain vaillant, sûr de vaincre ! Par trois fois il rappelle que le roi lui-même lui a commandé de travailler sur le sujet de la pièce faite contre lui (c'était le Portrait du peintre, ou la Contre-Critique de l'École des femmes, que Boursault avait fait jouer à l'hôtel de Bourgogne). Ainsi le roi, qui venait de pensionner sa troupe, prenait ouvertement parti pour lui ; l'Impromptu était joué trois fois devant la cour; Colbert et le Tellier s'empressaient de suivre l'exemple donné par le monarque. On a, sur ce sujet, le témoignage du jeune Racine, qui venait d'écrire la 'Renommée aux Muses et qui était allé au lever du>oi chercher M. de Saint -Aignan, son protecteur : il ne l'y trouva pas ; « mais, dit-il, j'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné assez de louanges, et j'en ai été .bien aise pour lui; il a été bien aise aussi que j'y fusse présent. » Celte dernière malice est inofFcnsive : on comprend trop pourquoi Molière attachait un si haut prix à ce que le roi fût satisfait. Aussi, de quel respect, de quel dévouement absolu il paye une telle prolection ! On ne lui a donné que huit jours pour composer sa nouvelle pièce; il s'est mis à l'œuvre aussitôt, et, comme on lui conseille de solliciter du roi un délai, il répond :

Mon Dieu ! les Fois n'aiment rien tant qu'une prompte obéissance, et ne se plaisent point du tout à trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent ; et leur en vouloir reculer le divertissement est en ôter pour eux toute la grâce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre, et les moins préparés leur sont toujours les plus agréables. Nous ne devons jamais nous regarder dans ce qu'ils désirent de nous; nous ne sommes que pour leur plaire; et lorsqu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est à* nous à profiter vite de l'envie où ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent que de ne s'en acquitter pas assez tôt; et si l'on a la honte de n'avoir pas bien réussi, on a toujours la gloire d'avoir obéi vite à leurs commandements.

Cette assurance que donne à Molière la faveur royale suffit à. expliquer la désinvolture avec laquelle il se met sur la scène lui-même, entouré des siens, et y traduit les acteurs de la troupe rivale.

COURS DE LITTliKATUUË

La pièce extérienre. — Molière considéré comme directeur de troupe.

Nous voici dans l'antichambre de Versailles, ou plutôt, car on y doit jouer la comédie, dans les coulisses du Ihéàlre de Molière. Le milieu est pittoresque par lui-même ; mais quel intérêt nouveau il prend à nos jeux, lorsqu'on y voit paraître Molière, Molière peint par lui-même et jouant son propre personnage ! C'est le directeur de troupe, camarade à la fois et maître, qui s'y révèle à nous, comme on dirait aujourd'hui, dans le déshabillé de la vie journalière.

Allons donc. Messieurs et Mesdames ; vous moquez-vous, avec votre longueur? et ne voulez-vous pas tous venir ici? La peste soit des gens !.,. Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci. Télebliju, Messieurs, me voulez-vous faire enrager aujourd'hui?... Ah ! les étranges animaux à conduire que des comédiens !

Ce début si vif, où tous les acteurs répondent, chacun à leur tour, avec plus ou moins d'empressement, aux appels fiévreux du directeur, n'est pas un simple artifice dramatique : c'est la vérité même, la vérité de tous les jours prise sur le fait. Pourquoi Molièi-e n'a-t-il pas hésilé à la mettre sous les yeux, non seulement du grand roi , mais des spectateurs et des lecteurs de l'avenir? II savait bien qu'elle ne pouvait que lui faire honneur auprès de tous, cette peinture des difficultés au milieu desquelles il se débat, où il apporte tant d'autorité à la fois et de souplesse, de diplomatie et de décision. Loin de s'effacer par fausse modestie, il insiste avec force sur les ennuis de sa situation complexe :

Vous voilà tous bien malades, d'avoir un méchant rôle à jouer! Et que feriez-vous donc si vous étiez en ma place ?

MADEMOISELLE BEJART.

Qui ? vous ? Vous n'êtes pas à plaindre ; car, ayant fait la pièce, ?ou8 n'avez pas peur d'y manquer.

MOLliiRE.

Eln'ai-jeà crainJre que le manquement de mémoire? Ne comptez-vous pour rieu l'inquiétude d'un succès qui ne regarde que moi seul? Et pensez-

rous que ce soit une petite affaire que d'exposer quelque chose de comique devant une assemblée comme celle-ci? que d'entreprendre défaire i-re des personnes qui nous impriment le respect et ne rient que quand elles veulent ? Est-il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vient à cette épreuve ? Et n'est-ce pas à moi de dire que je voudrais en être quitte pour toutes les choses du monde?

De tous ces soucis, il ne le dit pas, mais nous le comprenons, celui de diriger des comédiens n'est pas le moindre. Il excelle pourtant dans cet emploi délicat, qui exige des qualités presque opposées, très fermes sans raideur : il se fait redouter et il se fait aimer. Le sachant digne de leur commander, ses acteurs lui obéissent toujours à la fin, mais après combien de boutades, de récriminations, de petites révoltes, vite apaisées! Parfois il prie, plus souvent il admoneste, ordonne, gourmande ceux qui regimbent, enlève ceux qui voudraient se dérober. Dans celte république tumultueuse, le langage est libre, d'une liberté franche qui n'exclut pas le respect. Voyez comme parle Grécourt, par exemple. Il faut faire une exception en faveur du sage et discret la Grange, qui sait se taire et olîéir. Molière, d'un mot, lui rend justice, en lui épargnant les recommandations qu'il adresse à ses camarades: « Pour vous, je n'ai rien h vous dire. » Mais les physionomies les plus nettement marquées sont celles des femmes. Voici la bonne M"" Debrie qui trouve un mot bienveillant, même pour les comédiens rivaux que ridiculise Molière : « Il y en a quelques-uns d'entre eux, je crois, que vous auriez peine à contrefaire, )> mais qui n'est point, cependant, si uniformément douce, et s'étonne que Molière ne joue pas ceux qui le jouent. Voici M"^ Duparc qui joue un rôle de façonnière, et qui est la personne la moins façonnière du monde. « Cela est vrai, lui répond Molière; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes excellente comédienne, de bien représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur. » Il lui rappelle, ainsi qu'à M'"' Molière, la manière dont elle s'est acquittée de son rôle dans la Critique, et répète à toutes deux le mot flatteur que la Grange a entendu le premier: « Je n'ai rien à vous dire, »

Mais la situation de M"^ Molière est plus piquante : elle est là en face de son mari, qui est en même temps son directeur. C'est, assurément, le directeur qui parle, plus que le mari, dans ce passage célèbre, qu'il ne faudra! I pas dire avec un sérieux trop profond:

MADEMOISELLE MOLIEKE.

Voulez-vous que je Toa» dise? vous deviez faire une comédie où vous

■nriez joué tout seul.

Tai8e&-Toai, ma femme, vous êtes une bête 1

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