MADEMOISELLE MOLIERE
C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôtcr toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant regardent la même personne ayec des yeux si différents I
Que de discours !
Qu'on ne voie pas là surtout une scène de ménage; Molière n'eût pas éprouvé sans doute le besoin de l'étaler sur le théâtre. Il nous parait au moins superflu de vanter ici, avec quelques Allemands, 1' « objectivité » du poète, qui s'élève au-dessus de ses propres misères : si YImpromptu est la seule pièce de Molière louée expressément par Jean-Paul, nous aimons à croire que c'est pour un motif plus sérieux. Molière ne soutirait pas encore des infortunes domestiques qui l'éprouvèrent plus tard. S'il en avait soulfert, il aurait {^ardé le silence : on ne risque point ces sortes de plaisanteries quand on est exposé à les voir prendre à la lettre. 11 n'en est pas moins curieux et de surprendre Molière vis-à-vis de M"<= Molière, tout récemment mariée, et d'écouter de quel Ion il lui parle. Mais ce n'est pas M"" Molière, c'est Madeleine Béjart, sa sœur, qui est l'âme de la troupe : c'est elle qui, en réclamant de Molière une comédie des comédiens, l'entraîne à parodier ses rivaux de l'hôtel de Bourgogne; c'est elle encore qui lui reproche de ne pas leur répondre avec assez de vigueur. Pour bien comprendre son rôle et son ton, il faut connaître d'assez près la biographie d« Molière, et cet intérêt biographique fait le premier, mais non l'unique mérite de VImpromptu.
Les comédiens rivaux. — Doit-on et peut-on suivre la nature dans la diction théâtrale ?
Le même genre d'intérêt s'attache au long passage où Molière parodie, avec une verve si cruelle, ses rivaux de l'hôtel de Bourgogne. Pour s'exphquer le caractère et les motifs de cet épisode satirique, il faut rapprocher de cette première partie de YImpromptu la dernière, qui s'attaque plus directement. encore aux comédiens ennemis. Ils attendent, dit-on, la réponse de Molière slu Portrait du 'peintre, de P>oursault, qu'ils viennent de représenter. Ils attendront longtemps : le vrai moyen de se venger d'eux, c'est de faire une comédie qui réussisse comme les autres : « Une pièce nouvelle qui leur enlèvera le monde les fâchera bien plus que toutes les satires qu'on pourrait faire de leurs personnes. » Pourvu qu'ils gagnent de l'argent, ils ne craignent pas les injures. « Ils se sont plaints toutefois, dit M"° Debrie, de trois ou quatre mots que vous avez dits d'eux dans la Critique et dans vos 'Précieuses. » L'épigramme de la Critique n'a pas grande portée. Au marquis ridicule, qui invoque contre VÊcole des femmes le témoignage de « tous les autres comédiens qui étaient là », Dorante répond :
Ah 1 je ne dis plus mot; tu as raison, marquis. Puisque les autres comédiens en disent du mal,il' aut les en croire assurément : ce sont tous gens éclairés et qui parlent sans intérêt. Il n'y a plus rien à dire, je me rends.
Bien plus significatif est le passage des Précieuses. Cathos demande à Mascarille à quels comédiens il donnera sa comédie. Mascarille répond :
Belle demande ! Aux grands comédiens ; il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses ; les autres sont des ignorants, qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas. faire ronfler les rers, et s'arrêter au bel endroit: et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête et ne nous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha ?
Et pourtant, un an avant les Précieuses, la première fois qu'il joua devant la cour {Nicomède et le Docteur amoureux), Molière, dans son comphment au roi, traitait les comédiens de l'hôtel de Bourgogne d' « excellents originaux », dont les siens ne
prétendaient être que « de très faibles copies ><. Mais, depuis, il a grandi, et l'inquiétude jalouse s'est éveillée chez ses rivaux, qui sont vite devenus ses ennemis ; il le dit en propres termes dans ['Impromptu : « Le plus grand mal que je leur aie fait, c'est que j'ai eu le bonheur de plaire un peu plus qu'ils n'auraient voulu ; et tout leur proct'dé, depuis que nous sommes venus à Paris, a trop marqué ce qui les touche. » On prenait parti pour ou contre les nouveaux venus. A propos d'une pièce qu'il avait osé intituler les Véritables Pj^écieuscs, Somaize écrivait : « Il est tout vrai que, si l'hôtel de Bourgogne eût joué cette pièce, elle eût extrêmement réussi, car c'est un merveilleux assaisonnement à une pièce que les bons comédiens; et tels, malgré toute la fortune de leur nom, tels, malgré la force de leur brigue, ne réussiraient pas comme ils font, si l'on jouait leurs pièces à Bourbon . » A Bourbon, l'on triomphait surtout dans la comédie ; à l'hôtel de Bourgogne, dans la tragédie. Mais Molière aimait à s'exercer aussi dans les rôles tragiques, et y réussissait moins que ses rivaux. Dans YImpromptu de l'hôtel de Condé ', où Monfleury fils venge son père, directement visé par YImpromptu de Versailles, on trace un portrait plaisant, peut-être pas trop chargé, de Molière dans le rôle de César -. Or que trouve-t-on à critiquer dans sa façon de jouer le personnage? L'emphase de son ton et de son attitude. Mais que reproche Molière, dans l'Impromptu, à Montleury, ce roi de comédie « entripaillé comme il faut » ? Précisément de « dire les choses avec emphase », de prendre un « ton de démoniaque», pour faire pousser des « ah! » d'admiration. Il est plaisant de voir que, d'un camp à l'autre, on se renvoie la môme critique.
Ce qu'il faut admirer sans réserve, c'est le tour dramatique que Molière sait donner à ce qui, développé dans une discussion sérieuse, serait aisément fastidieux. Parodier Montleury, Beauchâteau et sa femme, Ilauteroche, de Villiers, dans leurs rôles de Prusias, de Rodrigue, de Camille, de Pompée, d'Iphicrate, c'est, semble-t-il, le procédé d'une comédie bien inférieure, et plus d'un critique, comme Jules Janin, a trouvé indignes de Molière ces scènes d'imitation. Sans les égaler aux scènes d'une comédie plus profonde, on ne doit pas les dédaigner. D'abord, ces parodies sont encadrées ici dans une esquisse de comédie très lîne. Ce poète outrecuidant qui vient offrir sa
1. La scèue y esl dans les galeries du Palais, comme celle de la Galerie du Palais, de Corneille.
i. Voyez notre élude sur la ifort de Pompée, t. III de notre Théâtre de CornetUe.
pièce (Ma pièce est une pièce...!) « à une troupe de comédiens nouvellement arrivés de campcagne »; qui ne se contente pouit de ces acteurs, trouvés « raisonnables « jusque-là partout ou ils ont passé ; qui leur donne des leçons, est un personnage évidemment vrai et forme un amusant contraste avec ces comédiens modestes, qui s'efforcent de réciter leur rôle le plus « humainement », le plus « naturellement » possible (Molière répète deux fois ce mot coup sur coup.) ^ .
Pris en lui-même, le talent d'imitation et de parodie n a rien de fort relevé, s'il est purement mécanique, et ne s'attache qu à rendre l'extérieur, attitudes, sons de voix, « tics » même des acteurs. Molière, qui a les petits talents comme les grands, excelle en celui-ci, bien qu'il s'en défende : il n'a pu voir les comédiens que trois ou quatre fois, mais il n'en a pas moms <( attrapé ,. ce qu'il y a de personnel dans leur manière de dire et de se tenir sur la scène. Quel trait sanglant, par exemple va frapper M"» de Beauchâteau! « Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions. » Cela suppose beaucoup de finesse et de justesse, pour ainsi dire instantanée, dans l'observation. Mais il y a autre chose ici : il y a une idée générale qui relie toutes ces imitations et ces critiques de détail. Cette idée, conforme à toutes les idées critiques de Molière, peut se formuler ainsi : « H faut parler au théâtre comme l'on parle dans la nature. » Souvent on a compare cette scène de VImpromiotu à la scène des comédiens dans Hamlet. Shakespeare, par la bouche d'Hamlel, s'y moque aussi des acteurs qui font volontiers les matamores, ^t croient devoir (( beugler » sur la scène pour se faire bien venir d'un parterre amoureux de pantomime absurde et de bruit :
Ditefî, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée, courammeni, mais si vous la braillez, comme font beaucoup de nos acteurs, ] aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de la ville. N allez pas non plus tn.p scier l'air en lon^ et en large avec vos bras ; mais usez de to^t sobrement, ca au milieu même du torrent de la tempête et du tourbillon de la Pass'on vous devez avoir et conserver une modération qui lui donne de 1 harmonie. Mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec 1 action, en t'o«swjquant spécialement à n'outrepasser jamais la nature, car toute «'^^Oera'ionsecare du but du théâtre, qui a toujours été dès Vorigine et est encore de présenter, pour ainsi dire, un miroir delà nature.
Mais on a fait remarquer * quelles différences séparent les lieux scènes de Shakespeare et de Molière : Shakespeare recommande, lui aussi, le naturel ; mais à ce conseil il en joint l. H. Larrouraet, la Comédie de Molière.
beaucoup d'autres qui l'expliquent et le complètent ; de plus, il ne parle pas de la tragédie, mais du drame : ce qui est assez différent. Or, s'il faut du naturel dans la tragédie, il n'y saurait suffire: très souvent les sentiments quelle exprime sont héroïques, grandioses, surhumains, c'est-à-dire tout Autre chose que simples : jouer simplement un tragique comme Corneille ou Ilotrou, c est le trahir. On peut donc croire qu'en traçant les règles d'une nouvel e diction tragiq..-, Molière, comme il arrive d'habitude aux'eSînédiens faisait la théorie de son propre talent et proposait comme modèle les qualités qu il avait ou croyait aTOir.
Molière, en effet, n'avait en vue que la tragédie, et que la tragédie française. C'est le caractère même de la tragédie française, tout oratoire, qu'il méconnaît, comme le méconnaîtra plus tard l'auteur de la Lettre à l'Académie. Allons plus loin : la comédie elle-mOme a ses conventions, et l'on n'y saurait parler tout à fait comme on parle dans la nature. La nature au théâtre ! On ne l'y rencontre nulle part : ni dans les décors, ni dans le costume et le teint des acteurs, ni dans la lumière qui les éclaire, ni, par conséquent, dans leur diction. Pour plaire au public, il faut se faire comprendre de lui; pour se faire comprendre, il faut détacher certains mots de valeur, marquer forleraent certaines idées et certains traits de physionomie essentiels, en rejetant le reste dans la pénombre, en un mot exagérer la vérité, sans l'altérer toutefois. Quoi qu'en pensent Diderot et ses disciples modernes, on n'a jamais parlé, on ne pourra jamais parler au théâtre comme on parle dans un salon; chaque fois qu'on a essayé de le faire, le public a réclamé, à bon droit : il a la prétention légitime d'entendre. Si donc on prend au point de vue absolu l'idée de Molière, on la jugera contestable par un côté; si on ne l'envisage qu'au point de vue relatif à l'époque où Molière vivait, si l'on n'y voit qu'une réaction contre ceux qui fardaient la vérité sous prétexte de l'ennoblir, une tentative pour les ramener au naturel, on saura bon gré à Molière de s'être fait, ici comme partout, l'avocat de la simplicité et de la sincérité.
La comédie intérieure. - La peinlure générale de l'homme et les portraits individuels. — MoUère ne fait-il jamais de portraits?
Dans la comédie intérieure, qui n'est, à bien des égards, qu une seconde édition de la Critique, il faut distinguer deux
choses : la première, la plus importante, parce qu'elle est la plus nouvelle, c'est la célèbre tirade sur les portraits; la seconde, ce sont les traits épars dont s'enrichit la peinture des marquis, des précieuses, des prudes, des pédants.
Deux marquis (Molière et la Grange) veulent savoir qui d'entre eux a été joué par Molière dans la Critique; ils consultent sur ce point le chevalier (Brécourt) :
Nous disputons qui est le marquis de la Critique de Molière : il gage que c'est moi , et moi je gage que c'est lui.
BRÉCOCRT.
Et moi, je juge que ce n'est ni l'un ni l'autre. Vous êtes fous tous deux de vouloir vous appliquer ces sortes de choses; et voilà de quoi j'ouïs l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des personnes qui le chargeaient de même chose que vous. 11 disait que rien ne lui donnait du déplaisir comme d'être accusé de regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait; que son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes, et que tous les personnages qu'il représente sont des personnages en l'air, et des fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie pour réjouir les spectateurs; qu'il serait bien fâché d'y avoir jamais marqué qui que ce soit; et que, si quelque chose était capable de le dégoûter de faire des comédies, c'étaient les ressemblances qu'on y voulait toujours trouver, et dont ses ennemis tûchaient malicieusement d'appuyer la pensée , pour lui rendre de mauvais offices auprès de certaines personnes à qui il n'a jamais pensé. Et, en effet, je trouve qu'il a raison; car pourquoi vouloir, je vous prie , appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles, et chercher à lui faire des affaires, en disant hautement : « Il joue un tel , » lorsque ce sont des choses qui peuvent convenir à cent personnes ? Comme l'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde; et, s'il faut qu'on l'accuse d'avoir songé à toutes les personnes où l'on peut trouver les défauts qu'il peint, il faut, sans doute, qu'il ne fasse plus de comédies.
N'y a-t-il pas là encore quelque exagération voulue? et admettrons-nous sans réserve que tous les personnages représentés par Molière soient « des personnages en l'air, des fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie »? Comment ferait-il pour peindre en eux « principalement les hommes de son temps », s'il ne les observait pas de près et ne se souvenait pas de ce qu'il a observé? 11 y a contradiction, semble-t-il, dans les termes, mais dans les termes seulement, car Molière n'a jamais voulu dire que ses personnages n'eussent aucun fond de réalité vivante. S'il a outré quelque peu l'expression de sa pensée, c'est, il ne le cache pas, que ses ennemis ont cherché « à lui faire des affaires » près de certaines personnes
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à qui il n'avait jamais pensé. Mais écoutons la Grange, l'historien de la troupe, si estimé de lui : « On peut dire que dans ses pièces il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier en plusieurs endroits sur les affaires de sa famille et qui regardaient ce qui se passait en son domestique. » Ceci ne parait pas moins absolu dans la forme. Molière s'est étudié lui-même comme il a étudié les autres; mais combien de fois s'est-il « joué » lui-môme sur le théâtre et combien de fois y a-l-il traduit ses contemporains tels quils étaient, en se con- Icntant de changer leur nom? Trissotin et Vadius sont plutôt des exceptions, et encore n'esl-on nullement certain que Vadius soit Ménage, où même que Trissotin soit Cotin seul. Que Molière emprunte à la réalité des traits qu'il combine ensuite, oui; qu'il lui emprunte des caractères tout faits, non. C'est en cela qu'il a raison de parler de sa « fantaisie » créatrice. Ses personnages ne sont pas des fantômes, puisqu'ils ont la réalité pour fondement solide; mais ils ne sont pas davantage des portraits, puisque l'imagination de Molière les transfigure :
Je crois à ce que dit Molière des prétendus portraits dans son Impromptu. mais par des raisons plus radicales que celle qu'il donne. Il y a des traits à l'infini chez Molière, mais pas ou peu de portraits. La Bruyère et les peintres critiques font des portraits patiemment, ingénieusement. Molière, lui, invente, rnjrendre ses personnages, qui ont bien çà et là des airs de ressembler à tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-mêmes J.
Lui-même, la Bruyère, dans sa Préface, avoue bien qu'il tire ses caractères de la cour de France et des hommes de sa nation, mais ne veut pas qu'on les restreigne à une seule cour et à un seul pays, car son plan est de « peindre les hommes en général ». Si c'est là le plan de la Bruyère , comment définirat-on celui de Molière? Mais il s'est chargé de le défiuir lui-niènie, et il a dissipé les contradictions apparentes en disant : « L'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre siècle. « Ainsi tout s'explique; ainsi l'on comprend comment, d'une part, il lui est impossible « de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde », et comment cependant il est sincère en déclarant qu'il ne fait le portrait de personne, puisque, à l'aide do traits particuliers, il peint l'homme en général; comment enfin il peut être le poète de son pays et de tous les pays, de son temps et de tous les temps.