Prier, orare
^ Hiitoire de la littérature française, t. I".
crite se dénonce : « quatre siècles plus tard, le faux dévot de Molière se déguise si bien qu'on le confond avec le vrai dévot. » Jean de Meung pourtant, comme plus tard Molière par la bouche de Cléante, dut justifier ses intentions et protester
Qu'oncques ne fut s'intention De parler contre homme vivant, Sainte religion suivant.
Les ancêtres de Tartuffe aux seizième et dix-septième siècles. — Le théâtre : l'Arétîn et Slachiavel. — La satire : Régnier. — Le roman : Scarron.
Au xvi« siècle, l'hypocrisie revêt des formes plus variées : de Boccace à Henri Estienne et à Marguerite de Navarre, la « papelardie », qui ïl'est, étyraologiquement, que la goinfrerie, mais qui peu à peu devient une sorte d'hypocrisie sensuelle, soulève un rire un peu grossier. Rabelais innove peu sous ce rapport. Il est vrai qu'il crée Panurge, lequel a soixantetrois manières de trouver de l'argent, « dont la plus honnorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, beuveur, batteur de pavez »; mais ce Panurge, « au demeurant le meilleur fils du monde «, est un ancêtre de Figaro plus que de Tartuffe.
En revanche, l'hypocrisie monte sur la scène dans la Mandragola (la Mandragore) de xMachiavel et lo Ipocrito de l'Arétin. Frate Timoteo, le casuiste de la Mandragore, est mêlé à une intrigue équivoque dont on ne saurait donner ici une analyse. Cet étrange directeur de conscience donne des consultations morales assez semblables à celle que Tartuffe donne à Elmire à l'acte IV : il sait, lui aussi « rectifier la mal de l'action >) par la pureté de l'intention et l'utilité de la fin. Chez TArétin, messer Ipocrito, « qui a un manteau étroit, rayé, qui marche toujours les yeux baissés et a toujours un bréviaire sous le bras », est plutôt un parasite glouton qu'un méchant homme. Il règne dans la maison du vieux Liseo, cet Orgon italien, mais il se garde d'y entrer en lutte avec la famille de sa dupe, et môme la fille de Liseo trouve en lui un serviteur trop indulgent de ses jeunes fantaisies.
Machiavel et l'Arétin continuent, en somme, à exploiter, en la rajeunissant, la tradition du « papelard ». Plus originale est la physionomie de celte Macette, que Régnier nou'^ peint dans sa satire XIII:
Elle a mis son amour à la dévotion.
Sans art elle s'habille, et, simple en contenance. Son teint mortifié presche la continence. Clergesse, elle fait jà la leçon aux prescheurs, Elle lit saint Bernard, le Guide des pécheurs. Les ilédilalions de la mère Thérèse, Sait que c'est qu'hypostase avecque syndérèBe ; Jour et nuit elle va de couvent en couvent, Visite les saincls lieux, se confesse souvent, A des cas rtservez grandes intelligences, Sçait du nom de Jésus toutes les indulgences. Que valent chapelets, grains bénits enfilez. Et l'ordre du cordon des pères récollez. Loin du monde elle fait sa demeure et son gîte ; Son œil tout pènilenl ne pleure qu'eau bénite; Enfin, c'est un exemple, en ce siècle tortu, D'amour, de charité, d'honneur et de vertu. Pour béate partout le peuple la renomme. Et la gazette mesme a desjà dit à Rome, La voyant aimer Dieu et la chair maîtriser. Qu'on n'attend que sa mort pour la canoniser.
Macette, sans porter l'habit religieux, est une «béguine •> qui, prude par l'extérieur, est demeurée vicieuse au fond. I/extérieur, d'abord, est peint de traits expressifs :
Cette vieiUe chouette, à pas lents et posez, La parole modeste et les yeux composez. Entra par révérence, et, resserrant la bouche, Timide en son respect, semblait saincte Nitouche.
Jlais elle dépouille bientôt cette pruderie d'emprunt, et son langage, tantôt perfidement insinuant, tantôt c\nique, va éveiller les mauvais sentiments dans l'âme de la jeune fille qu'aime Régnier. Ce long sermon hypocrite est semé de vers qui sont devenus proverbes :
L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus... Le péché que l'on cache est demi pardonné...
VA que reproche-t-elle au poète, outre sa pauvreté, ses rèvelies mélancoliques, ses satires?
Jamau oa ne luy voit aux mains des patenostres.
C'est à peu près ce qu'Orgon dit de Valère:
Je ne remarque point qu'il hante les églises.
Toutefois, si Molière s'est souvenu de Régnier, il n'a pu s'inspirer que de l'esprit général de la satire XIII. En revanche, on a démontré de nos jours* qu'il a gardé un souvenir précis du roman de Polyandre (1648), attribué à Charles Sorel, et il est permis de croire qu'il n'a pas ignoré non plus l'œuvre de l'Espagnol Barbadillo, la Hija de Celestina {la Fille de Célestine) ^ imitée par Scarron dans les Hypocrites, une de ses Nouvelles tragi-comiques. Chez Scarron l'hypocrite s'appelle Montufar; il est suivi de deux hypocrites femelles, deux Macetles, Hélène et Mendez, et parcourt l'Espagne, où il fait d'innombrables dupes. A Séville il édifie tout le monde par sa piété. Comme il sort d'une église, escorté d'une foule de personnes qui baisent ses vêtements, il est reconnu par un gentilhomme qui a découvert ses fourberies et qui le frappe. Mais le peuple se précipite sur le sacrilège qui outrage un saint et va le mettre en pièces, quand Montufar le couvre de son corps, supplie la foule de l'épargner, le relève, l'embrasse tout couvert de sang et de boue, s'accuse lui-même :
« Je suis le méchant, disait-Il à ceux qui le voulaient entendre; je suis le pécheur; je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez-vous, continuait-il, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien, que je n'aie pas été toute ma vie un larron, le scandale des autres et la perdition de moi-même? Vous êtes trompés, mes frères; faites-moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos cpées. » Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla jeter avec un zèle encore plus faux aux pieds de son ennemi, et, les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais aussi il alla ramasser son épée, son manteau et son chapeau, qui s'étaient perdus dans la confusion. Il les rajusta sur lui, et, l'ayant ramené par la main jusqu'au bout de la rue, S3 sépara de lui, après lui avoir donné plusieurs embrassemenls et autant de bénédictions.
Qui ne reconnaît là, en germe, la scène vi de l'acte III? Le peuple fait comme Orgon : il sent redoubler son admiration pour Montufar, et les petits enfants courent après lui en criant: « Au saint ! »