M. Monval, dans le Moliétiste de juillet et août t8S
J. Cf. Molière, Scairon et Barbadillo, de P. d'.\glosse (de RoberTille), 1881.
Analyse de I» pièce.
Acte ]"■. — Une exposition admirable groupe autour de M™« Pernelle, la vieille, acariâtre et dévote mère du chef de famille Orgon, sa femme Elmire, ses enfants Damis et Marianne, son frère Cléante et la soubrette Dorine, tous diversement émus de l'autorité que chaque jour dans la maison prend Tartuffe, recueilli charitablement par Orgon, et de ses sourdes intrigues pour détacher le père de ses enfants, le mari de sa femme, peut-être pour séduire celle-ci, comme Dorine le conjecture déjà. M™« Pernelle défend Tartuffe, s'emporte contre tous ceux qui l'attaquent, et dit vertement son fait à chacun. Les scènes qui suivent le départ de M"^^ Pernelle irritée achèvent de nous faire connaître le cagotisme de Tartuffe et ses manœuvres louches. Tout aussitôt, l'arrivée d'Orgon, revenu d'un court voyage, nous permet de constater qu'on n'a point exagéré son engouement pour Tartuffe, car c'est de Tartuffe seul, non des siens, qu'il se montre PTéoccupé, et l'on rit avec Dorine de ses attendrissements naïfs. En vain Cléante s'efforce de le désabuser et distingue entre l'hypocrisie et la dévotion vraie. A la manière dont Orgon trace le portrait de Tartuffe, nous sentons que son aveuglement est incurable. Il refuse même d'écouter Cléante, qui lui rappelle le mariage décidé entre Marianne et le jeune Valère, et l'on devine que, là encore, Orgon est inspiré par Tartuffe.
Acte IL — Contraint par cette démarche de Cléante de presser la réalisation de ce projet, Orgon annonce à sa fille qu'il a résolu de lui faire épouser Tartuffie. Devant sa résistance, timide pourtant, il s'emporte; mais Dorine arrive au secours de Marianne, tient tête à Orgon, puis reproche à Marianne sa mollesse. Cet acte, où l'action se noue, mais dont la raison d'être est surtout — après l'exposition où tout le monde parle de Tartuffe — de nous faire attendre plus impatiemment encore son arrivée, contient la plus touchante de ces scènces de dépit amoureux où excelle Molière. Valère, qui vient d'apprendre le mariage projeté, et Marianne, qui le trouve bien prompt à douter de sa foi, se brouillent et se réconcilient dans la même scène, sous le regard indulgent de Dorine, qu rapproche leurs mains.
Acte IIL — Enfin Tartuffe paraît, et ses premières paroles nous le montrent tel qu'il est : non pas un hypocrite, mais l'hypocrisie même. L'occasion s'offre à lui pour la première fois d'entretenir seul à seul Elmire, qui l'a fait mander pour le prier de ne pas s'opposer au mariage de Valèreet de Marianne. Il lui déclare sa passion. Elmire n'y répond qu'avec une froideur méprisante; mais Damis, qui a tout entendu d'un cabinet voisin, instruit son père des audacieux propos de Tartuffe. Au moment d'être confondu, Tartuffe triomphe par le plus habile des artifices; sans rien dire de l'accusation précise qu'on dirige contre lui, il s'accuse de toutes sortes de crimes vagues, et fait si bien par son humilité, que la colère d'Orgon éclate, non contre lui, mais contre Damis. Non content de chasser son fils comme un calomniateur, Orgon fait à Tartuffe donation entière de ses biens.
Acte IV. — Sans succès Cléante tente une démarche auprès de Tartuffe, lui conseille de ne pas brouiller tin fils avec son père, de ne pas accepter une donation qui ruine toute une famille. Tartuffe ne répond que par des échappatoires et des subtilités decasuiste, puis se dérobe. Vainement aussi la pauvre Marianne se jette aux pieds de son père, le supplie de la soustraire à un mariage odieux. D'abord attendri, Orgon affermit son cœur contre toute faiblesse humaine. C'est alors qu'Elmire saisit le seul moyen qui lui reste de désabuser son mari en démasquant Tartuffe. Elle cache Orgon sous la table, fdt appeler Tartuffe, justifie près de lui avec adresse sa conduite, dissipe ses défiances et lui persuade insensiblement qu'il est aimé. Pour dissiper les feints scrupules d'Elmire, Tartuffe expose avec aisance les principes d'une casuistique perverse. Orgon se montre; il ne se trouble pas, et soutient jusqu'au bout son caractère hypocrite; mais quand il voit la partie perdue, il parle haut et menace : « La maison est à moi. « Orgon est d'autant plus troublé qu'il craint, avec raison, que Tartuffe n'ait emporté certaine cassette où sont contenus des papiers compromettants.
Acte V. — Orgon fait connaître à son beau-frère ses inquiétudes :1a cassette dérobée par Tartuffe est celle qu'un proscrit lui a laissée en dépôt. La famille se rassemble autour de son chef consterné; mais M™* Pernelle n'est pas encore convaincue et s'obstine à crier à la calomnie. Il lui faut bien se rendre à l'évidence lorsque l'iruissier Loyal, une autre variété de l'hypocrite, aux manières doucereuses, vient sommer Orgon d'avoir
à sortir de sa propre maison, surtout lorsque Tartuffe luimême, rendant inutile une tentative de Valère pour mettre Orgon en lieu sûr, apparaît, suivi d'un exempt qu'il a voulu accompagner pour arrêter son bienfaiteur. Par un brusque revirement, c"est Tartutfe que l'exempt arrête, et la pièce se termine sur un bel éloge du roi, ennemi de la fraude, qui ne laisse point la scélératesse impunie.
La composition dans le « Tartuffe. » — Force dramatique de l'exposition et du dénouement.
Le Tartuffe est la pièce la plus fortement composée de Molière : plus vive et plus dramatique que le Misanthrope, plus égale et serrée que Y Avare, plus profonde que les Femmes savantes.
On en a toujours et surtout admiré l'exposition, la plus belle sans doute du théâtre comique français. « L'exposition de Tartuffe, disait Gœthe, n'est qu'une fois dans le monde. C'est, dans ce genre, ce qu'il y a de plus grand. » Les admirables scènes qui ouvrent le premier acte mettent sous nos yeux l'intérieur d'une famille où les menées de Tartuffe jettent la division et l'inquiétude. « Tout le monde est ému et presque hors de soi : vous diriez l'agitation d'une maison où s'est introduite une bête dangereuse '. » Dès ce premier acte aussi l'action se noue, carie nœud de l'action, c'est la demande que Cléante fait à Orgon au nom du jeune Valère, fiancé de Marianne. C'est la démarche de Cléante qui décide Orgon à presser l'autre mariage qu'il rêve pour sa fille, et à découvrir à celle-ci ses intentions. C'est de là que naît chez Elmire l'idée d'entretenir Tartuffe à part; d'où les imprudentes révélations de Damis, si bien déjouées par l'hypocrite qu'il accuse, d'où enfiil la donation faite à Tartuffe par Orgon, de plus en plus aveuglé.
Mais si tout le monde parle de Tartuffe dans les deux premiers actes, on ne le voit pas avant le troisième. « S'il avait paru trop tôt, si l'on n'avait pas répandu le comique à flots autour de lui et avant lui, son apparition eût semblé, non seulement trop peu vi-aisemblable, mais trop effrayante pour
i . Nisard, Histoire de Im littérature française.
la comédie. Le poète n'a pas cru devoir consacrer moins de deux actes à préparer sa venue, si bien que nous le connaissons à fond sans l'avoir une l'ois entendu. Que la Bruyère dise tout ce qu'il voudra : ce « Laurent, serrez ma haire... » est le plus admirable début dramatique et comique que l'on puisse inventer. De tels traits emportent le reste et déterminent un caractère*. » Plus la préparation a été savante, plus notre impatience '«'est accrue, plus frappant et entraînant est le coup de théâtre. Mais à partir de ce troisième acte, notre inquiétude va grandissant avec l'audace de Tartuffe et l'aveuglement d'Orgon, et l'on finit par aboutir à une véritable impasse, d'où les victimes de l'hypocrite ne sortiront que grâce au dénouement conçu par Molière. Ce dénouement a souvent été critiqué comme une de ces fins trop commodes de pièce que proscrit Horace : ici, c'est l'exempt qui jouerait le rôle du deiis ex machina. Peu de jugements sont plus injustement dédaigneux que celui de Schlegel et sur ce dénouement et sur la pièce entière :
Le Tartuffe est une peinture 1res frappante de l'hypocrisie, et qui donne le signalement le plus exact de ce vice ; c'est une excellente satire sérieuse, mais, à quelques scènes près, ce n'est pas une comédie. On convient généralement que le dénouement en est mauvais, parce qu'il est amené par un ressort étranger à la pièce; il est encore blâmable sous un autre rapport: c'est que la situation de cet Orgon, sur le point d'être expulsé de chez lui et jeté en prison, fait naître l'idée d'un danger réel et bien différent de l'embarras ridicule où lé poète comique aurait eu le droit de le plonger pour le punir de son aveugle confiance. On voit là manifestement le but sérieux de l'ouvrage, el le panégyrique du roi n'est autre chose qu'une humble dédicace, par laquelle Molière implore la protection du monarque contre la vengeance des faux dévots.
Loin d'être « amené par un ressort étranger à la pièce », le coup de théâtre qui termine le cinquième acte est la conséquence naturelle et nécessaire peut-être de la pièce entière. Si l'hypocrisie de Tartuffe n'avait été que superficielle et plaisante, le dénouement aurait pu être plaisant aussi, analogue à celui qu'imaginait Boileau, si l'on en croit Brossette : « Une scène de coups de bâton donnés méthodiquement. « Mais il s'agit d'une donation de biens captés, d'un odieux abus de confiance, de la soustraction d'une cassette pleine de papiers d'État, Si toutes ces choses sont graves, le dénouement ne peut être léger; et si ces choses ont le caractère d'un crime public, de quelle nature le châtiment peut-il être? u Une peste publi-