Sainte-Beuve, Port-Royal, III
que, dit justement M. P. Mesnard, ne pouvait être conrenable' ment punie que par la puissance publique. » Si le roi n'intervenait pas lui-même dans une question que lui seul peut trancher, la situation n'aurait d'issue ni du côté d'Orgon, qui resterait criminel d'État pour n'avoir été que trop crédule, ni du côté de TartufTe, si ce n'est par un procès; et la belle perspective que celle d'un procès pour clore une action dramatique, pour apaiser l'indignation des spectateurs I Qu'on reproche à Molière d'avoir ainsi conçu et mené son drame, mais qu'on ne lui reproche pas d'y avoir adapté ce dénouement, qui, pour être une flatterie adroite, n'en est pas moins une fin logique.
Au reste, si ce dénouement était factice à ce point, il ne plairait pas autant au public d'aujourd'hui, qui n'a pas les mêmes raisons que les contemporains de Louis XIV d'applaudir à l'éloge du prince, mais qu'égayé toujours et soulage la confusion du trompeur trompé. Ainsi ce dénouement est juste assez comique pour nous faire rire aux dépens de Ihypocrite qui un moment nous avait fait peur, juste assez tragique pour satisfaire notre conscience inquiète.
Mais dans quelle mesure la pièce entière est-elle comique, et dans quelle mesure convient-il d'accepter ou de repousser l'arrêt dogmatique de Schlegel : « A quelques scènes près, ce n'est pas une comédie ? « Schlegel et, en général, les Allemands se font de la comédie une idée au moins incomplète : elle est pour eux une fantaisie vive et brillante à la manière d'Aristophane, et non une étude morale assez profonde pour rencontrer parfois — mais parfois seulement — la tristesse. Oui, la comédie de Molière est « sérieuse » à de certains endroits, et Tartuffe est sans doute la plus sérieuse qu'il ait écrite. Mais elle ne l'est pas uniformément, et, tout compté, elle reste une comédie.
Part de la comédie pare dans » Tartuffe ». — Le«« caractères purement comiques; 11I"<« Pernelle et Dorine.
Dans son Éloge de Molière, Chamfort loue l'adresse avec laquelle le poète prend son comique dans les rôles accessoires, ne pouvant le faire naître du rôle principal. 11 n'est pas sûr, nous le verrons, que le rôlo principal lui-même ne soit pas
comique par certains côtés. Mais il est vrai que le comique est surtout répandu sur les caractères secondaires.
Dès la première scène nous sommes en présence de M™«Pernelle, la duègne incomparable, la seule qui se trouve dans tout le théâtre de Molière. « Donnez-moi deux rôles comme M^^Pernelle, disait M"'" Mars vieillissante, et je reste au théâtre encore dix ans. >' M""* Pernelle, en effet, n'est point une de ces vieilles à qui la tête « grouille », comme dirait M™^ Jourdain. De son âge elle a, sans doute, le bavardage inlarissa ble, et elle aime à se répéter autant qu'à vanter son infaillible expérience : « J'ai prédit cent fois à mon fils... Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit. » Mais sa raison est lucide, malgré son étrange engouement pour Tartuffe, dont elle est « coiffée », elle aussi. Les portraits peu bienveillants qu'elle trace de tous ceux qui l'entourent ne sont pas d'une fausseté absolue, et l'auteur de la Lettre sur la comédie de l'Ini' posteur remarque justement qu'on peut connaître, d'après elle, mais mieux qu'elle, les personnage» dont elle fait la peinture satirique, en ôtant seulement ce qu'elle y met du sien, égarée qu'elle est par l'austérité ridicule du temps passé. Chacun a son mot, et ce mot d'ordinaire est dur. Damis est « un sot en trois lettres », un « fou ». Elmire est une « dépensière », qui près des enfants d'Orgon remplace mal « leur défunte mère ». Mariane fait en vain la doucette; elle ne trompe pas l'œil exercé qui surveille ses menées. Gléanle prêche des maximes que ne doivent point suivre les honnêtes gens; il ferait mieux de rester chez lui.
Je vous parle un peu franc, mais c'est là mon humeur, Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.
N'est-ce que de la franchise? M"' Pernelle n'est pas seulement maussade: elle est malveillante par nature; elle a des épigrammes amères et des insinuations perfides :
Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien.
Elle s'emporte : « Jour de Dieu' » Elle ricane, elle ne s'interdit même pas les jeux de mots : la plaisanterie sur la tour de Babylone ne témoigne pas en faveur de son goût. Bavarde intempérante, ce qui lui semble le plus intolérable dans la maison d'Elmire, c'est que « chacun y parle haut » et qu'elle va — déplorable extrémité! — se voir « contrainte de se taire ».
C'est aussi et surtout qu'on n'y respecte rien, c'est-à-dire qu'on ne la respecte pas assez, qu'on ne l'écoute pas assez quand elle gronde ;
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée.
Difficilement elle se résigne à n'être plus la maîtresse; ses aigres et impérieuses boutades sont pour elle une revanche de tous les jours. Mais les vilains côtés de ce caractère disparaissent sous le ridicule d'un verbiage suranné, et M™« Pernelle reste avant tout plaisante par son affection sénile pour les dictons, pour les locutions proverbiales, pour les souvenirs et les exemples du vieux temps. Elle ne l'est pas moins par son entêtement à « garantir » Tartuffe pour homme de bien. Alors même qu'Orgon est désabusé, elle refuse de se rendre à l'évi-. dence, elle reprend de plus belle le développement de son lieu commun sur la vertu toujours enviée et poursuivie dans le monde; elle veut entendre et voir. Elle voit enfin, elle entend, et « tombe des nues ». Ce personnage est donc comique avant tout; il l'est par sa maussaderie même, comme par sa démangeaison de parler et par son aveuglement.
En face de la quinteuse M™^ Pernelle est la rieuse Dorine, en qui Sainte-Beuve salue « le gros de la muse de Molière », sa verve drue et plantureuse. On conçoit que M™^ Pernelle la déteste, car Dorine « à jaser tient le dé tout le jour », et sa voix mordante couvre toutes les autres voix. Orgon voit en elle « une peste » et s'indigne des privautés, ^Taiment un peu fortes, qu'elle prend dans sa maison. Tartuffe a ses raisons pour redouter les éclats de sa verve gauloise. Mais Elmire lui est indulgente ; Mariane lui parle avec une nuance marquée d'affection, presque de respect; elle est la providence de Valère : c'est en sa présence que les jeunes gens s'entretiennent, c'est elle qui les réconcilie, c'est elle peut-être qui a ménagé entre eux cet amour et ce mariage. Elle occupe donc une grande place dans la maison. Quelle place? On ne sait trop, et, à vrai dire, on ne nous laisse pas même deviner son âge. A l'entendre parler et rire, on la dirait jeune; môme elle a de la jeunesse un certain défaut de mesure dans la plaisanterie. D'autre part, si elle est jeune, comment s'expliquer qu'elle ait acquis chez Orgon une telle influence, et qu'Orgon lui-même, dans les moments où il est le plus irrité contre elle, ne songe pas à la renvoyer? 11 faut donc admettre qu'il est habitué à la liberté
1 i CUL'US DE LITTERATURE
de ses allures et de ses paroles, et qu'il est contraint de la subir, quoi qu'il en ait, parce que Dorine fait en quelque sorte partie de la famille. On a pu, en ces derniers temps, engager une discussion sur le point de savoir si le rôle de Dorine devait être considéré comme le rôle d'une soubrette délurée ou d'une servante plus mûre et plus considérée que les servantes ordinaires. Exagérant ce dernier point de vue, qui semble le vrai, quelques-uns ont élevé Dorine à la dignité de dame de compagnie. M. Francisque Sarcey (en insistant peut-être un peu trop (le son côté sur la « vieillesse » de Dorine, car elle peut servir en Cette maison depuis quinze ans et n'avoir pas même la quarantaine) a ramené les choses à la vraie mesure :
Dorine est une servante qui a éleré les deux enfanta d'Orgon, qui leur a servi de mère, quand leur vraie mère est morte, qui a pris la haute niaii: dans la maison, et qui garde, même après qu'une nouvelle femme y est enlrro par un second mariage, son franc parler et ses habitudes de gouvernement. K.Ue dit son fait ^'i tout le monde, et n'en fait qu'à sa tète. Ce n'est pa« sti; h'ment parce qu'elle est bonne, et loyale, et dévouée qu'Orgon lui passe toutes SOS incartades : c'est que quinze ans de domination ont donné à Dorine 1.. droit de parler haut. KUe a été quinze ans la maîtresse au logis. Elle l'est encore; carElmire, quieat une aimable femme un peu coquette, ne l'occupe guère des enfants, qu'elle aime uniquement par bonté d'àme. Mais je ne saurais admettre que Dorine soit une dame de comfiagnie, d'une éducation i peu près égale à celle de ses maîtres. Elle a l'esprit plus droit qu'Orgon ; cela ' est possible, cela est même certain. Mais elle n'est, après tout, qu'une servante, et quand elle va trop loin, lorsque, avec tout son bon sens, elle se laisse, au cinquième acte, emporter à une plaisanterie inconvenante, Orgon la remet fort bien, et d'un mot très rude, à sa place :
Taisez-vous ! c'est le mot qu'il vous faut toujours dire '.
Est-ce de ce ton qu'on parle à une dame de compagnie? Décrassez Martine, mettez-la en condition chez Orgon ; qu'elle y apprenne le français en écoutant ce qui se dira autour d'elle ; qu'elle prenne peu à peu, gr&ce à la confiance qu'elle inspirera, de l'empire dans la maison; celle qui disait si plaisamment :
La poule ne doit point chmter devant le coq,
dira avec la même verve de bon sens, mais avec plus de correction et de tenue :
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire.
Toutes deux sont de la même famille. Dorine, c'est Martine éduqn^ et devenue maîtresse femme.
An reste, Molière lui-même nous donne une indication suffisamment précise lorsque, après avoir prêté à Dorine un mot un peu cru, il a soin d'écrire, entre parenthèses: « C'est un*^ ser- ^vanlo qui parle. « Mais cetle servante a bien de la pénétration : n'est-ce pas elle qui. la première, devine les sentiments de
TartufTe pour Elmire, qui nous en avertit par deux fois, et qui par là nous prépare aux scènes décisives des actes III et IV? Elle se distingue aussi des autres servantes de comédie par une vigueur de langage qui n'exclut pas la correction, à tel point que Molière a pu, sans trop d'invraisemblance, mettre dans sa bouche des tirades entières qui, avant 1669, étaient dans celle de Cléante.
Les personnages de deiui-tcinte. — Elniire et les enfants d'Orgou.
Elmire, elle, sourit et ne rit pas. « Elle est d'une humeur douce, » au témoignage de Damis, et on le voit bien, et il est nécessaire qu'elle le soit : si son humeur était plus vive, le drame n'existerait pas, ou finirait trop tôt, par un brusque éclat. Mais elle n'oppose à Tartuffe qu'une «discrétion » qui dédaigne et ne s'indigne pas :
Ce n'est pas mon hnmeur de faire des éclats : Une femme se rit de sottises pareilles... Pour moi, de tels propos je me ris simplement, Et Vèclat là-dessus ne me plait nullement. J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages Dont l'honneur est armé de griffes et de dents, Et veut au moindre mot dévisager les gens : Me préserve le Ciel d'une telle sagesse I Je veux une vertu qui ne soit point diablesse
Peut-être est-elle un peu froide, mais d'une froideur que tempère et anime parfois la bonté. Si cette bonté semble manquer d'énergie, si elle n'a pas lahaine vigoureuse du vice, n'oubhons pas combien difficile est sa situation près d'un vieux mari qui est un Orgon, d'une belle-mère qui est M"« Pernelle, et d'enfants qui ne sont pas les siens. Sans cet heureux équilibre de qualités raisonnables, mais aimables aussi, elle n'imposerait pas le respect à Orgon, elle prêterait davantage aux critiques de ^[me Pernelle, qui peut à peine lui reprocher sa mine et sa mise de princesse, sa coquetterie tout extérieure, dont sonhonnôtelé n'est pas compromise.
Elmire est la plus honnête femme qui ait été imaginée par un poète. Mariée k i!n sot, elle est néanmoins fidèle à son mari ; elle se défend contre les en-
1« COURS DE LITTKKATUHE
treprises galantes comme une mère de famille doit le faire, sans scandale et sans bruit. Il y a bien de? soupirs refoulés dans le sein d'Elmire. Comme elle a dû souffrir de la petitesse de son époux, de la mauvaise humeur de sa vieille et bavarde belle-mère, elle qui est si haute d'intelligente et de cœur ! Elle a concentré ses affections sur les enfants de son mari, jeunes gens qu'elle aime comme si elle était leur mère. Autant qu'elle peut, comme un propice arc-en-ciel, elle apaise lesoraj^es delà famille... Quelle habileté dans cctto demi-teinte du caracti're d'Elinire, de la jeune femme unie à un vieillard ! Si Molière l'eut faite passionnée, tout le reste devenait à l'instant impossible ou Invraisemblable : la résistance d'Elmire perdait de son mérite. Elmire était obligée de s'offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point. Elle n'éprouve pour Tartuffe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c'est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l'im- ])osteur... Elmire, Honrit;tte, c'est la même femme; Elmire, c'est Henriette mariée à un bourgeois sur le retour. M. Orgon a vieilli plus vite que sa femme ; la chose arrive à tous les hommes d'un esprit subalterne. Elmire a renoncé, en se mariant avec cet homme, au bel esprit, le plus grand luxe du xviic siècle, mais c'est là tout le sacrifice qa'Elmire a pu faire. A aucun prix elle n'eût consenti à se façonner aux exigences dévotes de sa belle-mère. M™' Pernelle, aux excès religieux de son mari, M. Orgon. Elmire, c'est la providence visible de cette maison attaquée par Tartuffe, La comédie ! elle n'est pas autour de Tartuffe, elle est autour de celte belle et chaste Elmire. L'ombre hideuse de Tartuffe s'est trouvée si fort enveloppée dans le reflet de celte aimable et pure existence, que nos yeux ont pu supporter cette ombre iégoùtante sans dégoût, 'Voilà, selon mon humble critique, tout le grand secret de ce chefd'œuvre*.
Caractère tempéré, esprit juste, âme un peu molle, mais bienveillante, Elmire s'est fait bien venir sans peine des enfants d'Orgon. Sa belle-fiUe Mariane a aussi « un esprit assez doux >■, c'est Orgon qui le reconnaît, et l'on peut trouver même avec Dorine que sa douceur est bien résignée, quand on la voit « mollir » dans les circonstances critiques. Mais que peut-elle contre l'empire d'un père, et d'un père absolu? Elle n'est point lâche, puisqu'elle rêve vaguement d'un suicide, si l'on contraint ses inclinations; puisque surtout, lorsqu'il le faut, se jetant aux genoux de son père, elle trouve des accents d'une poignante éloquence pour le supplier de ne pas lali\Terà l'homme qu'elle « abhorre )>, à qui elle préfère la pauvreté ou les austérités du couvent. Mais la timidité naturelle qu'elle avoue, la pudeur du sexe, le devoir de fille, tout fait d'elle une sœur de cette Lucinde à qui Lisette, dans l'Amour médecin, prêche vainement la résolution.
LUCINDB.
Mais que veux-lu que je faase contre' l'autorité d'un père? Bt, •'il e«t Inexorable à mes vœux...
1. llippplyte Lucas, Histoire du théâtre fronçait, i. 1-; Qémin, Lexique dt Molière; i. Janin, Histoire de la littérature dramatiçuê, t H.