LISETTE
Ailes, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison.
Quand l'impétueux Valère lui reproche de ne pas savoir aimer, il en croit trop vite les apparences; mais ces apparences, enfin, sont contre elle. Un peu joueur, un peu « libertin », Valère n'est qu'une silhouette élégante, malgré la scène qui rassemble, avec autant d'art que de charme, la brouille et la réconciliation des deux jeunes gens. La physionomie de Damis est marquée de traits plus précis. Doué de plus de générosité que de raison, de plus de candeur que de patience, il est le premier qui déclare une guerre ouverte àTartufîe:
Sur ses façons de faire à tout coup je m'emporte : J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.
Damis est, en efiFet, l'homme des « éclats », et il éclate « à tous coups », avec la spontanéité irréfléchie de la jeunesse. Dorine connaît bien ses « transports ordinaires ». Elmire essaye en vain de lui imposer silence : il veut savourer à longs traits «le plaisir de se pouvoir venger », et n'aboutit qu'à rendre plus complet le triomphe de TartufTe, mais, du moins, précipite la crise. Quand cette crise est à son comble, il la compliquerait encore, si on le laissait agir, par les moyens ingénieux qu'il imagine pour tout simplifier :
Laissez-moi, je lui Tenx couper les deox oreilles...
Et pour sortir d'affaire, il faut qae je l'assomme.
CLÉANTE
Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
La main lui démange encore lorsque l'huissier Loyal, ce Tartuffe patelin, si digne de servir d'instrument à l'autre Tartuffe, courbe devant lui son dos propice aux coups de bâton. Par ses emportements juvéniles et ses belles audaces, Damis éveille le sourire plus que le rire. S'il est vif, il est bon; et même sa vivacité n'est qu'une manifestation parfois intempérante de sa bonté. Ce personnage, plus comique que ceux d'EIlmire et de llariane, ne l'est donc pas exclusivement.
l* COURS DE LITTÉHATUKE
Dans qnelle mesure Orgon cst-U comique? — Dans quellemesure est-il odieux?
Si l'on poussait les choses au noir, Orgon paraîtrait, dans la première partie de ia pièce, aussi odieux que comique. Un « charme » véritable — le mot de Cléanle est bien juste — produit dans l'âme de cet homme fasciné, « hébété » les mêmes ravages que l'avarice dans l'âme d'Harpagon. Sa femme, ia jeune et belle Elmire, semble lui être devenue indifférente. I' chasse son fils de la maison paternelle et le déshérite. Il impose à sa fille un mariage odieux, qu'il hâte d'autant jiliiï que sa famille y résiste davantage :
Et je vais me hâter de lui donner ma fille, Pour confondre l'orgueil de toute ma famille...
Dès ce soir, pour tous faire enrager.
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
Qu'il faut qu'on m'obéisse, et que je suis le maître...
Faire enrager le monde est ma plus grande joie.
C'est le langage d'un despote capricieux. 11 est vrai qu'un nu ment il se laisse attendrir par les supplications de Mariane; mais il a bientôt raison de cette défaillance, et il se montre d'autant plus dur qu'il a plus peur de trahir son trouble momentané :
Allons, ferme, mon cœur! point de faiblesse humaine!...
Mortifiez vos sens avec ce mariage, Et ne me rompez pas la tète davantage.
l'où vient cette sécheresse de cœur, ce détachement de <outes les affections humaines? Des leçons de Tartuffe.
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
Il m'enseigne à n'avoir afiection pour rien,
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femm6,
Que je m'en soucierais autant que de cela.
Mais cette influence de Tartuffe a fait d'Orgon un mauvais mari et un mauvais père. Quand celte influence disparaîtra, au qua-
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trième et au cinquième acte, Orgon sera rendu à sa nature plus médiocre que méchante. On nous apprend que, pendant les troubles de la Fronde, il a montré, pour servir son prmce, de la sagesse et du courage. C'est en faveur de ce zèle que le roi, au dénouement, lui pardonne sa liaison avec un proscrit. A sa « large barbe « on a cru reconnaître en lui un gentilhomme da robe, un magistrat du Parlement, et l'on ne voit guère, en effet, dans quelle autre situation il aurait pu défendre les « droits » du souverain. Mais les charges étaient vénales, et pour les occuper il n'était pas besoin d'être un homme supérieur. Manifestement Orgon est d'une intelligence au-dessous de la moyenne. 11 suffit, pour le juger, de l'entendre racontera Cléante, au premier acte, comment il a fait la connaissance de Tartuffe : sa naïveté se trahit à chaque vers du récit, car tout ce qui l'édifie dans la piété bruyante et l'ostentation d'humilité de Tartuffe, c'est précisément ce qui devait le mettre en défiance. Sur cet inconnu, qui consul te-t-il? Le valet même de l'inconnu, Laurent, « qui dans tout l'imitait ». Et pourquoi la charité de l'imposteur fait-elle impression sur lui? Parce que Tartuffe distribue de l'argent aux pauvres sous ses propres yeux, à lui, Orgon.
Esprit borné, Orgon est sottement entêté, sottement irascible. Au quatrième acte, il tarde bien à sortir de dessous la table; c'est qu'il n'en croyait pas ses oreilles et se révoltait contre l'évidence :
J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon.
Enfin, il ne doute plus; mais quelle stupeur! Il n'en peut revenir; une telle révélation 1' « assomme », et tout aussitôt, par l'entraînement d'un tempérament mal équilibré, il passe d'un extrême à l'autre. Ce n'est pas seulement Tartuffe qui est à ses yeux le plus grand scélérat qu'ait vomi l'enfer, c'est l'humanité tout entière qu'il condamne avec lui :
C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien : J'en aurai désormais une horreur effroyable, Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.
Eh bien ! ne voilà pas de vos emportoments ! Vous ne gardez en rien les doux tornpéraments. Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre, Kt toiiiours d'un excès vous vous jolez dans l'autre.