‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 75 sur 134 · ORGON · texte numérisé non relu

ORGON

L'homme est, je tous l'avoue, un méchant animal.

C'est généraliser avec plus d'audace qu'un la Rochefoucauld, qui admet au moins des exceptions. Mais Orgon ne sait point distinguer : dupe de Tartuffe, il se venge de lui sur tous les hommes. C'est la Rochefoucauld qui a dit que la faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. Le fond de la nature d'Orgon, c'est la faiblesse ; c'est pourquoi Orgon, malgré son air dhomme sage et sa large barbe, restera toujours enfant. Il est enfant dans sa crédulité; ill'est par ses emportements contre Damis, contre Dorine qui lui échauffe la bile et lui met l'esprit en feu, contre l'huissier Loyal, sur le « mufle » de qui il assénerait de si bon cœur

Le plus grand coup d« poing qui se puisse donner,

contre Tartuffe enfin, car il l'injurie et le menace alors qu'il est vaincu, et il a besoin que Cléante l'arrête pour Tempêchei' de descendre « à des indignités ». Ainsi pendant les trois premiers actes il est plaisant par la manière dont son aveuglement se manifeste; pendant les deux derniers, il l'est par la manière dont son ressentiment s'exhale. Toujours et partout il reste un personnage de comédie, et il fallait qu'il le restât. Si Molière eût fait de lui le complice, et non pas seulement la victime de Tartuffe, il eût trop assombri une action déjà presque tragique par instants.

Le personnage de Tartuffe. — Est -il exclasivenient tra- Inique? — Par où peut-il être un personnage de coiiiêdie?

.Mais si tous les personnages qui entourent Tartuffe sont comiques par quelque côté, dans quelle mesure Tartuffe luimême peut-il êlreun personnage de comédie? Sur ce caractère, autant que sur celui d'Alceste, les avis ont toujours été fort partagés. Les uns voient en lui une sorte d'Yago ténébreux, de don Juan dévot et avide, à qui ils prêtent une hypocrisie presque séduisante, tant elle est accomplie, une grandeur et une

beauté presque sataniques. Parmi ceux-là, les plus modérés sont de l'avis de Schlegel ou de Th. Gautier :

Le Tartuffe de Molière, ce faux dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation si pénible que pour la lever il faut un ikus ex machina... Il était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour rappeler la gravité du directeur; le linge uni, mais très blanc, une calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses, mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle, et non la mine de bedeau sournois et libidineux qu'on lui prête.

Oubliez-vous, disent les autres, sous quels traits Dorine nous le représente, « gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille », capable d'engloutir, en un seul repas, « deux perdrix, avec une moitié de gigot », et d'avaler intrépidement « quatre grands coups de vin »? Et ce portrait haut en couleur, Dorine le renouvelle plus d'une fois, qu'elle parle à Orgon ou à Mariane :

Oui, c'est un beau museau!...

Il est noble chez lui, bien fait de sa personne : Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri ; Vous vivrez trop contente avec un tel mari... Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme, Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme I

Il est clair que ces ironies de Dorine n'ont point de sens si Tartuffe est homme à exercer quelque charme de fascination sur une femme. Ce nom même de « Tartuffe » (qu'on trouve déjà, il est vrai, dans les lettres de Balzac, et auquel on attribue généralement une origine populaire et méridionale) ne donne-t-il pas, comme le remarque Sainte-Beuve, l'idée de quelque chose de « fourré », de béat, de sournoisement et gloutonnement hypocrite ? Cette hypocrisie peut donc avoir son côté plaisant; en tout cas, elle n'est pas si noire. Et quelques partisans de cette thèse sont allés jusqu'à prétendre qu'il n'y avait même pas hypocrisie ^ car Tartuffe est un dévot sincère, dupe de sa propre dévotion, ridicule par suite, mais non odieux, ce qui, sous prétexte de justifier les intentions de Molière, enlève d'un seul coup à la pièce toute sa haute portée morale. Entre les deux partis contraires sont les raffinés, aux yeux

1. Tartuffe, par C. Coquelin; OUendorPT, 1884. Voyez la Revv£ bleue d« 10 mal

de qui tous deux ont également tort et raison : « Sauf erreur, il y a dans la comédie de Molière deux Tartuffes d'aspect notablement différent. Il a dû dessiner d'abord le premier, en haine des cagots. Puis, les nécessités ou les vraisemblances de sa fable l'ont sans doute amené insensiblement à concevoir le second*. « Qu'est le premier, en effet? Un goinfre aux façons vulgaires, dont l'hypocrisie ne semble pas bien profonde ni la scélératesse bien dangereuse, une caricature empruntée aux anciens fabliaux. Orgon aurait-il traité en égal un lel homme? — Le second Tartuffe n'est plus un rustre : Dorine elle-même, qui raille ses prétentions à la noblesse, lui suppose des parents qui font quelque figure dans la bonne bourgeoisie de province. Il est passionné, parfois jusqu'à l'éloquence; il a des ironies, des airs détachés qui sentent leur homme d'esprit. Jamais aucun acteur n'a réussi à fondre ces personnages divers en un seul, dont l'unité de caractère s'impose à l'esprit.

Nous croyons qu'il y a un seul Tartuffe, dont le personnage n'est pas absolument comique par lui-même, mais le devient relativement, parce qu'il est jeté dans des situations comiques.

Il est possible, sans doute, que Molière, désireux, comme on l'a dit, de ne pas limiter le ridicule à une seule catégorie de dévots, ait réuni en ce caractère diverses variétés de l'hypocrisie, comme de l'avarice dans le caractère d'Harpagon; mais il ne s'est pas borné à en juxtaposer les éléments: il les a combinés; et s'il y a çà et là quelques traits qui se détachent un peu trop en saillie dans un sens ou dans l'autre, il n'y a nulle part contradiction essentielle, à partir du moment où Tartuffe se présente à nous, au troisième acte. Il n'y aurait contradiction certaine que s'il fallait prendre tout à fait au sérieux le portrait chargé que Dorine nous trace d'un homme détesté par elle. Serait-elle Dorine, si elle n'exagérait pas l'ironie, et devons-nous l'en croire à la lettre? Si l'on fait la part de cette exagération naturelle, que nous apprend-elle, sinon que Tartuffe est un tempérament sensuel, un homme aux passions avides, qui ne s'est fait hypocrite que pour assouvir ces passions cachées, dont il faut tout craindre, parce qu'il ne reculera devant aucun moyen pour les assouvir, mais qui doit tout craindre aussi, parce que ces passions l'aveugleront et le conduiront tout droit aux pièges qui lui seront tendus? Il sera donc à la fois tragique, parce qu'il est scélérat, et comique.

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