Lycée, 2" partie, eh. it
si l'on exagère à la fois les deux aspects d'un même caractère, de façon à ne pouvoir les réunir : l'aspect grossier avec Dorine, l'aspect élégant et attirant avec les modernes, qui découvrent une éloquence troublante jusqu'en ces discours dont Molière a voulu surtout faire rire, et où Tartuffe mêle si étrangement les termes de la dévotion au langage de l'amour. Si l'on distingue le masque de la personne, on reconnaît que la personne est assez vile, sans être aussi répugnante que nous la peignent Dorine et Damis; que le masque lui communique parfois un faux air de grandeur criminelle et de passion sincère, mais qu'au travers de ce masque, pour employer une expression de Molière lui-même, « on voit à plein le traître », un traître qui nous terrifierait s'il avait la froide énergie de soutenir jusqu'au bout son rôle avec une perfection toujours égale, mais qui, heureusement pour ses victimes, se trahit, et parce que la passion l'emporte et parce qu'il est un parvenu grisé par un trop prompt succès, qui se croit désormais tout permis, ne se surveille plus assez et se perd lui-même par un excès de conlîance. Si l'on ne voyait que le masque, toujours immuable, le drame ne serait plus fort comique; si l'on ne voyait que la personne, toujours menée par ses basses convoitises, la comédie ne serait plus fort élevée. Mais de la personne Molière n'a point séparé le personnage, et tous deux se complètent, loin de s'opposer, et les contradictions mêmes en deviennent plu? dramatiques, puisque c'est l'homme qui s'y révèle, l'hommf véritable, oublieux pour un moment de son rôle.
Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle. A l'église, il a vi du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour lui ; après une longue habi tude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu qu'elle le méprise et le hait. I sait de longs détours pour capter et retenir la tendresse d'Orgon ; à peine s* trouve-t-il seul avec Elmire qu'il pose le masque et agit en effronté. C'est tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance précisément quand il réclame son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes mêmes s'accordent et •'expliquent l'un l'autre, il est hypocrite de religion, parce qu'il a des pas>ion> grossières : il fallait ce voile à ses vices *,
<. Guillaume Guizot, Ménandre,
L'Onuphre de la Bruyère et le Tartuffe de Molière. — Onuphre est-il un personnage dramatique et vivant?
Ce sont précisément ces faiblesses qui sont humaines et ces contradictions qui sont dramatiques. La Bruyère semble l'avoir mal compris. Lui qui traçait, dans le chapitre des Femmes, un portrait si fln des directeurs de conscience laïques, il conçut, dans le chapitre de la Mode, l'idée d'un hypocrite discret, adroit, insinuant, qui ne se passionnerait pas, se garderait des entreprises qui sont au-dessus de ses forces, et, plus froid que l'hypocrite de Molière, serait aussi plus redoutable. De Molière à la Bruyère, l'hypocrisie, frappée dun coup si rude, avait changé sans doute de méthode et de masque; mais elle n'en était que plus puissante, surtout à la cour, et l'on peut croire, avec Sainte-Beuve, que la Bruyère, avec beaucoup moins de divination que MoUère, eut peut-être besoin de plus de courage encore pour la dénoncer de nouveau en 1691 ^ alors que les courtisans les plus sceptiques prenaient modèle sur le roi vieilli et dévot. Seulement, au lieu de donner ce caractère nouveau comme un nouvel aspect du vice qui prend les déguisements les plus variés, selon les temps et les situations, il a critiqué le caractère t,racé par son devancier, en quoi il a eu torl. Le portrait d'Onuphre est plein d'épigrammes indirectes à l'adresse de Tartuffe :
Il ne dit point : « Ma haire et ma discipline, » au contraire ; il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour nn homme dévot : il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secoursr il ne cajole point sa femme, il ne lui fait, du moins, ni avance ni déclaration ; il est encore plus éloigné d'employer, pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion : ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu'à le rendre très ridicule. . . 11 ne pense point à profiler de toute sa succession, ni à •'attirer une donation générale de tous ses biens, s'il s'agi t surtout de les enlever à un fils, le légitime héritier... Onuphre n'est pas dévot, mais il veut être cru tel, et, par une parfaite quoique fausse imitation de la piété, ménager sourde-
i. Le portrait d'Onuphre ne Ogur«qus dans la sixième édition (1691) et eft complète dans la septième (1692).
ment ses intérêts : aussi ne se joue-t-il pas à a ligne directe, et il ne s insiiin-; jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un tîls à établir; il yalï des droits trop forts et trop inviolabli;s ; on ne les travers: point sans faire de l'éclat, et il l'appréhende, sans qu'une pareille entreprise vienne aux oreilles du prince, à qui il dérobe sa marche, par la crainte qu'il a d'être découvert et de paraître ce qu'il est. Il en veut à la ligne collatérale : on l'attaque plus impunément.
On ne donne ici que l'essentiel de ce portrait démesiiivment long, que M. Nisard compare à une biographie délaillée, Sainte-Beuve à une peinture à l'huile, très fine et très soignée, mais un peu pâle à côté de la fresque de Molière. <■ Il (Onuphre) est trop particulier, dit ce dernier critique, poi;r devenir populaire. Ce sont là des portraits frappants à être vus de près, el éternellement chers aux connaisseurs; ce ne se ' pas des êtres une fois créés pour tous et destinés à courir I monde à fronl découvert... C'est bien moins là une critique, à mon sens, qu'une ingénieuse reprise et une réduction du même persotmage à un autre point de vue, au point de vue du portrait et non plus à celui de la scène'. » Un auteur dramatique contemporain, M. A. Dumas fils^, comparant à ce sujet Molière et la Bruyère, a dit 1res bien : « L'un grave en creux, l'autre sculpte en relief. » Les fines analyses du moraliste sont faites pour être lues et méditées à loisir dans le silence du cabinet. 11 ne peut que grouper certains traits pour peindre un caractère, et un caractère isolé : s'il en note curieusement les moindres nuances, il est impuissant à reproduire l'image de la vie. N'ayant pas l'action dramatique pour faire agir et parler ses personnages, il se substitue à eux, démêle leurs pensées intimes par un travail d'abstraction patiente, et nous en fait confidence. Il peut atteindre ainsi à une délicatesse de détails que l'auteur dramatique aurait tort de rechercher, car c'est par les actions et les paroles que celui-ci doit exprimer, c'està-dire faire ressortir au dehors, aux yeux du public, les traits dominants des caractères, non pas à l'exclusion, mais au d'Mi imenl des traits secondaires, rejetés clans la pénombre.
Les ridicules fins et déliés ne sont a^nénbles que pour un petit nombie d'esprits déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus, ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre : un dé.'au'. presque •mperceplibli' n'est guère plaisant. Il faut des ridicules forts '-K