‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 78 sur 134 · Lettre de Voltaire k Vauvenargucs, 7 février · texte numérisé non relu

Lettre de Voltaire k Vauvenargucs, 7 février

Il en résulte que la vérité philosophique n'est pas la vérité dramatique. Molière ne se contente pas d'observer la réalité, « il prolonge jusqu'à l'idéal, dit avec raison Vinet, les lignes partant du vrai, et nous donne la poésie de l'imposture ». Quel autre moyen a-t-il pour expliquer sa pensée et celle de ses personnages à ce public qu'il ne doit jamais perdre de vue? Par exemple Onuphre, qui a aussi parfois, on l'a remarqué, son ostentation d'humilité et de piété, fera en sorte, dit la Bruyère, qu"on croie qu'il porte une haire et une discipline, « sans qu'il le dise ». Mais au théâtre il faut qu'il le dise pour qu'on le sache, et dès qu'il l'a dit, nous en savons assez sur lui. Onuphre triomphe sans avoir parlé; que serait Tartuffe s'il gardait toujours le silence ou ne disait que ce qu'il veut dire? Orgon, sa famille et le public seraient également trompés; et si la comédie veut qu'Orgon le soit, elle veut que ceux qui l'entourent ne le soient pas tous; elle veut surtout que nous ne le soyons pas, nous dont le poète dramatique a besoin de faire ses complices. Qui nous préviendra, et jusqu'à quand nous faudra-t-il attendre, pour découvrir l'intérêt caché du drame, le sens même de la comédie qui tient tout entière à la curiosité mêlée d'indignation avec laquelle nous suivons les menées de l'hypocrite? Onuphre est, si l'on veut, l'hypocrite « en soi », l'hypocrite abstrait et parfait, puisqu'il ne commet pas une seule faute; mais, au théâtre, il aurait besoin dêtre tartuffié.

Tout est crise au théâtre, et il n'y a point de crise chez la Bruyère. Tartuffe nous est présenté au moment précis où il 3roit triompher et oîi il va se perdre par un excès de confiance- Car, observons-le, la situation d'Onuphre n'est pas la même : il s'efforce de parvenir, et a besoin de toute son habileté. Tartuffe est parvenu, et croit, mais trop tôt, pouvoir se départir un peu de sa prudence. Sans doute il a été plus adroit au début, quand il s'agissait de parvenir. Mais il ne l'a jamais été autant que l'est Onuphre, qui est un raffiné en cet art. Pour tromper un Orgon, il n'est pas besoin d'une diplomatie consommée à ce point. Mais la famille d'Orgon? quelle maladresse de rompre en visière avec elle ! quelle maladresse plutôt d'être entré dans une maison si bien défendue ! Il est probable que Tartuffe n'avait pas le choix et que, d'ailleurs, il avait assez étudié Orgon pour se croire sur de lui; il est certain, en tout cas, qu'il a reconnu avec soin les difficultés et se garde de les aborder de front, qu'il poursuit longtemps ses menées souterraines, et n'échoue que par suite d'une imprudence malaisément évita-

ble, dont il se défend longtemps, avec une défiance salutaire et de lui-même et des autres. Quant à Molière, il ne pouvait hésiter : son Tartuffe s'attaquant à des parents éloignés et à des femmes moins froides et sages qu'Elmire, n'eût été qu'un intrigant de basse volée ; s'attaquant aux propres enfants et à la femme de son bienfaiteur, il est doublement ingrat et doublement hypocrite. Onuphre est réel, trop réel même, en ce sens que son caractère est formé de trop de traits de détail empruntés à la réalité; Tartuffe est plus vrai, d'une vérité supérieure.

Au reste, il ne faudrait pas exagérer cette antithèse, comme on le fait trop souvent : certains traits du caractère d'Onuphre sont frappants, presque à la manière dramatique, et, d'autre part, Tartuffe, qui n'est pas toujours un violent, nous fait songer à Onuphre en certaines scènes où triomphe sa diplomatie féline et onctueuse. Mais Onuphre est toujours lui-même; Tartuffe se contredit, s'oublie, se laisse entraîner, et c'est par là qu'il est dramatique.

Est'Ce l'hypocrisie on la religion elle>inênie que Molière vise dans « TartufTe? » — Le personnage de Cléante. — Bonrdalone, Molière et Fénelon.

En créant Tartuffe, Molière s'en prenait, suivant Pierre Roullé, curé de Saint-Barthélémy, à la plus sainte pratique de la religion, « qui est la conduite et la direction des âmes et des familles par de sages guides et conducteurs pieux ». Cette « pépinière intarissable de directeurs », apôtres présomptueux ou cupides, esprits étroits ou ambitieux, parasites ou intrigants, qui éveilleront les ironies etaussi les inquiétudes de la Bruyère, commençait dès lors à se former. Ils portaient ou ne portaient pas l'habit religieux. Molière les a-t-il visés? A-l-il songé aux directeurs laïques ou aux directeurs religieux ? Tous purent se sentir atteints. Aujourd'hui encore, ceux qui font à Molière l'injure de chercher en toutes ses pièces des allusions à des personnages contemporains, discutent parfois sur le point de savoir si la pièce est dirigée contre les jansénistes ou les jésuites. Dès le xvii« siècle, jésuites et jansénistes se la renvoyaient avec un risible empressement. C'est ce que dit Racine dans la

lettre* où méchamment il nous introduit dans le salon d'une dame janséniste désireuse d'entendre Molière lire sa pièce nouvelle :

On TOUS ayait dit que les jésuites étaient joués dans cette comédie ; les jésuites, au contraire, se flattaient qu'on en voulait aux jansénistes. Mais il n'importe; la compagnie était assemblée ; Molière allait commencer, lorsqu'on vit arriver un homme fort échauffé, qui dit tout bas à cette personne : « Quoi, Madame ! vous entendrez une comédie le jour que le mystère de l'iniquité s'accomplit? ce jour qu'on nous ôte nos Mères? » Cette raison parut convain- 'cante : la compagnie fut congédiée; Molière s'en retourna, bien étonné de l'empressement qu'on avait eu pour le faire venir, et de celui qu'on avait pour le renvoyer. *

Il y eut des « clefs » de Tartuffe : Tallemant des Réaux dit nettement de l'abbé de Pons : « C'est l'original de Tartuffe; » ce qui ne l'empêche pas d'attribuer une aventure analogue à Charpy, sieur de Sainte-Croix. Sainl-Simon et l'abbé de Choisy désignent l'abbé Roquette, futur évèque d'Autun, et M™* de Sévigné ne semble pas écrire sans quelque velléité d'allusion maligne, à propos d'un dîner offert par ce prélat et de l'oraison funèbre de M^*" de Longueville prononcée par lui : w II a fallu aller dîner chez Monsieur d'Autun {le pauvre homme!)... Ce n'était point Tartuffe, ce n'était point un patelin, c'était un prélat de conséquence prêchant avec dignité^, » Mais les originaux ne durent pas manquer, et Molière, s'il prend quelques traits à plusieurs, n'en copie aucun. Il est certain, du moins, qu'il se souvient des Provinciales. Comme le remarque Sainte- Beuve, il a lu et digéré la septième Provinciale et sait à fond sa théorie de la direction d'intention, l'hypocrite qui explique doucement à Cléante pourquoi il se résout à accepter du père la donation qui spolie les enfants, et aussi l'hypocrite qui éclaire Elmire sur les « accommodements » possibles avec le Ciel:

Et si je me résous à recevoir du père

Cette donation qu'il a voulu me faire.

Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains

Que tout ce bien ne tombe en de méchantes main» ;

Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,

En fassent dans le monde un criminel usage,

Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,

Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain...

{. Lettre aux deux apologistes de l'auteur des Hérésies imaginairta. 2. Lettres à M»« de Grignan, 3 septembre 1677 et 12 avril 1680.

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Selon divers besoins, il est une science D'élendre les liens de noire conscience Et de reclifii-T le mal de l'action Avec la pureté de notre intention *.

ue nos jours, on a soulève une question générale devant laquelle s'efTacent toutes ces questions de détail : ce n'est, diton, jii aux jansénistes, ni aux jésuites, ni h tels abbés, ni à tels directeurs laïques que Molière en avait: c"e5t à la religion ellemôme, à la reli^'ion tout entière, et Tartuffe est une pièce franchement irréligieuse. On rappelle que Molière a été le disciple de l'épicurien Gassendi. Mais Gassendi, comme le remarque M. Janet -, n'est épicurien qu'en physique : prêtre et croyant, loin d'être athée, il défend contre Descartes la preuve de l'existence de Dieu par les causes riiiales\On établit que l'œuvre entière de Molière n'est qu'un plaidoyer en faveur de la (uNature » contre tout ce qui la mutile ou la contraint, et, comme on réduit tout le débat à une antithèse entre les instincts de la naliiie, toujours vantés et suivis, et les principes supranaturels, toujours méconnus, on n'a pas de peine îi conclure que Molière a été un ennemi de la religion dans son théâtre comme dans sa vie. Mais on force visiblement l'antithèse pour ne laisser aucune place, dans l'intervalle, à une doctrine qui ne serait ni religieuse ni irréligieuse, qui serait la doctrine du bon sens, de la mesure, de la raison souveraine. On affecte de voir l'apoiliéose de la « IN'alure » partout où Molière, combattant la préciosité, le pédantisme, tous les genres d'alfectalion, tousl. > ridicules, fait aimer la « nature » ou, si l'on aime mieux, I.' naturel. Par là on le grandit, sans doute, et on élargit singulièrement sa philosophie; mais on oublie qu'il a été avant tout un homme de théâtre.

Ce n'est pas une distinction vaine que celle qu'il faut établi ici entre la vie et l'œuvre. Homme, .Molière a été un libre espri!. personne ne le conteste; mais, auteur dramatique, il se garde de prendre parti, non seulement par prudence, mais par instinct profond des nécessités de la scène. N'assimilons ses comédies ni aux pamphlets dramatiques d'un Voltaire ni aux pièces à thèse de tel dramaturge moderne. Si une thèse est portée et plaidée parfois à la scène, c'est que le plaidoyer est utile dramatiquement; si le personnage de Cléante est créé,

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