‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 79 sur 134 · I. Acte IV, scènes i «t · texte numérisé non relu

I. Acte IV, scènes i «t

■i. Hcinw des Deux Monde$, 15 mars ISSI.

tartuffe"^ n

c'est qu'il est non seulement, suivant le mot de Sainte-Beuve, le contrepoids indispensable d'un Tartuffe, mais l'indispensable antitbèse d'Ofyon. Voyez- ce personnage d'Orgon, disent nos critiques. 11 est honnête homme, et Molière ne nous laisse pas l'ignorer; pourquoi est-il devenu un grotesque, sinon parce qu'il est dévot? Molière en veut donc non seulement à la dévotion hypocrite, mais même à la dévotion sincère. Oui, du moment quelle passe certaines bornes, et ces bornes ici sont passées, puisque Orgon n'a plus «d'affection pour rien », puisqu'il est détaché « de toutes amitiés », puisqu'il se soucierait peu de voir mourir frère et sœur, mère et femme ». Voilà l'esprit de dévotion qui dégénère en passion exclusive, en une manie qui n'est plus seulement ridicule, mais dangereuse. Voilà l'excès que combat Molière, comme il combal tout excès, et voilà ce que Cléante est chargé défaire ressortir, pour ne laisser place à aucune méprise :

Les hommes la plupart sont étrangement faits 1 Dans la juste nature on ne les voit jamais ; La raison a pour eux dos bornes trop pelitef; En chaque caractère ils passent ses limites ; Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

Orgon n'est point un de ces « fanfarons de vertu » auxquels Cléante oppose la piété humaine et traitable des vrais gens de bien; mais la dupe a pris au dupeur, avec ses façons de parler, ses âpres censures et sa dureté intolérante. Dès lors, Orgon n'est pas plus inoffensif que Tartuffe ; dès lors, il ne doit pas plus être épargné, avec cette différence qu'il sera, lui, plus ridicule qu'odieux. Dés lors aussi Cléante, l'honnête homme, l'homme du juste milieu, devait nous faire entendre le langage de la modération et de la vérité. « C'est, dit Chamfort, le personnage honnête de presque toutes les pièces de Molière, et la réunion de ces rôles formerait peut-être un cours de morale à l'usage de la société. »Ç'est, en effet, au point de vue exclusif de la vie en société que se placent ces raisonneurs de bon ton et de bon goût, les Ariste et les Philinte. Toute exagération contribue à rendre celte vie, sinon impossible, au moins déplaisante. Leur morale, il faut le reconnaître, est une morale toute mondaine, que n'inspire aucune idée très élevée ; leur sagesse est tempérée dans son expression. Il y a de l'émotion pourtant et de l'éloquence dans le discours de Cléanle sur la vraie et la fausse dévotion. « Si je me sauve, disait Saint-Évremond, je lui

devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléanle, qu'elle me fait renoncer à toute ma philosophie. » Et Voltaire disait, dans ses Sommaires des comédies de Molière, que c'est « le plus fort et le plus élégant sermon que nous ayons en notre lan;^ue ». Il est vrai que de tels éloges seraientplutôt conipromellants, et Cléante, comme d'ailleurs tous les personnages sensés do la pièce, semble avoir juste assez de religion pour n'être pas irréligieux. Mais que prouve cela, sinon que Cléante est un peu Molière et que la morale de Molière n'est pas fondée sur la croyance au surnaturel? Il va loin de cet aveu à l'affirmation que toute la comédie n'est qu'un réquisitoire contre le surnaturel. Quand même le discours de Cléante ne semblerait qu'une précaution prudente et nécessaire, un laissez-passer pour les hardiesses du Tartuffe, il n'en faudrait pas moins reconnaître la valeur, car il suffirait, en ce cas, pour tromper le public, qui va là chercher la pensée vraie de Molière et le sens de sa pièce. Si donc Molière avait une pensée plus profonde, il a dû l'oublier un moment, ou tout au moins l'atténuer au théâtre, et la seule pensée qu'il nous importe de connaître, c'est sa pensée dramatique.

Cela dit, on peut reconnaître que la pièce de Molière a soulevé, dans le monde religieux, des scrupules légitimes. Dès le xvii° siècle, Rourdaloue avait signalé dans deux sermons, sur la Vraie et la Fausse Piété et sur l'Hypocrisie, le péril d'une confusion possible :

Gomme la fausse piélé et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes; comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tous semblables, il est non seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la mC'me raillerie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci dùtigurent celle-là. Et voilà ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est point de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentation» de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le thé;itre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement ■soutenues, au même temps qu'ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante, le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se portait d'ail-

lenrs aux crimes les plu3 énormes; !e montrant souBnn visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies.

Sans doute, plus loin, Bourdaloue condamne les dupes qui Be laissent surprendre par les hypocrites, et, revenues de leur aveuglement, s'en prennent à la vertu elle-même. Sans doute Bourdaloue s'est efforcé lui-même, après Molière, en distinguant la vraie dévotion de la fausse, de rendre cette distinction plus facile à ceux qui s'y pourraient tromper *. Mais, trop âpres dans la forme, les critiques de Bourdaloue sont justes pour le fond, et nous en croyons sur ce point -un juge peu suspect, M. Despois :

D faut être ici de bonne foi : je le demande à tout croyant sincère, quelle que Boit sa croyance, — religieuse, philosophique, politique, — serait-il bien aise de voir offrir aux adversaires de ses convictions l'occasion d'une con- ' fusion trop faci.e entre ce qu'elles ont de respectable chez les uns de comique ou d'odieux chez les autres? Laissons de côté les opinions qui nous divisent ; en voici une qui nous réunit, en théorie du moins : le patriotisme. Il a, lui aussi, ses Orgons et ses Tartuffes : quel est le patriote sincère qui ne verrait aucun inconvénient dans la peinture des abus des ridicules, de l'hypocrisie même du patriotisme, au moins comme chacun l'entend par lui et son parti ? Un homme sincère, s'il a l'habitude de compter avec sa conscience, se sent assez de peine à comprendre chez autrui les idées qu'il ne partage pas, pour s'attendre à rencontrer lui-même les mêmes préventions et à voir traiter peut-être d'hypocrisie calculée ce qui peut n'être chez lui que faiblesse et inconséquence. Oui, Bourdaloue et d'autres tout aussi peu suspects de ressembler à Tartuffe avaient le droit de se scandaliser et de trouver la pièce dangereuse. Ceci soit dit en passant, pour excuser des préventions qui n'étaient que trop naturelles, et non une intolérance et surtout des calomnies, qui ne sont jamais excusables 2

Toute la question est de savoir, non pas si Molière a été prudent (pouvait-il l'être dans une lutte aussi passionnée, trop assuré qu'il était, d'ailleurs, de la complicité morale d'un roi jeune, ennemi de toute hypocrisie, disons plus, de toute contrainte?), mais s'il a été sincère, et sur ce point c'est lui seul que nous en croirons :

Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que me demandait la délicatesse de la matière , et que j'ai mia tout l'art et touales soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le per-

1. Si le Molière et Bourdaloue de M. Veuillot n'est qu'un réquisitoire contre Molière, le Molière et Bossuet de M. de la Pommeraye (OUendorS) raconcille sur ce point, avec beaucoup d'ingéniosité. Bourdaloue et Molière.

a. Le TAéàtrt français tous Louit XIV, p. «26.

Ck)ur8 de Utt. — Molièrb {Tartuffe). 2

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sonnago de l'hypacrile d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux, actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il no lient pas un Beul moment l'amliteur en balance : on le connaît d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un bouta l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caraclère d'un méchant homme et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose. Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon, et sans doute il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie , chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères; que les Espagnols, nos voisins , ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'Iiôlel de Bourgogne; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne, et, sans aller chercher si loin, que l'on a joué de noire temps des pièces saintes de M. Corneille, qui ont été l'admiration de toute la France. Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégié?. Celui-ci est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres '.

Faut-il qu'il y ait des vices « privilégiés »? La question est ainsi admirablement posée par Molière, et nous demanderons, à notre tour, si, à choisir entre deux dangers, ce danger n'csl pas plus grand, de laisser impunie Thypocrisie, le plus dangereux comme le plus vil de tous les vices? S'il faut, pour nous couvrir, une autorité moins suspecte que celle de Molière, nous invoquerons celle de Fénelon. Au livre XIV de son Téh'maque, il introduit son héros dans les enfers, et se plait à lui montrer comment les hypocrites y sont châtiés :

Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'airnei la religion, s'en étaient servis comme d'un beau prétexte pour contenter leur ambition et pour se jouer des hommes crédules. Ces hommes, qui avaicn' abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des dieux, élaien' punis comme les plus scélérats de tous les hommes. I^es enfants qui avaien' égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui avaient trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui avaient livré leur pairie après avoir violé tous les serments, souffraient des peines moins cruelles que ce? hypocrites. Les trois juges des enfers l'avaient ainsi voulu; et voici leui raison : c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être méchants comm' le reste des impics ; ils veulent encore passer pour bons et font, par leur fauMe vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable.

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