‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 81 sur 134 · Siècle de Louis XI · texte numérisé non relu

Siècle de Louis XI

2. Voyez la Correspondance de Brossette, éd. Larerdet, p. 563 iqq. ; TechenM, IIU.

de cette interdiction pour glorifier le roi et accabler Molière. Il y disait, dans un langage plus ridicule encore qu'odieux .

Un homme, ou plutôt un démon votu de chair et habillé en homme... et le plus signalé impie et iiboi lin qui fut jamais dans les siècles passés, avait eu assez d'inipiélù et d'aboniinallon pour faire sortir de son esprit diabolique une pièce toute prête d'être rendue publique, en la faisant monter sur le théâtre à la dérision de toute l'Eglise... Il méritait par cet attentat sacrilège et impie un dernier supplice exemplaire et public, et le feu même, avantcoureur de celui de l'enfer.

Il ne plaisait pas à Louis XIV d'être loué ainsi ; Pierre Roullé fut réprimandé et n'eut même pas la joie de suivre jusqu'au bout (pendant cinq ans!) la querelle du Tartuffe, puisqu'il mourut en 1666.

Beuxîème phase; les lectures privées; « Tartuffe » en cinq actes. — En tout cas, le roi ne s'opposa point aux lectures privées que Molière fit de son Tartuffe, « Le Tartuffe, en ce tempslà, avait été détendu, et tout le monde voulait avoir Molière pour le lui entendre réciter. » C'est en ces termes que Boileau commente le vers connu de la satire III :

Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle.

On a gardé surtout le souvenir de lectures, — qui souvent n'étaient pas autre chose que des représentations véritables, — chez Ninon de Lenclos, chez Monsieur, frère du roi, à Villers- Cotterets (ou plutôt chez Madame, la charmante Henriette, à qui Molière avait dédié son École des femmes), chez la princesse Palatine, au Raincy. Cette dernière représentation privée est surtout digne d'attention : d'abord la princesse Palatine était la belle-mère du duc de Bourbon, fils du grand Condé, et la fête était destinée à réjouir moins le beau-fils que son père, le héros à l'esprit libre dont Molière, à la fin de sa préface,, cite avec autant d'orgueil que d'iiabileté un mot piquant et profond, tout en faveur de sa comédie :

Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaranwuche Ermile ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent rien de celle de Sea~ ramouche. » A quoi le prince répondit : « La raison de cela, c'est que la comédie de Scaranwuche joue le Ciel et la religion, dont eus messieurs-là ne se soucient point ; mais celle de Molière les joue eux-mêmes : c'est ce qu'Us ne peuvent souffrir. »

Ensuite l'édition de 1682, dont l'auteur principal est La

Grange, affirme, et le Registre de la Grange confirme, que la comédie, dès lors, était « parfaite, entière et aclievée, en cinq actes ». Il est donc impossible d'accepter, de discuter même l'hypothèse étrange de Michelet : « Un peu avant de tenter le coup suprême û' Amphitryon, Molière cousit à Tartuffe, complet en trois actes, et plus fort ainsi, deux actes qui font une autre pièce, pour l'apothéose du roi. » Michelet confond des dates très dissemblables; la représentation du Raincy est du 29 novembre 1664, époque à laquelle l'interdiction de Tartuffe était toute récente et ne permettait pas un espoir prochain ; Amphitryon est de 1668. Mais qui croira surtout que la pièce ait été, dès le début, complète en trois actes et plus forte ainsi? A la tin du troisième acte, après deux actes d'où il est absent, Tartufle vient à peine de paraître, et l'action n'est qu'engagée; rien ne nous en laisse prévoir la fin, et cette fin même, on ne la prévoit pas au cinquième acte, puisque le dénouement est un coup de théâtre. Il est vrai que ce dénouement tourne en une sorte d'apothéose du roi. Mais le roi, s'il était obligé de céder à la cabale, n'en était pas moins au fond le prolecteur naturel de Molière; sa longue patience, ses complaisances mêmes pendant toute cette querelle, le firent voir, et Molière aussi nous le fait comprendre dans le premier placet, daté de 1664, qu'il adressa à Louis XIV, où il se couvre de l'approbation donnée à sa pièce et par le monarque même qui l'interdisait et par le légat du pape, Ms"" Chigi, qui, après l'interdiction, en avait écouté la lecture avec un plaisir sans scrupule.

Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle; et comme l'hypocrisie sans doute en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avais eu. Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites et mit en vue comme il faut toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnayeurs en dévolion, qui veulent attraper les hommes" avec un zèle contrefait et une charité sophistique. Je l'ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière; et pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le caractère que j'avais à toucher; je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté tout ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d'abord un véritable et franc hypocrite. Cependant toutes mes précautions ont été inutiles ; on a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l'on a su vous prendre par l'endroit seul aue vous êtes prenable,

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je Tcux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous-main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprl's de Votre Majesté, et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût et quelque ressemblante qu'on la trouvât. Bien que ce m'ait été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant était adouci par la manière dont Votre Majesté s'était expliquée sur ce sujet ; et j'ai cru, Sire, qu'elle m'ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu'elle me défendait de produire en public.

Si ce premier ptacel n'ut»(Tnt pas le résultat désiré, il ne mécontenta pas, du moins, Louis XIV, puisque c'est en 1665' que la troupe de Molière reçoit le nom de troupe du roi, avec six mille livres de pension.

Troisième phase: la représentation unique de 1667. — Le .S aoîlt 1667, Tartuffe parut pour la première fois sur le tliéâ- Ire public, mais sous un travestissement : la comédie avait reçu le titre de l'Imposteur ; Tartulfe, devenu Panulphe, y prenait l'habit et la mine d'un homme du monde ^; le rôle de ('léante y avait plus d'importance encore et de gravité que ihins la pièce de 1GG4. Ces changements et plus d'un aJoucissoinent de détail avaient peut-être été exigés parle roi, s'il est VI ai, comme ralTirme Molière, qu'avant de partir pour l'armée lo Flandre, Louis XIV ail permis à .Molière de faire représenter ïnrtuffe; mais il est plus probable que Molière aura donné trop lio portée à quelques paroles bienveillantes, sans signification liien précise. Ce qui est certain, c'est que le lendemain même de la représentation, la pièce, sous sa forme nouvelle, fut interdite de nouveau par le premier président Lamoignon : la protection de Madame, l'amitié de Boileau, qui présenta .Molière au premier président, ne purent déterminer celui-ci à revenir sur sa décision. « Il ne convient pas à des comédiens, aurait répondu Lamoignon, suivant Drossetle, d'instruire les hommes sur les matières de la morale chrétienne ; ce n'est pas au théâtre à se mêler de prêcher l'Évangile. " Cependant Molière, confiant dans ce qu'il croyait être la promesse du roi, avait dépêché à l'armée deux de ses camarades, la Grange et la Thorillière, porteurs d'un placet respectueux, mais noblement fier, beaucoup plus vif de ton que le premier:

Je ne doate point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne

I. C'est en 1663 aussi que Molière, harcelé de toutes parts, reprenait l'oflensiTe en écrivant Don Juan, et la célèbre tirade ironique sur 1 utilité mondaine de l'hTpoLiisio ù la nioJe. Celte nouvelle audace déchaina un nouvel orage.

1. Dans son second placet Molière le peint avec « un petit chapeau, de grands rhi^veux, un ^rand collet, une épée et des dentelles sur tout l'habit >.

remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne Jettent dans leur parti, comme ils ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper, qu'ils juirent d'aulrui par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions ; quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'inlérèt de Dieu qui les peut émouvoir; ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public, sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquaient quf? la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu ; mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes, et c'est ce qu'ils na peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde, et sans doute on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s'est scandalisé de ma comédie; mais la vérité pure. Sire, c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on en a faite, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l'horreur de tout le monde et sont si opposés à la véritable piété dont elles font profession. J'attends avec respecU'arrèt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière; mais il est 1res assuré. Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l'avantage; qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.

Louis XIV ne trouva pas mauvais qu'on lui parlât sur ce ton ; mais il se borna à répondre aux deux comédiens « qu'à son retour à Paris il ferait examiner la pièce de Tartuffe » et permettrait alors de la jouer. Ce retour fut ensuite ajourné, et Molière perdit bientôt tout espoir, surtout après l'ordonnance de l'archevêque Hardouin de Péréfixe , qui défendait de lire ou d'entendre réciter cette comédie « très dangereuse », sous peine d'exconiraunioation. Quelque temps il se tint à l'écart du théâtre; mais, encouragé sans doute parle roi, il y reparut avec AmpfiUnjon, Georije Dandin, V Avare.

Quatriûme phase : la levée de l'interdiction; la représentation de 1669. — Enfm le 5 février 1669 Tartiip eut droit de reparaître au grand jour, soit que la paix de l'Église, comme on l'a cru, en calmant les haines reliaieuses, ait fourni une occasion favorable de mettre un terme à une proscription déjà longue, soit que le roi, toujours favorable à Molière, en ait été lassé. Molière jouait le rôle d'Orgon, et sa femme celui d'Elmire ; celui de Tartuffe était confié à du Croisy. Impatiemment attendue, cette représentation fut un vrai triomphe. Si l'on en croit le gazetier Robinet, plusieurs personnes risquèrent d'être étouffées dans la presse. Vingt-huit représentations consécutives, de février en avril, suivies de quinze autres après Pâques, n'épuisèrent pas le succès, qui se soutint longtemps et se soutient encore. Le registre de la Grange prouve que peu de succèi dianiatiques furent plus lucratifs. Le roi, Mademoiselle, TOU-

lurent voir Tartuffe. La préface que Molière a mise en tête de sa comédie, éditée vers la fin de mars dC69*, est agressive encore par endroits; mais l'orf^iieil dun triomphe récent, chèrement conquis, y respire. L'année suivante, il est vrai, parut une Critique de Tartuffe, en vers; mais elle est anonyme, n'a peut-être jamais été représentée, et l'auteur du pamphlet y esl contraint lui-môme de constater que « tout Paris en foule a couru » pour voir la comédie où il essaye en vain de mordre. Longtemps après (1691), dans le chapitre de la Mode, la Bruyère écrivait, avec plus de mesure et plus de succès, une autre « critique » du Tartuffe, en traçant le portrait d'Onuphre; mais cette critique même est un hommage rendu à la durable popularité du chef-d'œuvre.

11 ne serait pas malaisé de montrer cette popularité se prolongeant jusqu'à nos jours, en poursuivant l'histoire de Tartuffe au théâtre ou dans le roman, et en notant les transformations successives par lesquelles passe le caractère de l'hypocrite^. Il nous suffira de dire que parmi les hommes qui ont étudié le Tartuffe sans haine préconçue contre Molière, cette comédie jadissi contestée n'aeu qu'un illustre adversaire, .Napoléon I" : moins libéral que Louis XIV, il s'étonnait qu'on en eût permis la représentation, et déclarait que, si la pièce eût été faite de son temps, il ne l'eût pas autorisée. Mais il le disait à Sainte-Hélène, après avoir lu Molière, qui ne réussissait pas à l'égayer, et c'est sur Molière qu'il se vengeait de n'avoir plus personne à proscrire.

i. Jean Ribou, petit in-12.

2. On citerait, par exemple : en Angleterre, le Puritain français, de Mathieu Melbourne, 1670, imité de Molière; mais, au dénouement, c est par Laurent, domestique infidèle par vertu, que la cassette est rapportée; les caractères de Surface , dans l'Ecole de la médisance de Sliéridan (Surface n'est d'ailleurs quun hypocrite prudent et correct, au ton douceâtre el sentencieui, un Tartuffe britannique), et de Pecknistr, l'hypocrite philanthrope créé par. Dickens; en France, le Basile de Beaumarchais ; Lady Tartulfo, par M°" de Girardin. etc. On retrouverait plus d'un souvenir de Tartuffe dans le théâtre contemporain. En ce qui concerne particulièrement l'Allemagne, voir la thèse de M. Ehrhard. Molière en Allemagne; •ur la Bigote, de Geller; lés Candidats, de Kriiger (Tartuffe y devient le pictiste Arnold); le Piétisme en robe à paniers, de M"» Gottsched, imite de la Femme docteur, du P. Bougeant, qui avait peint un Tartuffe janséniste ; enfin sur des pièces toutes modernes, comme Rococo, de Laube, et l'Original de Tartuffe, histoire dramatique de la querelle da Tartuffe, par Gutzkow. llerder, Wieland, Gœthe, onl admiré 7'trtviff*; Zichokka et plusieurs autres l'ont traduit librement.

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES Éd. Pellieson (Delagrave), Boully (Belin), Mayer (Qu&atln).

LIVRES

Despois. — Le Théâtre français sous Louis XIV; Hachette, 1874, ia-12;

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