‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 85 sur 134 · Dans Lysistrata · texte numérisé non relu

Dans Lysistrata

G. deLitt. — MoMÈRB(/e Misanthrope). i

les hommea. Ce Timon était d'Athènes ; il vivait à l'époque de la guerre du Pèloponèse, comme on en peut juger par les drames d'Aristophane et de Platon (le comique). Ils le mettent en scène dans leurs comédies comme un bourru et un misanthrope. Fuyant et repoussant tout commerce avec les autres, il recherchait et traitait avec des égards empressés Alcibiade, jeune alors et pétulant. Apémante, étonné, lui en demanda la raison : Timon lui répond qu'il aime ce jeune homme parce qu'il voit qu'il fera beaucoup de mal aux Athéniens... Après sa mort il fut enterré à Haies, près de la mer. Le terrain du rivage s'étant éboulé, les flots environnèrent le tombeau, qu'iU isolèrent et rendirent inaccessiole aux hommes. En voici l'inscription :

Ci-gît, débarrassé d'une âme déplorable, Quelqu'un qui ne dit pas son nom.

Passant, n'en cherche pas plus long, Et puisses-fu finir d'une Cn misérable.

On di t qu'il avait lui-même com posé cette épitaphe de son vivant ' .

Comment s'intéresser à une misanthropie si puérile dans son principe, si monotone dans son cours? C'est pourtant celle que Lucien a prêtée au héros de son dialogue Timon ou le Misanthrope. Timon, ruiné, réduit à bêcher la terre au pied de l'Hyraelle, interrompt son travail pour lancer contre Jupiter des accusations améres et de cyniques invectives. « Si l'on veut, dit M. Marlha, savoir au juste ce qu'étaient devenus les dieux, comment on les traitait, jusqu'où allait l'insolence de l'incrédulité, il faut entendre les paroles que Lucien met dans la bouche de Timon le Misanthrope. Ou ne peut imaginer une profession d'impiété plus claire et plus complète. Timon raille les noms magnifiques que l'enthousiasme insensé des poètes prodigue au maître des dieux, surtout quand ils sont embarrassés pour la mesure de leurs vers. Il lui demande ironiquement ce qu'est devenue sa foudre. Sans doute elle s'est éteinte, ou ce n'est plus qu'un vieux tison dont les méchants n'ont plus peur. Avant peu, il ne sera qu'un Satuine dépossédé. Puis à l'ironie sceptique succède la plainte. D'où vient tant d'amertume? Timon nous l'apprend :

Après avoir fait monter sur !e pinacle une foule d'Athéniens, les avoir élevéi de la pauvreté à la richesse, secours tous ceux qui étaient dans l'indigence, répandu avec profusion mes trésors sur mes amis, me voilà devenu pauvre, c| l'on ne me connaît plus, et je n'ai pas même un regard de ceux qui, courbés et rampants devant moi, attendaient en suspens un signe de ma tète. Si par ha.'ard je les rencontre sur ma route, il semble qu'ils aperçoivent la colonne de quelque antique tombeau, renversé par le temps; ils passent sans lire; d'autres, me voyant de loin, prennent une autre route, pour ne pas avoir tau*

1. Nous suiroQs la traduction de M. Talbot, chez Machette, t. IV.

les yeux un spectacle désagréable et de mauvais augure, eux qui, la veille, m'appelaient leur sauveur et leur bienfaiteur '.

Ce que Timon ne dit pas, c'est qu'il est malheureux par sa faute. Mais un dieu le dit pour lui. Du haut de l'Olympe, Jupiter a entendu le misanthrope ; il a demandé à Mercure qui était ce bavard insolent : « C'est sans doute un philosophe ! » Mercure l'en instruit, et accuse à son tour l'accusateur :

On pourrait croire qu'il a été victime de sa bonté, de sa philanthropie, de sa sympathie envers les malheureux; mais, en réalité, il ne doit s'en prendre qu'à sa folie, à sa niaiserie, au mauvais choix de ses amis : il ne voyait pas qu'il rendait service à des corbeaux et à des loups ; il prenait, le malheureux, ces vautours qui lui rongeaient le foie pour des amis sincères, et croyait d'affectueux compagnons ces gens qui n'aimaient que ses viandes.

Pourtant, Jupiter se souvient avec reconnaissance des sacrifices nombreux et succulents que Timon lui olfrait lorsqu'il était riche ; il ordonne donc à Mercure de conduire Plutus, le dieu de la richesse, vers la pauvre demeure de Timon, et à Plutus d'y fixer son séjour. Plutus résiste d'abord : il connaît trop Timon, il sait trop que sa folle prodigalité a causé sa ruine. Enfin il obéit; mais la Pauvreté ne lui abandonne pas sans peine cet infortuné, dont elle a fait un homme de cœur, sain de corps et d'esprit. Quant à Timon, il menace les visiteurs que Jupiter lui envoie, déclare qu'il a voué une haine inexorable et universelle aux dieux comme aux hommes, et s'en prend surtout à Plutus, cause de tous ses maux : « Retourne sur tes pas. Mercure, et reconduis Plutus à Jupiter; je ne lui demande qu'une grâce : c'est de condamner aux larmes tous les hommes, jusqu'aux enfants. » Plutus se justifie : c'est à lui-même, c'est aux perfides amis à qui il s'est trop confié que Timon doit s'en prendre. Enfin, Timon se résigne, et sous sa pioche découvre un immense trésor. Mais cette nouvelle richesse, loin de guérir sa misanthropie, semble l'exaspérer encore. Voici comment il prétend user de la fortune reconquise :

Je vais acheter tout ce désert et faire bitir, à l'endroit oii j'ai trouvé cet or, une tour dans laquelle je puisse habiter seul : si je meurs, elle me servira de tombeau. Ordonnons et décrétons de renoncer, jusqu'à la fin de nos jours, au commerce des hommes, de les fuir et de les mépriser. Ainsi hôte, compagnon, autel de la Pitié, fadaises. Compassion pour les larmes, secours à l'infortune, abus des lois et renversement des mœurs 1 Mais vivre seul comme des loups.

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