Le* Moralistes $ous l'empirt romain, p
et n'avoir qu'un ami, Timon! Tout le rcsto, des ennemis, des dresseurs d'embûches, el converser avec eux, sacrilège! S'il m'arrive d'en apercevoir un, jour néfaste! l^nfin, qu'ils ne soient pour moi que comme des statues de pierre ou de bronze! Ne recevons pas d'envoyé- de leur part, ne signons avec eux aucun contrat ; que ce désort nous sépare. Tribu, phratrie, nationalité, patrie même, mots troids et vides de sons, qui ne sont bons que pour les sots ! Que Timon soit seul riche, qu'il dédai;^ne tous les autres, qu'il jouisse seul de son bien, loin des flatteurs et des flagorneurs; qu'il sacrifie aux dieux, qu'il fasso pour lui seul de s^lendides festins, qu'il n'ait d'autre voisin, d'autre proche que lui-même; qu'il éloigne de lui le reste des hommes; que ce soit pour lui une loi suprême de ne tendre la main à personne, fussé-je près de mourir et réduit à me placer sur la tète la couronne funéraire. Qu'enûn le plus doux des noms soit pour Timon celui de misanthrope! Le fond de mon humour sera la brusquerie, la dureté, la grossii^reté, la colère, la sauvagerie. Si je vois un homme près de se brûler et me suppliant d'éteindre le feu, je l'éteindrai avec de la poix et de l'huile; si un fleuve, gro,==i par l'orage, emporte un homme qui me tende les bras et me |)iie de le rolircr, je l'y rejilcngerai la tête la première, afin qu'il ne puisse revenir sur l'eau. C'est ainsi que les ingrats recevront la pareille.
Comment s'intéresser, dès lors, à vme misaiilliropie si absolue, si peu humaine et qui déclame sur ce ton"? Plusieurs scènes plaisantes en relèvent pouitant la motiolonie. Le bruif queTimon est redevenu riche s'o<t bien vite répandu; une foule d'amis anciens et nouveaux accourt près de lui. V^oici le parasita Gnatlioiiidès, comblé autrefois de ses bienfaits, et qui, l'autre jour, lorsque son bienfaiteur lui demandait quelque argent pour vivie, lui a offert une corde pour se pendre. Voici le flatteur Phiiiadès; et l'orateur Déméas, qui va proposer au peuple d'élever à Timon une statue d'or, et le philosophe Thrasyclès, stoïcien hypocrite, à la longue barbe, au regard farouche, qui, le jour, prêche la frugalité, et soupe le soir en compagnie joyeuse : « Vous savez, dit-il, qu'un peu de pain me suflil, que mon meilleur repas, c'est du thym, du cresson, assaisonnés d'un peu de sel quand je veux me régaler; que ma boisson er' puisée à la fontaine aux neuf bouches. » Que vient-il donc fain près de Timon? Lui conseiller de ne pas se laisser corrompri par la richesse, de jeter son or à la mer (mais pas trop loin du rivage, et sans autre tém in que lui, Tlirasyclés) ou de le distribuer, en assignant une part double aux philosophes. Oh! il ne songe pas h lui-même, mais à ses collègues, à ses amis nécessiteux. Timon ne se met pas en irais d'imagination pour répondre à ces courtisans de la fortune; ses seules réponses sont des coups de poing, de pioche, de pierres. Ils s'enfuient, el il leur jette cet adieu : « Oui, partez, mais couverts de sang et de blessures. »
Ainsi, Timon s'est ruiné parce qu'il a été sotteme;it prodigue; Il est misanthrope parce qu'il est ruiné; il le resle, malgré la fortune reconquise, parce qu'il a éprouvé l'ingratitude de ses amis. Mais avait-il des amis? distingimit-il enlre eux? Par où les connaissait-il et les estimait-il? Quelques-uns de ses biographes* lui attribuent ce mot : « Je hais les méchants parce quils sont méchants, les autres parce qu'ils ne haïssent pas les méchants. » C'est le mot d'Alceste; mais ici ce n'est qu'im mot jeté en passant, et l'on ne voit point, que la haine vertueuse du mal soit le principe d'une haine des hommes aussi égoïste qu'elle est accidentelle. Puis, l'isolement obstiné de Timon enlève tout intérêt comme toute variété aux manifestations de sa misanthropie. Le portrant tout philosophique du misanthrope abstrait ne saurait nous émouvoir. On a vu ^ que la haine universelle de Timon épaignait le seul Alcibiade, mais c'est parce qu'il devait être le tléau de sa patrie. Un sophiste du iv« siècle après Jésus-Christ, Libanius, maître de saint Basile et de saint Jean Chrysoslome, tira parti de ce sentiment unique, qu'il imagina plus sincère et plus chaleureux. Il peignit ainsi un misanthrope qui se contredit. Dans le discours qu'il prononce devant les Athéniens^, le Timon de Libanius se montre d'abord aussi orgueilleusement misantlirope que le Timon de Lucien. Il en veut, lui aussi, à la race humaine tout entière; il oppose et préfère la béte à l'homme; il vit, dit-il, dans un désert, brise le mur où il voit quelque représentation de la figure humaine, fuit jusqu'à son ombre. Mais linfluence irrésistible qu'exerce sur lui Alcibiade arrache soudain ce sauvage à sa solitude, le jette dans la société, et dans quelle société 1 Athènes avait aussi ses petits marquis, et l'élégant, le moqueur Alcibiade n'est pas si éloigné de ressembler à Célimène. Bafoué, humilié des inutiles démentis qu'il s'inflige à lui-même, toujours grondant par habitude, toujours cédant par faiblesse, Timon s'accuse devant les Athéniens et de son orgueil d'autrefois et de sa lâcheté présente.
Sans attribuer à cette déclamation de rhétorique une importance exagérée, on peut noter que le misanthiope de LibaniuB
1. Il faut consiiUer surtout Diogène Laerce et Suidas. Celui-ci prétend que Timon, né à Colytte, au temps de la guerre du Poloponèse, mourut après s'être cassé la jambe en tombant d'un poiiier et après avoir refusé tout secours des hommes.
2. Cf. le passage de Plutarque cité plus haut, et, du même auteur, la Vie d'ÂL tibiade, eh. ivi.
3. Déclam. IX. Voyez la thèse de M. Widal, citée à U Bibliographie.
est en progrès sur celui de Lucien ; il est plus vrai parce qu'il est moins conséquent, plus humain parce qu'il est plus faible.
Shakespeare s « Timon d'Athènes »( et « Comme Q tous plaira »•
Il est de tradition, serable-t-il, de sacrifier, un peu à la légère, le Timon de Shakespeare à l'Alceste de Molière. Le premier, dit-on, n'est qu'un grand seigneur fastueux, qui fait le bien en public et croit avoir beaucoup d'amis parce qu'il a beaucoup de commensaux et de tlatteurs. Sa ruine prochaine et la désertion de ces faux amis, ajoute-t-on, sont trop faciles à prévoir, et son malheur, dont une prodigalité banale est la principale cause, ne nous touche que médiocrement; par suite, sa misanthropie, qui vient de son orgueil blessé, nous laisse froids.
A lire sans parti pris le Timon d'Athènes de Shakespeare, on n'a point tout à fait cette impression. Timon y apparaît plutôt comme un oplimisle sans expérience et sans clairvoyance, heureux de vivre et d'être riche, heureux d'être courtisé, sans doute, mais aussi de se sentir ou de se croire aimé. Dès le début de l'action, il arrache un ami aux poursuites d'un créancier : « Je ne suis pas d'un acabit à abandonner mon ami dans le besoin ; » il dote « par devoir d'humanité « un gentilhomme pauvre qui l'a servi longtemps. Ceux qui le connaissent disent de lui : « Pas de service qu'il ne récompense sept fois pour une... Il porte l'âme la plus noble qui ait jamais gouverné un homme.» S'il les prie de s'asseoira sa table, c'est sans ostentation de vanité, avec une bienveillance peut-être un peu banale, mais sincère : « Vous êtes plus chers à ma fortune qu'elle ne m'est chère elle-même... Qu'aurions-nous besoin d'amis, si nous ne devions jamais avoir besoin d'eux? Même, j'ai souvent souhaité de m'appauvrir, pour pouvoir me rattacher plus étroitement à vous. » On sourit de ces illusions confiantes, de ces pleurs faciles, de ces présents distribués au hasard, et le cynique Apemantus nous avertit que la plupart de ces amis d'un jour sont acharnés à la curée d'un homme. Mais l'intendant Flavius, le seul qui doive rester à Timon, le
seul qui le connaisse bien, atteste qu'il est « victime de son cœur... Jamais ànie, dit-il, ne fut si déraisonnable à force dotre bonne. » Il se résout à lui découvrir Tétat précaire de sa fortune : << 0 mon bon seigneur, le monde n'est qu'un mot ; s'il dépendait de vous de le donner d'un souftle, que vite vous l'auriez perdu ! » L'intendant s'afflige de n'avoir pu épargner la ruine à son maître ; mais Timon le console avec une bonté vraiment délicate. N'a-t-il pas là, d'ailleurs, ses amis ? Généreux lui-même, il croit tous les autres généreux.
Tous se dérobent: Lucullus paye le serviteur que Timon lui envoie pour faire dire qu'on ne l'a pas trouvé chez lui; Lucius vient justement d'acheter une' terre. Sempronius aurait volontiers sacrifié tout son bien; mais on a eu recours à deux autres avant lui: il refuse. En face de ces lâches amis, le poète a eu soin de placer des étrangers qui devisent sur l'ingratitude des hommes, louent le caractère et le noble cœur de Timon. Pour punir ces ingrats, Timon feint d'avoir recouvré la richesse et les invite à un banquet, où ils s'empressent de venir s'asseoir, désolés de s'être justement trouvés à court d'argent ce jour-là. Les plats couverts qui leur sont servis ne sont remplis que d'eau chaude, et Timon leur jette à la figure l'eau fumante, puis s'enfuit loin d'Athènes, à laquelle il adresse un adieu assez déclamatoire : «Timon s'en va dans les bois; il y trouvera la bête malfaisante plus bienfaisante que l'humanité. » Mais ici encore, ce nous semble, et quoi qu'on puisse reprocher à Timon, le fidèle Flavius exprime la pensée du poète: « Pauvre honnête homme accablé par son propre cœur, perdu par sa bonté 1 Étrange et rare nature, dont le plus grand crime est d'avoir fait trop de bien ! >>
Seulement, à partir de l'instant où il s'est réfugié dans la solitude, Timon prend son rôle de misanthrope trop au sérieux. Enrichi de nouveau par la découverte d'un trésor, il donne de l'or à Alcibiade banni, lui souhaitant d'exterminer sa patrie et d'être exterminé lui-même ensuite ; H en donne même à des brigands. Quant à ses concitoyens et à ses amis d'autrefois, il les repousse avec la même brutalité de procédés que le Timon de Lucien. Il meurt enfin, et Alcibiade fait d'un mot son oraison funèbre : « Mort est le noble Timon, et nous nous réservons d'honorer sa mémoire ^ «
1. Nous nous servons de la traduction Fr.-V. Hugo, mais sans tenir compte de Ift préface, où Timon est trop glorifié comme le « contempteur titanique de l'bu- Banité ».
Sans oublier ce que cette misanthropie a d'accidentel, et, h ■vilains égaiils, d'égoïste dans sa source, on meltra le Timon de Shakespeare fort au-dessus du Timon de Lucien, puisque c'est pour avoir eu tiop bonne opinion de la nature humaine qu'il finit par haïr les hommes. On rapproche parfois aussi d'Alceste un autre caractère de Shakespeare. Jacques est un seigneur qui a suivi dans la foif't des Aidonnes son duc exilé. C'est, dil-on, le pessimiste parfait, opposé au bouffon Pierre de Touche, parfait optimiste. Mais le pessimisme est distinct de la misanlliiopie. Après avoir mené une vie joyeuse, Jacques est arrivé à la mélancolie par la satiété. 11 s'en prend à la nature entière, et non pas seulement aux hypocrisies de la société humaine. C'est la vie elle-même qui est mauvaise; c'est le sentiment, la pensée, l'action, tout ce qui fait l'homme, qui sont l'objet de ses railleries amères. Par sa façon ironique et méprisante d'envisager le système du monde, il se rapproche beaucoup plus de nos pessimistes modernes que du misanthrope de Molière.
Un Alcestc chez Molière avant Alccsfe : « Don Garrie de Navarre ».
Molière n'a pas mis au théâtre avant 1666 le caractère du misanthrope. Mais cinq ans auparavant il inaugurait la salle du Palais-Royal' en donnant au public une comédie du genre noble, Don Garde ou le Prince jaloux, qui, dans certaines de ses situations et dans beaucoup de ses vers, n'est pas sans analogie avec la haute comédie qui devait s'intituler te Misanthrope. ou l'Atrabilaire amoureux. Don Garcia, prince de Navarre, aime done Elvire, princesse de Léon. Comme Alceste, il proteste n'aimer que la personne, el va jusqu'à souhaiter un revers du sort, qui lui permît de prouver le déiintéressemenl de sa passion à Elvire pauvre et décline de son rang :
Oui, tout mon cœur voudrait montrer aux yeux de toM Qu'il ne regarde en vous autre chose que tous, Afin que de ce coPur le noble sacrifice Put du Ciel envers vous réparer l'injustice.
1. VoyM !• premier fascicule de nos études sur Molière, p. •♦.
Ce sont, presque à la lettre, les paroles mêmes d'Alceste. Mais Elvire n'est pas Célimène; elle ne donne à don Garcie aucun sujet légitime de jalousie. Cette jalousie éclate pourtant tout à coup : comme Alceste, don Garcie a découvert un billet où il croit voir la preuve de la trahison d'Elmire; comme Alceste, et dans les mêmes termes, il accuse et s'emporte: