ELVIRE
Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?
DON GARCIB.
Oui, oui, je l'ai perdu, etc.
Seulement, tandis que Célimène est coupable et plaide une mauvaise cause, Elvire est innocente, et la fière révolte de son innocence outragée n'a plus rien qui éveille le sourire. Elle pardonne pourtant, comme Célimène, mais avec bien plus de mérite :
Laissez, je me veux mal d'une telle faiblesse.
Son indulgence ne guérira pas don Garcie. Elle se plaint à sa confidente Élise des soupçons de cet amant étrange, à qui, sacrifiant c( l'honneur du sexe », elle a dit
Ce qu'on ne dit jamais qu'après de grands combats.
Un moment calmé, don Garcie est bientôt ressaisi par ses transports jaloux, et l'acte IV, ici comme dans le Misanthrope, est rempli de ses fureurs hyperboliques :
J'ai vu ce que mon âme a peine à concevoir,
Et le renversement de toute la nature
Ne m'étonnerait pas comme cette aventure...
Ah! tout est ruiné.
Je suis, je suis trahi, je suis assassiné.
En vain son ami don Alvar, un Philinte tragique, s'efforce de l'apaiser; ses consolations sont assez brutalement repoussées: « Don Alvar, laissez-moi, je vous prie. » Elvire survient, s'étonne et reçoit en plein visage la véhémente apostrophe de don Garcie-Âlceste : « Que toutes les horreurs... » Ce long couplet a été transporté à peu près textuellement dans le Misanthrope :
c'est une trahison, c'est une perfidie,
Qoi ne saurait trouver de trop grands cbàlimenti J
Et je puis tout permeltre à mes ressentimente- Non, je n'espère rien après un tel outrage ; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.
De même, quand Elvire a essayé de se justifier:
Juste Ciel ! Jamais rien pcul-il être inventé Avec plus d'artifice et de déloyauté?...
Ah ! que vous savez bien ici contre moi-môme, Ingrate, vous servir de ma faiblesse exttèrae, Et ménager pour vous l'effort prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres yeux !
Chez don Garcia, c'est pure déclamation, pur accès d'humeur noire, pure « maladie », pour employer le mot d'Eivire ellemême; chez Alceste, c'est un élan de passion sincère et indignée. Dans le Misanthrope, les torts sont du côté de Célimène; ils ne sont point du côté d'Eivire dans Don Garde. Et pourtant Elvire pardonne à ce malade, dont elle juge l'excès d'amour « digne de pitié ». On n'envisage pas sans inquiétude pour elle l'avenir de cette union avec l'amant le plus maussade qui fût jamais. Malgré ses boutades, .Alceste est une âme généreuse et, au fond, très saine; don Garcie est un monomane.
Il ne faut pas se plaindre de l'échec de Don Garcie. Un succès dans ce genre équivoque, qui n'est franchement ni la tragédie ni la comédie*, eût détourné peut-être Molière de sa véritable voie. 11 y est rentré en composant, après ses comédies proprement dites, des comédies plus profondes, sous lesquelles la tragédie se devine parfois. Mais en oubliant volontairement la seule de ses pièces dont le sort ait été tout à fait malheureux, il n'a point voulu perdre de belles scènes, toutes pleines de beaux vers, et une peinture de la Jalousie dont le seul défaut était d'être appliquée au personnage le moins digne de notre sympathie. Transportée dans le Mùanthrope et appliquée à un Alceste, cette peinture, avec tout son éclat, aura toute sa vérité.
1. Dans Don Garcie, remarque M. Saint-Marc Tiirardin, HoUèrc relèTe encore de l'ancienne comédie et de l'école romanesque. L'action y est, ea «Cfet, compliquée, lei peintures do caractères moins liumainea.
Le « Misanthrope » de Molière* — L'action* — Analyse de la pièce.
« Cette pièce, dit Schlegel, est encore moins gaie que les autres-; l'intrigue est encore moins animée, ou plutôt il n'y en a pas du tout. » Puis, elle est trop didactique, trop hérissée de discours et de dissertations : « On y remarque trop l'intention d'instruire. » Enfin, elle est semée d'incidents qui n'ont aucun rapport entre eux, tel celui du sonnet d'Oronte. — Comme si tout l'intérêt du drame n'était pas dans l'exaspération progressive d'une misanthropie que les prétentions d'Oronte, aussi bien que celles des petits marquis, — tous adorateurs de Célimène, — aigrissent de plus en plus, et par l'âpre dédain qu'inspirent au misanthrope tant de ridicules, et par la jalousie qu'attisent en son àme tant de galants hommages trop bien accueillis! Mieux fait que Schlegel pour comprendre Molière, Gœthe lisait et relisait sans cesse le Misanthrope et déclarait à Eckermann qu'entre toutes les comédies, c'était là sa comédie favorite.
Il ne faut pas oublier pourtant que le Misanthrope, sans échouer près du public, fut assez froidement accueilli, et que les recettes baissèrent après la première représentation. C'est, comme le remarque Cousin, une- pièce à part, touchante autant que plaisante, qui ne s'adresse pas à la foule, et ne peut être populaire, parce qu'elle exprime un ridicule assez rare, l'excès de la passion de la vérité et de l'honneur. Puis, il faut l'avouer avec M. Msard, dans le salon de Célimène on cause dIus qu'on n'agit.
Voilà une comédie sans un seul des procédés de la comédie, sans confident, sans figures de fantaisie, sans valets, sinon pour avancer une chaise ou porter une lettre ; sans Gros-René ni Mascarilie, sans monologue, sans coups de théâtre. Quoi ! pas même un mariage au dénouement? Et l'intrigue, ce fil léger qui nous fait souvenir que la scène a d'abord été un thé.'itre de marionnettes? Elle n'existe que dans la tète de certains commentateurs, qui ne souffrent pas de comédie sans intrigue ^.
Mais peut-être est-il excessif d'ajouter que le Misanthrope
l. Nisard, Histoire de la littérature française, liv. III, ch. it. La mise en scène du Misanthrope était fort simple : « Le théâtre est une chambre ; il faut six chaises et trois lustres. »
échappe à toute analyse : c'est faire la partie trop belle aux Schlcgels. Si Ton n'envisage que l'intrigue proprement dite, il est certain qu'elle n'est pas fort compliquée. Mais l'action est dans l'âme d'Alceste, dans son conflit avec lésâmes plus banales qu'il rencontre et repousse. Toules les manifestations de sa misanthropie sont dramatiques parce que, loin d'être un état d'âme toujours égal, elle s'exalte de scène en scène et atteint son paroxysme au dénouement. Il ne disserte jamais : en parlant même il agit. C'est dans cette crise d'une âme généreuse, mais toujours inquiète, toujours en mouvement, que réside l'inlérêt dramatique d'une comédie presque tragique parfois, la plus psychologique à coup sûr que Molière ait éciile, et c'est à noter les progrès de cette crise que doit se réduire toute analyse du Misanthrope.
Acte /«^ — La crise éclate dès les premiers vers de la première scène. Ce qui exaspère Alceste, ce n'est pas seulement que Philinle accable d'embrassades frivoles un passant inconnu et, au lieu de se justifier, raille la franchise trop farouche du misanthrope; c'est que toutes ces complaisances banales et ces hypocrisies mondaines lui rendent de plus en plus impossible, à lui Alceste, la vie telle qu'il se l'était faite, dans la société qu'il s'était choisie. Il avait un ami, Philinte, qui endurait patiemment ses boutades, et il lui faut renoncer à l'amitié d'un homme au cœur corrompu, qui s'abaisse jusqu'à trahir son âme. 11 aime une femme, Céliméue, et plus que jamais il voit ses défauts, nourris par de trompeuses adulations. S'il vient chez elle, c'est précisément pour la mettre en demeure de se prononcer entre lui et ses rivaux. Les ironies de Philinte, les prétentions littéraires dOronte, qui est de plus un prétendant à la main de Célimène, la méchante atfaire qu'il s'atlire en rudoyant ce médiocie rimeur, l'imminence d'un procès plus grave avec un coquin et la prévision d'une condamnation injuste, tout contribue à porter à son comble l'exaspération d'Alceste, que Philinte s'etlorce en vain de calmer.
Acte IL — C'est dans ces disposition^ d'esprit qu'Alceste reproche à Célimène l'excès de son humeur complaisante, étf^ndue aux soupirants les plus ridicules, et la met en demeure de choisir entre eux. Célimène l'assure de nouveau qu'elle n'aime que lui; puis elle s'en dédit, blessée par ses soupçons persistants, et aiïecte une indilTérence qui accroît encore les transports passionnés d'Alceste. 'Voici justement qu'entrent les petits marquis, Acaste et Clitandre. Alceste fait mine d'abord
de s'enfuir, puis la jalousie le retient. La conversation s'engage : excitée par les petits marquis, Céliraène, dans la scène des portraits, donne un libre cours à sa verve satirique. Longtemps Alceste fait effort pour se maîtriser; il éclate enûn contre ces faux amis de cour qui n'épargnent personne, contre ces coupables flatteurs qui corrompent, en l'aiguisant, l'esprit déjà moqueur de Célimène. Tous, sauf la sincère Eliante, s e^^avent aux dépens d'une vertu si bourrue. A ce moment Alc'este apprend qu'Oronte le cite devant le tribunal des maréchaux, chargés de connaître des affaires d'honneur. Tout se tourne donc contre lui. A mesure que grandit sa colère, il prête davantage le flanc aux épigrammes de Célimène et des petits
marquis. ., .• j .
Aclp m - Alceste est absent de la première partie de cet acte mais il n'v est jamais oublié. La fatuité des petits marquis, Acas'te et Clitandre, qui se croient sûrs tous deux du cœur de Célimène, ramène notre attention et notre sympathie vers l'honnête homme qui subit l'affront de leur être compare. Les ai-res conseils que donne la prude Arsinoé à la coquette Célimène et la triomphante riposte de Célimène à Arsinoe nous avertis'^ent et du prix que vaut la conquête d une femme de tant d'esprit, de jeunesse, de beauté, et des dangers que sa coquetterie fera courir au misanthrope. Aussi lorsque Arsinoé, prompte à se venger, offre à Alceste de lui P^^^;^ ^J f ^^^^ documents certains, que Céliraène est mdigne de lui, nous n^at^endons pas sans impatience l'effet de celte révélation sur une âme déjà surexcitée au plus haut point. , ^r. .t
Acte IV — L'orage se déchaîne au quatrième acte. Tout semble s'être réuni à ce moment pour porter à leur comble et la misanthropie et lajalousio d'Alceste. On l'a -ande devant e tribunal des maréchaux pour le, réconcilier avec Oronte, et P^Umte raconte plaisamment à Eliante les ^ û-ltes que 1^ misanthrope a opposées à cet accommodement; ma s El ante ^e cache pas son estime pour une aussi noble sincérité, gatee à peine par quelques bizarreries d'humeur. D'autre part Arsinoe a tenu sa p. oniesse, et Alceste accourt furieux tenant en main un billet écrit par Célimène à l'un de ses ad-a eurs^ Cett fois la passion a bien atteint son paroxysme, et la grande scène entre Alceste et Célimène est le point culminant de racL Tour à tour bravé, trompé, raillé, caressé par Ce .mène AlceSle passe de la colère à l'angoisse et de 1 angoisse a rapaiUment attendri ; il sait qu'il est dupé par des mots si doux.
mais il s'abandonne à sa destinée et se montre assez peu sen« sible à la nouvelle que lui apporte son valet Dubois : à la suite de son procès, où triomphe son indigne adversaire, il est menacé d'être arrêté.
ActeV. — La perte de ce procès, où la justice était de son côté» est le dernier coup pour Alceste : désormais sa misanthropie, qui n'a cessé de progresser pendant toute la pièce, est radicale et définitive; le langage de la raison, dont Philinte est l'interprète,est moins écouté que jamais. Par un contre-coup naturel, sa jalousie grandit avec sa misanthropie, et — d'accord, cette fois, avec Oronte — il met Céliraène en demeure de fixer son choix sur l'un de ses prétendants. Les petits marquis épargnent à la coquette l'embarras d'une réponse précise; en se communiquant les lettres que CélimèRe écrivait à chacun deux, ils ont découvert que Célimène se jouait d'eux et de tous; devant elle ils lisent ces lettres accusatrices, et la quittent en l'outrageant de leurs railleries. Alceste, plus fier et plus passionné, s'est tu d'abord. C'est pour lui seul que Célimène daigne se justifier. Il l'aime encore et lui pardonnera, mais à condition quelle vienne partager la solitude où il va fuir les trahisons du monde. Une telle résolution est au-dessus des forces de la coquette; elle refuse, et Alceste rompt définitivement avec elle.
Est-ce un dénouement? Si c'en est un, il faut avouer qu'il a, comme on l'a dit, la grâce des choses indéterminées et ouvre un long horizon à la rêverie. Que devient Célimène? Que devient Alceste? On ne sait. Sur l'avenir prochain de Célimène nous sommes sans inquiétude : le salon déserté sera repeuplé bientôt. Mais la question essentielle qui se pose dans le Misanthrope n'est pas de savoir comment et jusques à quand Célimène pourra tenir groupée autour d'elle dans ce salon la cour de ses adorateurs, par quels artifices elle les amusera longtemps, par quels incidents imprévus sera déjouée sa trop savante diplomatie. Ce n'est là que l'extérieur de l'action; la véritable action est tout intérieure : elle est dans le crescendo si dramatique de la jalousie et de la misanthropie d'Alceste. Ce qui nous émeut, c'est de voir s'approfondir et s'aviver sa blessure : la rupture avec Célimène ne saurait rien dénouer; elle ouvre, au contraire, pour Alceste une vie nouvelle, sur laquelle peut •'exercer librement notre fantaisie. -
Le cadre. — Tableau de la société du dix-septième siècle Continaation de la guerre aux petits marquis.
Le Misanthrope est une élude de caractère encadrée dans un tableau de la société polie auxvii" siècle. Écartons toute idée d'allusion directe à des personnages contemporains ; ne nous demandons pas si Molière plaide la cause des jansénistes ou celle de leurs adversaires (car il est infiniment plus probable qu'il n'en plaide aucune); si Alceste est Monlausier; Oronte, Saint- Aignan; tel petit marquis, le comte de Guiche; Éliante, Madame, comme ne craint pas de l'affirmer Michelet, qui s'extasie sur la hardiesse satirique du Misanthrope, en l'exagérant quelque peu. « Si Alceste gronde, c'est sur la cour plus que sur Célimène. Mais qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par lui ? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, qui donc les fait, sinon le roi?... Tous les visages étaient reconnaissables. » Ne rabaissons pas le Misanthrope aux proportions d'une satire directe et personnelle, qui aurait été singulièrement maladroite au moment où Molière, en pleine querelle du Tartuffe, avait tant besoin du roi. Mais, quel que soit le caractère de la satire, elle a sa place ici et sa raison d'être : plus sera frivole, ou prétentieuse, ou fausse la société où Alceste est comme emprisonné, plus sera justifiée sa misanthropie. On pourra rire des excès de cette misanthropie; mais on ne rit pas moins des excès contraires, et le ridicule, de ce côté, ne sera pas compensé par l'estime.
Parmi les personnages ridicules dont l'aifectation ou l'hypocrisie fait ressortir par le contraste la simplicité et la sincérité d'Alceste, plusieurs ont été déjà touchés, et même à plusieurs reprises, par Molière. S'il revient à leur caractère déjà esquissé ou approfondi, s'il s'y acharne, ce n'est pas seulement parce qu'il a la haine instinctive de leurs travers; c'est qu'après les avoir attaqués, il a été attaqué à son tour par eux, diffamé dans leurs cercles, calomnié même près du roi. Il prend sa revanche au théâtre, et il la prend, non seulement avec cruauté, mais avec suite. Ainsi les petits marquis, ses premiers et naturels adversaires, ont été joués sur la scène dans les Précieuses, les
I« COURS DE LITTÉKATURE
Fâcheux, la Critique; ils seront joués encore dans le Misanthrope; mais la satire y sera moins outrée, plus nuancée, plus vraie. Voltaire s'est donc trompé lorsqu'il a écrit, au sujet de la Mère coquette, de Quinault (1664) :
c'est la première comédie où l'on ait peint ceux qu'on a appelés depuis les marquis. La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV Voulaient inniler cet air de grandeur, d'éclat et de dignité qu'avait leur maître. Ceux d'un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers ; et il y en avait enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu'au plus grand ridicule. Ce défaut dura longtemps. Molière l'attaqua souvent, et il contribua à défaire le public do ces importants subalternes i.
Il est vrai que, dans le Misanthrope, Molière a pu se souvenir de ce dialogue de la Mère coquette (I, m) :
AOAN'TE.
Estlmez-vous beaucoup l'air dont vous affectez D'estropier les gens par vos civilités, Ces compliments de mains, ces rudes embrassades, Ces saluts qui font peur, ces bonjours à gourmadeg?.,.
LB MARQUIS
Va, tu sais peu le monde et la cour, si tu crois
Qu'on puisse être marquis, jeune et sage h la fois :
Il faut être à la mode, ou l'on est lidicule;
On n'est point regardé si l'on ne gesticule.
Si, dans les jeux de main ne cédant à pas un,
On ne se sait un peu distinguer du commun.
La sagesse est niaise et n'est plus en usage,
Et la galanterie est dans le badinage :
C'est ce qu'on nomme adresse, esprit, vivacité.
Et le véritable air des gens de qualité.
Mais Quinault a commencé lui-même par se souvenir de Molière, par exemple de la rencontre de ces deux nnarquis à la mode, « précipités», dit l'auteur des Fâcheux,
Dans les convulsions de leurs civilités.
Bien avant Molière, Régnier avait peint, dans sa satire VIII, le Françnia espagnolis(\ le petit marquis du temps : ce « jeune frisé, rclové de œoiislache >■>, loajours remuant et sautillant, on le voit faire « le doucet » avec les dames, leur faire admirer