La Brajèra, tttla Société et de la Convertatto
à la fois semblables et différentes, mais également fines el nuancées, sans rien de trop appuyé: Acaste si ingénument el bruyamment vaniteux, Clitandre non moins confiant en luimême, mais plus réservé. Même il n'a pas caché ce qu'il pouvait y avoir de grâce dans cette frivolité, et il est dans son théâtre peu de couplets qui aient le charme et la légèreté du couplet d'Acaste au début du troisième acte :
Parbleu ! je ne vois pas, lorsque je m'examine, Où prendre aucun sujet d'avoir l'ùme chagrine. J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison Qui se peut dire noble avec quelque raison ; Et je crois, par le rang que pie donne ma race, Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe. Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas, On sait, sans vanité, que je n'en manque pas ; Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût; A juger sans étude et raisonner de tout ; A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs du théâtre ; Y décider en chef, et faire du fracas A tous les beaux endroits qui mériteiit des ha$ ! Je suis assez adroit ; j'ai bon air. bonne mine. Les dents belles surtouL et la taille fort fine. Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, Qu'on serait mal venu de me le disputer. Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître. Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi Qu'on peut, par tout pays, être content de soi.
L'homme coquet est le compagnon et le flatteur naturel de la coquette. Mais pourquoi Célimène demeure-t-elle charmante malgré tout, tandis que ces oisifs présomptueux n'éveillent qu'un sourire de dédain? C'est que l'élégance de leurs manières et la politesse de leur langage sont toutes superficielles. Au fond, les petits marquis sont peu discrets et peu délicats. Voyez avec quel sans-gêne voisin de la brutalité ces courtisans de Célimène traitent, au cinquième acte, celle qu'ils disaient aimer. Pour l'épargner en l'abandonnant, il leur suffirait d'avoir le tact du galant homme, de l'honnête homme, comme on disait alors. Mais l'amour-propre leur tient lieu de coaur.
Continuation de la guerre aux prudes. — Arsinoé.
Si, en pleine possession de son génie, Molière avait su, cette lois, ne pas charger le portrait des petits marquis, s'il l'avait dû peut-être (engagé qu'il était dans la querelle du Tartuffe), il n'avait point à ménager les hypocrites, ses éternels ennemis, plus acharnés que jamais contre lui à ce moment précis. Il avait peint Tartuffe ; en créant le caractère d'Arsinoé, il peignait, comme l'a dit Michelet, la vraie sœur de Tartuffe. La Macette de Régnier, « cette vieille chouette » dont l'œil pénitent ne pleure qu'eau hénito, mais dont le langage est cynique, ne pouvait être introduite dans une comédie si délicate; elle eût fait scandale dans le salon de Célimène. Mais ce n'était pas la première fois que Molière s'essayait à peindre un Tartuffe femelle. La Climène de la Critique est déjà une prude. Gomme Ârsinoé, elle a
Ses mines et ses cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence;
comme Arsinoé aussi, elle est moins chaste qu'elle ne veut le paraître. Mais c'est surtout une précieuse, une façonnière, chez qui tout est affecté, parce qu'elle croit l'affectation de bon ton. L'austère Orante, dont Dorine esquisse le portrait au premier acte du Tartuffe, est plus proche parente d'Arsinoé; elle aussi, « elle est prude à son corps défendant » ; elle aussi a fort bien joui de tous ses avantages tant qu'elle a été jeune et belle; et si elle veut renoncer au monde, c'est que le monde la quitte. Est-ce d'Orante ou d'Arsinoé que Dorine parie lorsqu'elle dit :
Ce sont là les retours des coquettes du temps. n leur est dur de voir déserter les galants. Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude Ne voit d'autre recours que le métier de prude ; Et la sévérité de ces femmes de bien Censure toute chose et ne pardonne à rien ; Hautement d'un chacun elles blâment la vie, Non point par charité, mais par un Irait d'envie Qui ne saurait souffrir qu'une autre ait les plaïaiM Sont le penchant de l'âge a sevré leurs désirs.
Comparez ce que Célimène dit d'Arsinoé, presque dans le? niômos termes :
Elle ne saurait voir qu'avec un œil d'envie Les amants déclarés dont une autre est suivie ; Et son triste mérite, abandonné de tous, Contre le siècle aveugle est toujours en courroux. Elle tâche à couvrir d'un faux voile de prude Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude ; Et, pour sauver l'honneur de ses faibles appas, Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas.
Ce « faux voile de prude », c'est bien le <( voile pompeux d'une haute sagesse » sous lequel Orante déguise la faiblesse « de ses attraits usés ». Il semble donc que Molière n'ait eu qu'à donner la vie dramatique au caractère d'Orante pour créer Arsinoé et opposer, par une antithèse saisissante, la prude à la coquette. Mais Arsinoé, plus âgée que Climène, est plus jeune qu'Orante. Elle n'est pas entièrement retirée du monde; elle en est encore « dans l'àme », et, malgré les grimaces d;' sa dévotion, elle n'a pas renoncé à « accrocher » un mari. Même elle est jalouse de Célimène, non seulement parce que la jeunesse et la beauté de son « amie » l'écrasent, mais parci' qu'elle a tendresse d'âme pour Alceste. Ses « discours éternels de sagesse et d'honneur < sonnent faux; ses « aigres censures > sont d'autant moins acceptées qu'elle est elle-même un moins bon modèle. On lui pardonnerait peut-être <> cette hauteur d'estime où elle est de son propre mérite et cette pitié injurieuse » qu'elle témoigne aux autres, si elle s'était désintéressée de toutes les rivalités et de toutes les ambitions mondaines; mais « elle met du blanc » et ne se ré'^igne point à vieillir. Tous les artifices de son hypocrisie ne réussissent pas à dissimuler un âpre orgueil. La femme qui bat ses gens au- lieu de l-^s payer; qui, piquée au vif par Célimène, oublie son ton de perfidie doucereuse pour braver ouvertement sa rivale; qui se venge enfin, n'a pas la pleine possession d'elle-même, .\ussi prendon plaisir à la blesser aux endroits sensibles pour la faire sortir de son rôle. Rien n'est donc pins vivant que ce caractère, dont l'utilité dramatique n'a pas besoin d'être démontrée, puisque c'est la vengeance d'Arsinoé qui précipite le dénouement. Il semble que la Bruyère se soit souvenu d'Arsinoé lorsqu'il a écrit, dans le chapitre des Femmes :
La dévotion vient à quelques-uns, et surtout aux femmes, corpme une paslion ou comme le faUtls d'un certain âge. Elles comptaient autrefois uùe se-
maine pAr le« jours de jeu, de spectacle, de concert, de mascarade ou d'un joli sermon. Autres temps, autres mœurs : elles outrent l'austérité et la retraite. Il y a chez elles une émulation de vertu et de réforme qui tient quelque chose de la jalousie... Il y a une fausse vertu qui est hy[)Ocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie. Une femme prude paye de maintien et de paroles, une femme sage paye de conduite... La pruderie contraml l'esprit, HO cache ni l'âge ni la laideur ; souvent elle les suppose.
Oronte. — La scène da sonnet. — Une leçon de go4t littéraire. — Holière et Boîlean.
Le caractère d'Oronte, moins ridicule et odieux que celui d'Arsinoé, semble aussi moins directement utile à l'action. Toutefois la scène du sonnet est loin dètre un hors-d'œuvre dans le premier acte. Dans l'état d'exaspération où les embrassades banales de Philinte ont jeté Alcesle dès le début de cet acte, la venue d'un nouvel embrasseur, qui de prime abord lui offre son amitié, n'est pas faite pour l'apaiser. Et cet ami inconnu est un adorateur de Célimène, et il ne recherche l'amitié des gens que pour les assassiner de ses vers, et il faut l'entendre, et il faut le juger « avec sincérité »! Quelle épreuve pour celui qui vient de soutenir à Philinte que si l'on juge telles gens ridicules ou haïssables, on leur doit, sans ménagements, déclarer « la chose comme elle est »! Quelle occasion presque inévitable de se contredire! Quelle démonstration dramatique des nécessités de la vie en société, plus éloquente cent fois que tous les raisonnements de Philinte, et comm? Philinte pourra triompher à son aise^ des hésitations, de l'embarras, des faux- fuyants du théoricien absolu forcé de se liémentir dans la pratique! Conflit de la théorie et de la praique, c'est à cela que se réduit tout le premier acte du Misankrope, et la scène du sonnet met en pleine lumière la situation fausse de l'atrabilaire qui vit dans le monde, c'est-à-dire le vrai sujet de la comédie.
Il importe donc assez peu de savoir si des souvenirs récents ont inspiré à Molière l'idée de cette scène si naturelle et si utile. De même qu'on veut voir en Oronte Saint-Aignan (que d'Orontes en ce temps eussent eu le droit de réclamer, et quelle postérité ils ont laissée!), on veut voir ici en Alceste M. de iMontausier, K ce diseur devérités, cet homme qui rompt en visière », comme
22 COURS DE LITTÊKATURE
l'appelle Tallemant, ce Mégabale du Grand Cyrus, dont M"« de Scudéry écrit : « Il n'y a rien qui pût lui faire faire une chose qu'il croirait choquer la justice... 11 est ennemi de la flatterie, il ne peut louer ce qu'il ne croit point digne de louanges. » Et il est vrai que les Alcestes sont plus rares que les Oronles; mais enfln il n'était pas le seul de son espèce, ce Montausier, qui d'ailleurs, lui aussi, avait fait de petits vers à l'hôtel de Rambouillet, et même traitait de pair à pair avec Corneille. Par exemple, au témoignage de Brossette, appuyé par Louis Racine et Monchesnay, le héros bourru de la scène du sonnet ne serait autre que Boileau. On lui disait que Chapelain était appuyé par Colbert: « Oh ! s'écria-t-il, le roi et M. Colbert feront ce qu'il leur plaira ; mais, à moins que le roi ne m'ordonne expressément de trouver bons les vers de Chapelain, je soutiendrai toujours qu'un homme après avoir fait la Pucelle, mérite d'être pendu. » Ace compte Boileau, comme Molière, se serait souvenu de Balzac, qui a écrit, vingt-sept ans avant le Misanthrope: « Est-il possible qu'un homme qui n'a pas appris l'art d'écrire et à qui il n'a point été fait de commandement de par le roi et sur peine de la vie de faire des livres, veuille quitter son rang dhonnête homme qu'il tient dans ^e monde, pour aller prendre celui d'impertinent et de ridicule parmi les docleurs et les écoliers'? » iN'est-ce pas textuellement, ou peu s'en faut, la double réponse d'Alceste à Oronte et à Philinte, à la fin du premier et du deuxième actef
Mais Boileau tient à ce que nous voyions en lui l'original d'Alceste, en cette scène du moins, et son affirmation est précise, si l'on admet l'authenticité de la lettre au marquis de Mimeure (4 août 1706). On lui avait recommandé de divers côtés la candidature de M. de Saint e-Aulaire à l'Académie, mais on avait eu la maladresse de lui signaler, entre autres titres du candidat, une ode voluptueuse dont la lecture produisit sur le sévère critique un efl'et tout contraire à celui qu'on attendait: « Quelque bien qu'on m'eût dit de lui, j'avoue que je ne pus m'empécher d'entrer dans une vraie colère contre son ouvrage. Je le portai à l'Académie, où je le laissai lire à qui voulut; et, quelqu'un s'étant mis en devoir de le défendre, je jouai le vrai personnage du misanthrope dans Molière, ou plutôt j'y jouai mon propre* personnage, le chagrin de ce misanthrope contre les méchants vers ayant ét^, comme Molière me l'a confessé plusieurs fois