LeKre à Chapelain, 23 noT«inbr
lui-même, copié sur mon modèle. « Cela n'empêchait point Alcesle-Despréaux de voler pour M. de Miraeure, dont le seul mérite élait d"avoir traduit quelques vers d'Horace et d'Ovide. Quoi qu'il en soit, le satirique et le poète comique sont ici pleinement d'accord, et c'est, au fond, la même leçon littéraire qui se dégaae de leurs œuvres. Deux ans avant le Misanthrope, Boileau écrivait, dans sa satire II, où il raille la facilité banale et la béate vanité des Orontes:
Un sot, en écrivant, fait tout avec plaisir : Il n'a point en ses vers l'embarras de choisir, Et, toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire, Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire. Mais un esprit sublime en vain veut s'élever A ce degré parfait qu'il tâche de trouver ; Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire, Il plaît à tout le monde, et ne saurait se plaire.
« Voilà, lui aurait dit Molière, lapins belle vérité que vous ayez jamais dite : je ne suis pas du nombre de ces esprits sublimes dont vous parlez; mais, tel que je suis, je n'ai rien fait en ma vie dont je sois véritablement content. » De même qu li s'en prenait, dans cette satire, aux adorateurs hyperboliques des Philis, il s'égayeradans la satire IX, composée un an après le Misanthrope, aux dépens de ceux qui meurent « par métaphore » pour des Iris en l'air, comme Oronte :
Le trépas sera mon recours.
Plus tard encore, au premier chant de VArt poétique, n'est-ce pas à Oronte qu'il songe lorsqu'il nous trace le portrait de cet auteur « intraitable » qui plaide avec une émotion vraiment paternelle la cause des vers les plus critiqués"?
Cependant, à l'entendre, il chérit la critique : Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique ; Mais tout ce beau discours dont il vient vous flatter N'est rien qu'un piège adroit pour vous les réciter.
Vingt fois il reprendra, non sans quelque monotonie, cett» double idée que la scène du sonnet met si bien en relief : la première, c'est que la poésie n'est pas un jeu frivole, un caprice d'amateur oisif, mais un « rude métier .>, où il faut apporter, avec la vivacité de l'inspiration naturelle, la patience d une longue étude; la seconde, c'est que, fût-il enrichi de tous les
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dons de la nature et de l'art, un poète n'est plus digne de ce nom s'il ne prend pas pour règle la raison, pour muse la vérité. Que reproche Alceste aux expressions dOronte? Elles ne sont point « naturelles ». Ce sont des « coliûchets », des « faux brillants », dont murmure le bon sens, et dont « la pompe fleurie » ne vaut pas l'expression « toute pure >> do la passion vraie. Molière ne se montre-t-il pas le meilleur auxiliaire et, à certains égards, le précurseur de Boileau, en des vers comme ceux-ci, où il prend soin de souligner sa pensée par des mots significatifs :
Ce style figuré, dont on fait vanité,
Sort du hon caractère et de la vérité :
Ce n'est que jeux de mots, qu'a/fedalion pure,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature ?
Ce naturel, que Molière oppose au méchant goût du siècle, n'a rien de sèchement raisonnable; il est plus large même et plus profondément humain que le naturel préconisé par Boileau. Il est la sincérité dans le sentiment en même temps que la sincérité dans l'expression. Et le choix de la chanson qu'Alceste oppose au sonnet d'Oronte le prouve bien. 11 la veut forte par la seule naïveté de la passion qu'elle exprime, pour mieux faire comprendre ce qu'ont de faible les ornements dont s'embellit la passion factice. C'est parce qu'Oronte ne sent pas ce qu'il dit qu'il s'efforce de voiler sous le luxe des antithèses et des pointes l'absence de toute émotion vraie; c'est parce que le vieil auteur de la chanson du roi Henri est ému qu'il est poète, en dépit de sa naïveté, ou plutôt à cause d'elle. La leçon de goût littéraire est donc en même temps une leçon de sincérité.
Notre époque, qui tâche à ressaisir précisément la naïveté des sentimenls primitifs, ne s'est pas, on le pense, montrée sévère à la chanson du roi Henri ; mais comme elle est, malgré tout, plus ratTinée que naïve, elle a jugé que le sonnet d'Oronte était, pour le moins, joli, affecté sans doute, mais d'une affectation gentille. Ainsi en avaient jugé déjà les contemporains, si l'on en croit l'auteur de la Lettre sur la comédie du iMisanthrope : « Le sonnet n'est point méchant, selon la munière d'écrire d'aujourd'hui; et ceux qui cherchent ce qu'on appelle pointes ou chutes, plutôt que le bo:i sens, le trouveront sans doute bon. Jeu vis même, à la [n omière représentation de cette pièce, qui se firent jouer pendant qu'on représentait cette scène, car ils crièrent que le ?o:inci était bon, avant que le
misanthrope en fil la critique, et demeurèrent ensuite tout confus. >) Au moins les critiques du xix« siècle sont avertis.
Il est certain qu'on peut trouver et qu'on a trouvé de tout temps des vers plus mauvais que ceux d'Oronte, et que son sonnet peut sembler relativement simple à des gens qui ont c:):inu des caprices de la mode bien autrement raffinés. Il est possible aussi que Molière, l'écrivain gaulois, au parler franc, ait eu lu <> style figuré » une défiance excessive; mais il a raison en gros, aujourd'hui comme alors, et il a raison, nous ne saurions trop le répéter, au point du vue moral aussi bien jd'au point de vue littéraire. Déjà médiocres par eux-mêmes, !es vei's d'Oronte deviennent exécrables dès que c'est Oronte jui ies dit. C'est qu'il est infiniment plus ridicule que ne saurait l'être sa poésie. Qu'on se le représente, avec les uns, comme un grand seigneur de mine sérieuse, de caractère susceptible, prompt à transformer une affaire de goût en affaire d'honneur; ou, avec les autres, comme un fat, bavard souriant et empressé, si naïvement satisfait de lui-même, qu'il trouve étrange que d'autres refusent de partager son admiration pour ses œuvres, c'est toujours à la vanité puérile qu'on se heurte chez lui. Poète, il veut être loué pour ses mérites poétiques; homme de cour, il ne veut point passer pour poète. Déjà, du temps de Perse, les grands de Rome dictaient de petites pièces sentimentales en i'aisant leur digestion, et demandaient l'opinion des connaisseurs : « J'aime la vérité, moi; voyons, dites-moi franchement votre opinion sur mon compte; » et déjà aussi le satirique leur criait : « Veux-tu que je te la dise, moi, la vérité"? Eh bien, tu es un sol de faire des vers*. » Au temps de Régnier, les courtisans étaient tourmentés de la même démangeaison :
Ce sont des meschans vers Que pour tuer le temps je m'efforce d'escrire ; Et, pour un courlisan, quand vient l'occasion, Je monstre que j'en sçay pour ma provision 2.
Ici point déjà le ridicule d'Oronte, qui est celui de Mascarille ; les gens de qualité savent tout sans avoir rien appris. Comment veut-on qu'un homme qui fait « quelque figure» à la cour, avec qui le roi en use « le plus honnêtement du monde »,
1. Voyez la satire I'* de Perse; nous empruntons la traduction de M. Despois. t. Rég:Dier, satire VIII.
prenne la peine d'étudier les règles ? et comment veut-on qn'i! ne regarde pas le métier des vers comme un jeu où il triomphera sans effort? Au ridicule de vouloir faire des vers il joindra donc celui de vouloir les faire vile, comme le Crispinus d'Horace * : Videamits utcr plus scribere possit, trait que Foileau, dans l'épître II, trois ans après le Misanthrope, appliquera au trop fécond Linière :
Voyons qui de nous deux, plus aisé dans ses Ter», Aura plus tôl rempli la page et le revers *.
vant Molière, Montaigne^ avait répondu à ces rimeurs ourecuidants, que le temps ne fait rien à l'afTaire : « Je veux /viler ces belles excuses : « Je le fis en me jouant. Je n'y feus c pas une heure. Je ne l'ay revu depuis. » Or, dis-je, laissons ioncques ces pièces; donnez-m'en une qui vous repicseule bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on mesure. » Voilà par où le prétentieux Oronte prêterait à rire, alors même que ses vers seraient dignes de quelque estime. Mais ils ne sauraient l'être, puisqu'on y voit partout un simple jeu d'esprit, puisqu'on y cherche en vain l'inspiration vraie, celle du cœur.
Ainsi Oronte est ridicule, au point de vue du caractère, par la banalité de ses protestations d'amitié, par ses embrassades, par le vaniteux empressement avec lequel il fait sonner sa « qualité »*, par le sans-gêne avec lequel il impose la lecture de ses vers à ses amis nouveaux; par le peu de sincérité avec lequel il réclame un avis sincère et par l'air pincé qu'il prend quand on le lui donne; surtout par ses emportements et ses intrigues peu délicates contre Alceste, coupable de ne l'avoir pas admiré les yeux fermés. Il l'est, au point de vue de l'esprit, parla sottise qui lui fait quitter, sans entraînement, san? vocation, son renom d'honnèle homme, pour briguer la ploiro d'auteur, mais sans vouloir paraître auteur; par sa naïve admiration pour ces « petits vers doux, tendres et langoureu.x » qui, dits en manière de jeu, dans un cercle mondain, seraient à leur place, mais semblent maniérés et vides si on les en fait sortir pour les soumettre au jugement public; en un mot, par son inintelligence de l'art, qui vit de pensées moins futiles et de sentiments moins artificiels, qui, dans l'expression comme dans l'inspiration, a besoin de simplicité et de vérité.