‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 91 sur 134 · Satires · texte numérisé non relu

Satires

i. EssaU. m.

^c caractère d'Éliante : simplicité et sincérité. — La eon« versation des honnêtes gens aa dix-septième siècle. — Les réflexions morales.

Absence de simplicité, absence de sincérité, c'est ce que nous avons rencontré jusqu'ici dans la partie purement critique du Misanthrope. Où donc trouverons-nous ce qui manque aux petits marquis, aux prudes, aux poètes sans poésie? Dans le caractère de « la sincère Éliante », car c'est ainsi que Philinte nous la présente dés le premier acte. Elle est aussi, sans doute, l;i bonne, la douce, la judicieuse Éliante; mais le trait dominant est la sincérité, cette sincérité qui lui fait dire à sa cousine Célimène, amie des subterfuges et des échappatoires : « Je siiis pour les gens qui disent leur pensée; » cette sincérité qui, même dans ses excès, lui plaît chez Alceste :

c'est une vertu rare au siècle d'aujourd'hui, Et je la voudrais voir partout comme chez lui.

Avec de tels sentiments, elle doit mépriser fort la société où elle vit? Point : autant qu'elle est clairvoyante elle est indulgente : sans illusions, elle est aussi sans amertume et sans raideur. Sœur des Ariste, des Cléante et des Clitandre, elle est la femme prédestinée de Philinte, et l'on a pu dire qu'elle était un Philinte femme, car elle sait, comme Philinte, comme Montaigne, que « la vertu assignée aux affaires humaines est une vertu à plusieurs plis, encoignures et coudes, pour s'appliquer et joindre à l'humaine faibles&e ». Toutefois, ce sera un Philinte moins exclusivement mondain et en dehors, moins détaché et sceptique, avec la même finesse enveloppée dans plus de douceur, avec plus de chaleur d'âme. De leur union naîtra la Henriette des Femmes savantes. Mais Henriette, malgré la maturité précoce de son esprit, est une jeune fille. Éliante ne serait-elle pas plutôt une jeune femme, veuve comme sa cousine Célimène? On ne sait, et Molière ne s'est soucié de préciser ni sa situation ni son âge. Ce qu'on devine, c'est qu'elle n'est pas, qu'elle n'a jamais été sans doute une Agnès; ce qu'on soupçonne aussi, c'est qu'elle est arrivée à ces confins

2h GOUIIS l>E LITTÉRATURE

do lii jeunesse où il faut prendre un parti décisif, car elle ne caciie pas son penchant pour Alceste; et quand Alceste, tro;i profondément alleiiit par la coquetterie de Célimène, renono'.' à toute autre affection, elle offre sa main à Pliilinte sans hésitation, mais sans impatience. Mûre par la raison avant de l'ôlre par l'Age, elle n'a ni la candeur étonnée de l'àine qui s'ouvre, ni la froide expérience de l'ànie qui se replie après avoir souffert. Mais peut-être aussi, n'ayant pas jeté au vent sa jeunesse, elle l'esteia jeune plus loni.temps; elle n'aura pas eu le charme piquant de Célimène, mais elle ne sera jamais une Arsinoé.

D'aucuns la jufçenl trop peu femme; au contraire de Michelet, qui l'appelle « la s» nsil)le Klianlc » et voit en elle le portrait dramatique de Henriette de Franri^ ils l'identifieraienl plutôt avec M"" de Maintenon jeune. 11 est certain qu'elle se distingue par les qualités du jugement plutôt que par celles de l'imagination. A la comparer aux femmes du théâtre moderne elle manque d'élan, de spontanéité, de verve; à la comparera la seule Célimène, elle n'a pas assez ce que sa cousine a en trop. Mais précisément Molière a voulu l'opposer à Célimène, dont le voisinage d'I^lianle lail ressortir la frivolité, comme le voisinage d'Arsinoé lait ressortir sa grâce et son esprit. Lliante a son esprit et sa'gràce propres, mais un esprit plus posé et une grâce plus lente; son charme, moins troublant, est plus pénétrant; il n'éblouit pas, mais s'insinue et demeure. Son cœ.:i est trop sage? C'est qu'avant tout elle doit nous apparaître u:: ' femme du monde accomplie, et que le pnniier mérite d'un femme du monde est la discrétion. Elle est pourtant adirée vc: - Alceste par une sorte d'admiration tendre, et. si elle serésoui. au dénouement, à accepter la main de Philinte, c'est qu'ellesent Alceste perdu pour elle; c'est que sa fierté ne veut point s'exposer à l'humiliation d'un échec trop certain, et peut-être n'est pas fâchée de répondre aux adieux d'Alceste par le choix immédiat d'un mari également digne d'être, aimé, bien qu'à d'autres titres. Ne serait-ce pas enfin parce qu'en épousant Philinte, pour qui sa sympathie est vive, d'une part elle quitte ^a cousine, dont Ic^ compagnie, après cet éclat, l'eût au moins gênée, et que, d'autre part, elle ne quitte pas définitivement Alceste, qu'Éliante et Philinte unis essayeront de consoler, sinon de guérir?

Quoi qu'il en soit, si l'on ne considère le caractère d'Éliante qu'au point de vue de la vie en société, on le jugera irrépro-

chable. Ame tempérée, à égale distance de la passion et de la sécheresse, elle est toujours maîtresse de sa pensée et de sa parole, assez spirituelle pour donner la réplique à Célimène, assez sensée pour parler peu, et se laire quand il faut laisser parler les autres. C'est à une Éliante ou à une M™" de la Fayette que la Rochefoucauld songeait lorsqu'il écrivait : « La confiance fournit plus à la co:iversation que l'esprit... La politesse de lesprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates... Le bon goût vient plus du jugement que de l'esprit... La douceur de l'esprit, c'est un air facile et accommodant, qui plaît toujours, quand il n'est point fade. » Et la Bruvère, dans le chapitre de la Société et de la Conversation, était l'interprète de toute une époque marquée de l'empreinte des Éliantes plus que des Célimènes, lorsqu'il vantait les qualités judicieuses de préférence aux qualités vives : « Il ne faut pas qu'il v ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût, et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un efTet de notre jugement. » Alceste eût approuvé cet arrêt, mais Célimène l'eût trouvé bien austère.

En opposant Éliante à Célimène, MoUère n'oppose pas seulement deux caractères, mais deux manières de concevoir la vie m société et la conversation des honnêtes gens. Bonne et peu désireuse de briller, Éliante se contente de dire partout le mot juste; quand pourtant elle doit faire sa partie dans une conversation en règle, elle ne se hâte point d'intervenir, écoute, n'approuve pas, no désapprouve pas, mais sourit :

Ce début n'est pas mal, et contre le prochain La conversation prend un assez bon train.

Si elle parle enfm, c'est pour essayer de sauver une réput» tion que déchire Célimène, ou d'apaiser le débat que vient de soulever la boutade d'Alceste contre les « bons amis de cour ». Ou sait qu'en cette dernière occasion Molière a mis dans la bouche d'Eliante le seul fragment que nous ayons conservé de sa traduction de Lucrèce. Cette traduction a-t-clle jamais été complète? 11 est permis d'en douter. Molière en lisait dans les salons quelques passages cîioisis; mais il n'eût point intercalé dans sa comédie un morceau qui eût semblé un pur hors-d'œuvre. La petite dissertation sur les illusions des amants, outri>

qu'elle rompt le cours d'une querelle naissante, est une leçon aimable à l'adresse du misanthrope, et convient à merveille au genre d'esprit d'Élianle, qui préfère les généralités inoffensives aux personnalités satiriques. On a jugé parfois celte tirade trop longue et lente. « Eh quoi! s'est-on écrié, c'est ainsi que l'on causait au xvu° siècle? On causait donc comme on ofûcie! » Ce qu'il y a d'un peu lent, en effet, et d'un peu général dans les entretiens de ce siècle de moralistes, il ne sert à rien de le dissimuler : on le retrouverait jusque dans les tragédies. Comme la vie des honnêtes gens était alors infiniment moins fiévreuse que la nôtre, leur conversation devait l'être aussi. Puis, toute cette morale, qui nous semble assez froide aujourd'hui, passionnait alors les esprits, animait toutes les causeries comme tous les livres. Sans doute c'est très injustement que M. Cousin a fait des Maximes de la Rochefoucauld le résultat d'un jeu de société; mais il n'est pas contestable que la mode fût alors aux maximes : les recueils d'Esprit, de Méré, de M"* de Sablé, etc., en témoignent. Quant aux réflexions sur les passions de l'amour en particulier, il suffit de dire qu'elles se sont imposées môme à Pascal. Aussi ne s'étonnera-t-onpas que le passage de Lucrèce traduit par Molière ait été imité, avant lui, par Scarron {Jodelet duelliste), par Faret [VHotmêlc Homme) et par l'auteur du Grand Cyrus, M"* de Scudéry, si féconde en longues conversations morales et en interminables portraits.

Différence entre l'esprit d'ÉIiante et l'esprit de Célimèse» Les portraits. — La conversation ^Taie.

Les portraits que trace Célimène sont plus courts et plus vifs. On nous en a prévenus dans les Pî'f'dewses*, «les portiaits sont difficiles », et sur cette mode des portraits, d'abord personnels, qu'on les trace d'un autre ou de soi-même, puis généraux, à la façon de la Bruyère, nous avons trop insisté pour y revenir. Boileau lui-même y cédait :

Je me plais à remplir mes sermons de portraits^ ;

1. Voir le fascicule des Précieuses. Ajoutons à la liste des auteurs de portraitt M"" (le Courcelles, de la Trémouille, et l'épicurien SaiDt-Evremon<l,qui fit le portait de M°" d'Olonne.

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