Réflexions diverses
2. Fr. Sarcey, feuilleton du Temps. M. Jules Leinaitre a remarqué que Celimine, iprès tout, ne s'en prend qu'à des ridicules tout extérieurs.
Il sercait cdHpiix do développer ces osquissos et d'en tirer 1p« ressources drainaliquos qu'ils contiennent. Par exemple, .1 ceux qui croient sa verve tarie, Molière lait répondre* dr " VImpromplu: «N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontents d-la cour? » C'est le ^'erme du portrait d'Adraste, gui pouvait être, à son tour, le germe de toute une comédie. La Bruyère a profité (surtout dans les chapitres de la Société et de la Cour, des indications données par .Molière : après l'auteur du Misanthrope, il a raillé l^s mauvais plaisants comme Cléante, les diseurs de phébus, comme Damon, dont les grands mots et le pompeux galimatias ne signilient rien; les courtisans enl "tés de leur noblesse, comme lest Géraide. .Nous reconnaissons l; rimante de Molière dans Cimon et Clitandre, toujours empre^ ses, actifs, inquiets, sans aucune alfaire, et dans Théodote, q'. vous dit mystérieusement à l'oreille : « Voilà un beau tempvoilà un grand dégel. » Si la Bruyère ne s'est pas souvenu J , Misanthrope, c'est qu'à vingt ans de distance la cour n'avait guère changé.
Éliante et Célimène personnifient la vie de société et la con versation au xvii° siècle sous deux aspects différents : l'aspeci sérieux (raison) et l'aspect brillant (imagination). Est-ce à dirv que la scène des portraits sufiise a nous donner une idée cou!pléte de ce qu'était la causerie mondaine au xvu» siècle? Nous ne le croirons pas, si nous consultons encore la Rochefoucauld et la Bruyère :
Bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections q\i'< r. puisse avoir dans la conversation... Ce qui fait que si peu de personne.* s :,l agréables dans la conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il veut dire qu'i\ ce que les autres disent. Il faut écouler ceux qui parlent, si on Vi'i;i être écouté... On ne saurait avoir trop d'application à connaître la pente et la portée de ceux à qui l'on parle, pour se joindre à l'esprit de celui qui en a !<^ plus et pour ajouter sos pensées aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'halnleté à n'épuiser pas les sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux autres quelque chose h penser et à dire... Il est dan^rt^reux de vouloir être toujours le maître de 1 1 conversation et de parler trop souvent d'une tm-me chose; on doit entrer indilTéremment sur tous les sujets agréables qui se présentent, et ne faire jamais yoir qu'on veut entraîner la conversation sur ce qu'on a envie dédire. Il c-t nécessaire d'observer que toute c,onversalion,*quelque honnête et quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas également propre k toute sorte d'honnête? gens : il faut choisir ce qui convient à chacun, et choisir m"me le temps de le dire. Mais s'il y a beaucoup d'art à savoir parler à propos, il n'y en a pas moins îi savoir se taire... 1. 'esprit de la conversation consiste bien moins k en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son e«prit. l'est de vous parfaitement.
A ce compte, Célimène ignore le véritable esprit de politesse, celui qui, comme dit encore la Bruyère, «est une certaine attention à faire que, par nos paroles et par nos manières, les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes «. Elle parle, au fond, presque seule, se préoccupe fort peu d'accommoder sor. monologue au goût de tous les honnêtes gens qui l'écoutent, de leur fournir l'occasion d'y intervenir et d'y briller à leur tour. Philinte ne peut que se taire, Alceste que gronder, et le couplet d'Éliante ne sulfit point à introduire dans le dialogue la variété de ton dont a besoin la conversation véritable, celle que définit si bien la Fontaine au début du livre X des Fables :
Il faut de tout aux entretiens.
A.leeste. — Le manA-ais côte de sa misanthropie. — Qu'on aurait tort de voir en lui l'honnête homme idéal. — Par où Philinte lui est supérieur.
Un misanthrope dans ce monde qui brille et qui ment? Comment s'y est-il fourvoyé? et pourquoi n'en sort-il pas au plus tôt? Alceste n'est pas seulement retenu dans le salon de Célimène par l'amour qu'il a pour elle et par l'amitié que lui témoignent Éliante et Philinte. La vie en société s'imposait alors à l'honnête homme, comme autrefois la vie publique au citoyen. A moins de s'enfuir dans un « désert » ou de s'ensevelir dans un couvent, il fallait bien vivre avecles vivants. Ce qui rend la situation d'Alceste si dramatique, c'est précisément qu'il se trouve à la fois dans la nécessité et dans l'impossibilité de se mêler à la vie de la cour et du monde : dans la nécessité, car il a une naissance, un rang à soutenir, une femme à conquérir, des relations à garder ; dans l'impossibilité, car il semble un homme d'un autre âge dans une société où tous les caractères se sont effacés en se polissant, et où le culte des convenances a dégénéré en hypocrisie. Où trouvera-t-il la sincérité qu'il rêve? Dans l'amitié? Mais son ami Philinte est aussi l'ami de « tout le monde ». Dans l'amour? Mais la femme qu'il aime est une coquette. Dans les choses de l'esprit? Il se heurte à Oronte. Dans la justice? Malgré son bon droit, il perd le procès qu'il a engagé contre un scélérat. Dans la piété? La dévote a de Litt. — MOLitaB (le Misanthrope). 2
Arsinoé joue un rôle tour à tour ridicule et odieux. Dans la conversation des honnêtes gens? Les petits marquis etCélimène en font une longue satire. Mais plus se prolonge ce conllit de la vertu et du monde, plus le monde enserre dans ses liens son esclave révolté. Il s'en dégage enfin, par un effort suprême, où il laisse une part de son âme. Mais combien de temps passera-t-il au fond de son désert? Pourra-l-il se soustraire toujours à celte tyrannie qu'il a subie en la détestant?
Osons le diie : il faut le monde à ce misanthrope, dont Tâpre vertu languirait oisive, si elle n'avait de temps à autre occasion d'éclaler en invectives éloquentes. Ces occasions, loin de les redouter, il les appelle, il en triomphe :
... J'aurai le plaisir de perdre mon procès... ... Je voudrais, m'en coùtàt-il grand'chose, Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause...
Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter; Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester Contre l'iniquité de la nature liumaine •
Et de nourrir pour elle une immortelle haine.
Que sa misanthropie, dans un milieu si peu fait pour l'en guérir, s'exalte de plus en plus, cela est naturel; mais son lempéranieiit mrine est « atrabilaire », et partout il serait misanthrope, car partout son « chagrin philosophe » trouverait moyen de s'épancher en « noirs accès ». Dans cette hypocondrie un peu morbide, en faisant la part des circonstances, faisons aussi la part de la nature, d'une sensibilité surexcitée, d'une humeur facilement irritable, que l'éducation et les facilités de la vie ont pu contenir sans l'apaiser; d'un certain manque originel de douceur et de modestie. On n'ira pas jusqu à dire, avec un contemporain ' : c< Alceste n'est qu"'un vertueux du paganisme, de ceux qu'on appelle Socrate, Bias, Diogène, mêlé d'une forte partie de ce pharisien de l'Evangile qui prie debout dans le temple, principalement occupé de rendre justice à ses vertus. » Vinet a dit avec plus de mesure : « Le Misanthrope est un sermon sur Jacques (111, 17) : pour la sagesse qui vient d'en haut, elle est premièrement pure, puis paisible, modéréi% traitable, pleine de miséricorde et de bons fruits, point diflicullueuse ni dissimulée. » Certes Alceste n'est pas dissimulé; mais est-il toujours indulgent? Son stoïcisme un peu hautain et sec n'aurait-il pas besoin d'être attendri par plus de charité
i. Ix>uis Veuillot.
clirélienne? Connaît-il, applique-t-il le précepte de saint Paul, repris par PhilinLe, qu'il faut être « sa.i^e avec sobriété, » saperc ad sohrietatem^l Si l'on écarte le chrislianisme, la sagesse antique ne lui apprenait-elle pas que le sage mérite le nom (^'insensé, le juste celui d'injuste, s'il recherche la vertu même ivec trop d'ardeur ?
Insani sapiens nomen fcrat, œquus iniqul, Ultra quam satis est, virlulem si petat ipsam*.
Il exagère l'austérité, il enfle la voix; contre les plus banales complaisances, contre les moins graves légèretés, il tonne aussi bien que contre \<i vice déclaré. Et il a conscience d'exercer une sorte d'apostolat au sein d'une société corrompue. Cette attitude de moraliste vengeur ne lui déplaît pas. Que des rires moqueurs outragent sa dignité, il s'en indigne :
Par la sambleu, Messieurs, je ne croyais pas êtrt Si plaisant que je suis.
Il se croit, il se sent supérieur à ceux qui l'entourent, et il a raison sans doute; mais il est trop satisfait d'avoir raison seul contre tous; peut-être même n'est-il pas fâché d'être persécuté, de souffrir pour la vérité et pour la justice. C'est d'avance un incompris et chez qui le « moi » s'est développé outre mesure. Pourquoi repousse-t-il Philinte ? C'est que Philinte est i< l'ami du genre humain ». Or, Alceste veut qu'on le « distingue ». Que reproche-t-il à Célimène"? C'est aussi de ne pas le distinguer entre tous et de ne pas tout sacrifier au bonheur, à l'honneur d'être aimée d'Alceste :
Perdez votre procès. Madame, avec constance, Et ne ménagez pas un rival qui m'offense.
Célimène le connaît bien, et plus d'une de ses épigrammes porte juste contre « l'esprit contrariant » qu' Alceste a reçu des Cieux. Oui, Alceste lient à ne pas paraître « un homme du commun ». Oui, « l'honneur de contredire » l'enivre et l'entraîne souvent bien loin, par exemple dans cette première scène où, après avoir soutenu, très justement, contre Philinte, qu'il ne faut jamais dire que ce qu'on pense, il se