‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 94 sur 134 · Horace, Epitres, I · texte numérisé non relu

Horace, Epitres, I

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laisse aller à soutenir qu'il faut toujours dire tout ce que l'ou pense, axiome bien absolu, qui détruirait toute société et qu'Alceste lui-même dément aussitôt par sa conduite envers Oronte, Ces exagérations, ces grands mots à propos de petites choses, ces contradictions inévitables, ces tempêtes, font rire, ou sourire, tout au moins, et c'est par là qu'Alceste est plaisant, quoi qu'il en ait. 11 ne saurait donc être l'honnête homme par excellence, puisque le vrai honnête homme, selon la définition de la Rochefoucauld, est celui qui ne se pique de rien. Marmontel a indiqué assez nettement ces faiblesses d'un caractère si noble d'ailleurs ;

Le sage au théâtre eût paru froid et n'eût point attiré la foule. Un homme vertueux, plus sévère et plus véhoment, sans aucun travers, sans aucune E«iiblesse, eût indisposé tous les esprits. On n'amuse point ceux qu'on humilie. Le Misanthrope exempt de ridicule serait tombé. Il a donc fallu avoir éî?ard au vice le plus commun, je ne dis pas de son siècle et de son pays, mais de tous les lieux et de tous les temps, c'est-à-dire à la malignité qui prend sa source dans l'amour-propre, et rendre le censeur ridicule par quelque endroit, pour consoler à ses dépens ceux qu'humilierait la censure. Mais ce ridicule, en amusant le peuple, ne devait pas alTaiblir l'autorité de la vertu ; et le comble de l'art était de composer un caractère h la fuis respectable et risible, qualités qui semblent s'exclure et que Molière a su concilier. Le dessin de Molière a donc été, en composant le caractère du misanthrope, de se servir de sa vertu comnje d'un exemple, et de son humeur comme d'un fléau.

Est-il besoin de faire remarquer maintenant avec quelle habileté Molière (qui ne perdait jamais ici de vue la cour, et songeait, non point du tout, comme l'affirme Michelet, à lui infliger une leçon, mais au contraire à lui présenter, en face des petits marquis, un modèb* de bonne grâce et de bon ton en qui elle pût se reconnaître) a opposé la souplesse de Philinte à la raideur d'Alceste? Visiblement et quoi qu'on ait pu dire, c'est à Philinte qu'il a voulu donner raison dans tout le premier acte; car si Philinte est coupable de quelques peccadilles mondaines, dont il fait, d'ailleurs, bon marché; si Alcesle d'abord, moralement, a barre sur lui, il triomphe sans peine de son censeur trop absolu en l'attirant dans le domaine relatif des convenances et des nécessités sociales ; il triomphe plus encore quand le théoricien de la sincérité à outrance, sollicité par Oronte, hésite à faire une application immédiate de ses théories et ne s'y décide enfin qu'avec une gaucherie qui le condamne. Mais il n'a point le triomphe désobligeant ni bruyant. Sur son orageux ami il a cette supériorité, unique peut-être, il est vrai, de se posséder toujours, de ne déclamer jamais, et

ee sang-froid ironique a le don de mettre Alceste hors de lui M. Nisard l'a dit avec raison: si Philinte n'existait pas, il naîtrait des exagérations mêmes d'Alceste.

Il ne paraît pas que ce grand usage du monde nuise chez Phihnte à la smcérité des sentiments. Pour se dire l'ami de tous, il n'en est pas moins l'ami d'Alceste, et le prouve. « Le plus grand effort de l'amitié, dit la Rochefoucauld, n'est pas de montrer nos défauts à un ami : c'est de lui faire voir les siens. » Philinte s'acquitte de celte lâche ingrate près de l'ami le moins endurant qui fût jamais; il essuie ses boutades avec une patience dévouée, se permettant à peine, çà et là, quelque inoffensive raillerie ; il veut laimer, le conseiller, le sauver malgré lui. Ici, plus d'effusions banales; une affection de choix, indépendante, avec une nuance de respect, fraternelle, presque paternelle même, car ce misanthrope est un grand enfant qu'il faut surveiller, ménager, apaiser. Il aimeÉliante; mais Éliante seule est capable de guérir Alceste, et c'est avec la sincérité la plus chaleureuse qu'il sacrifie à l'amitié son amour. Amour peu profond, dira-t-on, celui qui s'efface ainsi ! Amour discret sans doute, et qui sait se contenir, mais qui, au dénouement, lorsqu'il a le droit d'éclater, ne paraît point si superficiel :

Ah! cet honneur, Madame, est toute mon envie. Et j'y sacrifierais et mon sang et ma vie.

Le côté généreux de la misanthropie d'Alceste, et le côlé égoïste de la philanthropie de Philinte. — Que la vertu n'est pas ridiculisée en la personne d'Alceste.

Mais, très digne de sympathie et d'estime comme ami, Philinte ne le semble plus autant si on le considère du côlé du monde. On nous dit bien qu'il a fait deux parts de sa vie, qu'il n'est égoïste et sceptique que pour le monde, que là seulement il joue un rôle et porte un masque, mais que dans le particulier il se monire tel qu'il est à ceux qui en valent la peine. On soutient même que ce mondain souriant et indifférent n'est, après tout, qu'un Alceste mûri et plus renseigné. Difficilement on nous en convaincra : si Alceste s'apaisait un jour, il serait sage avec plus d'amertume dans la forme, avec plus de bonté

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vérilable dans le fond, car c'est une âme profonde, incapable dfc. s'ariêter à une bienveillanco universelle et superficielle, à une philanthropie^ Ijiur de peau.

Il ne veut pas ètie dupe ; à merveille ! mais n'est-il pas un peu complice? Il tient à conserver ces « dehors civils que l'usage demande », et il a raison, puisqu'il est du monde ; mais qui le force à se jeter au cou d'un inconnu? Se résif:ner aux conventions et aux petits mensonges du monde, parce qu'on ne peut le corriger, c'est bien; mais se raetlni au premier rang de ceux qui mentent avec agrément, c'est excessif. Ainsi pensait l'auteur de la. Lettre à d'Aleinbert sur les spectacles; mais il outrait l'expression de son seuliment, et il avait tort de croire que Molière, dans cette cométlie, nous présentait Philinte comme le type même de l'honnête liomnie : « Ce Philinte est le sage de la pièce, un de ces honnêtes geus du grand monde, dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons... Dieu les a doués d'une douceur très méritoire à supporter les maux d'autrui. » D'Alembert répondait à Rousseau : « Philinte m'a toujours paru, non pas absolument, comme vous le prétendez, un caractère odieux, mais un caractère mal décidé, [)lein de sagesse dans ses maximes et de fausseté dans sa conduite. » Schlegel n'a fait que répéter une opinion courante au xvni* siècle : (( C'est pourtant Philinte, avec sa molle et faible indulgence, avec ses éternels plaidoyers en faveur du cours ordinaire de la vie, c'est lui que Molière a voulu peindre comme l'homme aimable et sensé. »

Ces divers jugements reposent sur une idée juste que l'on exagère. Oui, Philinte est souvent l'homme de Molière, qui lui prête quelques-unes des qualités les plus aimables, les plus indispensables de la vie en commun : modération, facilité dhumeur, tolérance, clairvoyance; mais il ne l'est pas toujours. Si Alceste, élargissant trop l'horizon qu'embrasse son ambition morale, a le tort de croire que « tout l'univers » est attentif aux injustices dont il peut être victime, Philinte n'a pas moins tort de ne pas regarder au delà du cercle mondain assez étroit où il est enfermé. Toute son ambition à lui, c'est de plaire; il y a un peu d égoïsme dans son indulgence inépuisable; il y a beaucoup de scepticisme dans ce « tlegme philosophe » qu'il oppose à la bile d'Alceste. Dans le chapitre dtj la SocnUé, la Bruyère remarque qu'il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de faire que les autres s'ajustent à nous. C'est d'un Philinte qu'il trace le portrait dans le chapitre de la

Cour, où il peint le courlisan qui veut « cheminer» : « Pensant du mai de tout le monde, it n'en dit de personne. » C'est à Philinte qu'il songe peut-être ailleurs {de l'Homme) : « Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur durelé. leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'euxmêmes et l'oubli des autres; c'est no pas pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'élève. » On reconnaît là la misanthropie de la Bruyère. Mais Philinte avait dit, avec une netteté encore plus cruelle :

Oui, je vois ces défauts dont voire âme murmure, Comme vices unis a l'humaine nature; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaiiauts, et des loups pleins de rage.

Singulier amour des hommes, celui qui aboutit au mépris le plus radical pour la nature humaine, à la conviction raisonnée qu'elle est irrémédiablement vicieuse et que, par suite, il vaut mieux s'accommoder de ses vices, en tirer parti même. En ce sens, on n'est paradoxal que dans la forme lorsqu'on affirme que le véritable misanthrope, c'est Philinte, et le véritable philanthrope Alceste. D'où naissent, en effet, les emportements de celui-ci? De la haute idée qu'il se fait de l'homme en général, et de la déception amère qu'il éprouve en la voyant si peu justifiée par l'homme de son tenrps. S'il ne croyait pas la nature humaine perfectible, il se découragerait bientôt, en dépit de l'aigreur qui lui est naturelle, de s'acharner contre ses travers. Mais il a ses illusions, et même parfois assez naïves. Il croit à la vertu et voudrait la voir fleurir dans une société assainie; c'est par là qu'il est généreux et grand entre tous les héros de Molière :

Chez Molière, en face de Sganarelle, au plus haut bout de la scène, Alceste apparaît; .41ceste, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus sérieux, de plus noble, de plus élevé dans le comique, le point où le ridicule confine au courage, à la vertu. Une ligne plus haut, et le comique cesse, et on a un personnage pu.e ment généreux, presque héroïque et tragique *.

Être « honnête homme » ne lui suffit pas, car être « honnête homme », ce n'est pas toujours alors être « homme honnête » au sens où l'entend Alceste, où nous l'entendons aujourd'hui.

à> Saiale-Btnye, Portraits littéraires, III.

11 veul, de plus, qu'on soit « homme d'honneur». S'il condamne la conduite de Phihnle, c'est que « tout homme d'honneur » doit la condamner avec lui :

Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honnewr. On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

Et s'il s'enfuit dans la solilude, au dénouement, c'est que là seulement il aura la liberté « d'être homme d'honneur » à sa guiso.

Mais on rit de lui? On rit de bien d'autres personnages dans le Misanthrope, puisque tous les travers, ou peu s'en faut, que peut faire naître la vie en société y sont touchés, sinon approfondis. En revanche, on ne rit pas de Célimène, que Molière pourtant n'a pas voulu peindre sans défaut'. Fénelon n'en a pas moins accusé Molière, dans sa Lettre à l'Académie, d'avoir donné « un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. » On voit par la suite que Fénelon vise non seulement le Misanthrope, mais Tartuffe. Rousseau, dans sa Lettre à d'Alembcrt, précise ce grief avec plus de force :

Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, 'it un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable... Une preuve bien sûre qu'Alceste n'est point miîanthrope h la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudraient pas, à la vérité, lui ressembler, parce que tant de droiture est fort incommode; mais aucun d'eux ne serait fùché d'avoir affaire à quelqu'un qui lui rcssemblil. Dans toutes les autres pièces de Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable. Dans celle-là, quoique AlcestJ ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, o.-i sent pourtant au fond du cxur un respect pour lui dont on ne peut pas se défendre.

Ces dernières lignes ne contredisent-elles pas les premières, et ne pourrait-on dire, en retournant à Rousseau une de ses phrases modifiée : « Une nreuve bien sûre qu'Alceste n'est point ridicule à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire » ? S'il est vrai que l'impression d'ensemble soit une impression de respect; si, comme le dit plus loin Rousseau, il n'y a qu'une àme grande et noble qui soit susceptible d'une telle misanthropie, il est impossible de conclure, comme il le fait : « L'intention de l'au-

1. La remarque est de M Janet, qui formule ;iin«i la morale ilu Misanthrope . ■ La vertu et l'honneur doivent se tenir à distance du monde, tant le fuir. >

leur était qu'on rît aux dépens du misanthrope... Et voilà comment on avilit la vertu. » Oui, l'intention de Molière était de faire rire le public aux dépens du misanthrope, mais dans les seules occasions où son caractère prête le plus naturellement à rire, et Rousseau avoue qu'il n'y prête pas toujours. Non seulement aucun de nous ne serait fâché d'avoir atfaire — dans les bons moments — « à quelqu'un qui lui ressemblât », mais, sauf les petits marquis, dont l'ironie même est un hommage rendu à son mérite, tous les personnages de la pièce, en souriant des excès de sa vertu, en estiment la source. Ils rient, mais de quel rire? Alceste, à leurs yeux, est souvenl plaisant; il n'est jamais, à proprement parler, ridicule.

Le ridicule implique une certaine humiliation, unu certrine ôonté, et lors même qu'Alceste donne à rire, il conserve toujours l3 Irort haut, parce qu'il est dans le vrai, que c'est lui qui a raison et qu'il a pour lui la justice et le bon droit ; lorsque nous rions de lui, c'est d'un rire sympathique et généreux qui n'a rien d'humiliant pour lui, et dont nous n'aurions aucune Lorto d'être l'objet nous-mêmes * .

Ce qui est ridicule, absolument, ce sont les exagérations de l'hypocrisie mondaine ; mais ce qui est risible, relativement au milieu où vit Alceste, ce sont les exagérations de sa sincérilé. Voilà pourquoi, dam la forme, Alceste prête à rire, ce qui ne l'empêche pas d'être, au fond, aimé et estimé de tous; non seulement d'Éliante, qui le préfère à Philinte même, pour ce quelque chose « de noble et d'héroïque » qu'elle goûte en sa sincérité, et de Philinte, qui a quelque mérite, il faut l'avouer, à rester son ami; mais d'Arsinoé, qui voudrait bien « accrocher » son cœur; mais de Célimène.

Les contradictions du misanthrope; qn'elles sont tout le drame* — Le misanthrope amoureux. — Alceste vi Célimène»

« Rendre le misanthrope amoureux n'était rien; le coup de génie était de le rendre amoureux d'une coquette. » C'est Rousseau qui, clairvoyant celte fois, loue ainsi la double contradiction qui fait le fond du drame. A vrai dire, cette contra-

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