‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 10 sur 153 · Lettre à Guasco, 7 nov · texte numérisé non relu

Lettre à Guasco, 7 nov

dit-on, lord Chesferfield, qui devint son ami. Diderot a raconté par quelle ruse ingénieuse Cliesterfield lui lit peur des rigueurs inquisitoriales du gouvernement vénitien, et le détermina à brûler ses notes. Cet amusant récit n'a que le tort d'être faux : Montesquieu jeta, paraît-il, ses notes à la mer, parce que l'insistance de certains gondoliers à le suivre lui parut suspecte. Ceci n'est même pas certain, car les notes sur Venise ont été publiées. A Rome, Benoît XIII, ne se souvenant plus des épigrammes des Lettres persanes contre la « vieille idole », lui accorda la permission de faire gras toute sa vie. L'ambassadeur de France était le cardinal dePolignac, l'auteur de V Anti-Lucrèce. Les monuments de Rome frappèrent vivement l'esprit d'un homme qui, tout le fait croire, portait déjà les Considérations en lui. A Florence il reconnut partout « le grand goût de Michel- Ange ». La Suisse, le Hanovre, la Hollande, le virent en 1729; en ce dernier pays il aima peu la liberté de la canaille, mais il fut ravi d'y rejoindre son ami Chesterfield, devenu ambassadeur d'Angleterre, et c'est sur le yacht de Chesterfield qu'il gagna l'Angleterre en octobre 1729 : il y devait rester jusqu'en août 1731, dans la compagnie des Marlborough, des Pope et des Svi^ift, et en rapporter ses Notes snr l'Angleterre, si précises, si pleines de choses. En voici quelques-unes, écrites avec une singulière indépendance de pensée, et, en un endroit tout au moins, avec une clairvoyance presque divinatoire :

c'est une chose lamentable que les plaintes des étrangers, surtout des Français qui sont à Londres. Ils disent qu'ils ne peuvent y faire un ami; que plus ils y restent, moins ils en ont; que leurs politesses sont reçues comme des injures. Kinski, les Broglie, la Villette, qui appelait à Paris milord Essex son fils, qui donnait de petits remèdes à tout le monde, et demandait à toutes les femmes des nouvelles de leur santé, ces gens-là veulent que les Anglais soient faits comme eux : comment les Anglais aimeraient-ils les étrangers? ils ne s'aiment pas eux-mêmes. Comment nous donneraient-ils à dîner? ils ne se donnent pas à dîner entre eux. « ISIais on vient dans un pnys pour y être aimé et honoré. » Cela n'est pas une chose nécessaire; il faut donc faire comme eux, vivre pour soi; comme eux, ne se soucier de personne, n'aimer personne, et ne compter sur personne. Enfin il faut prendre les pays comme ils sont : quand je suis en France, je fais amitié avec tout le monde; en Angleterre, je n'en fais à personne ; en Italie, je fais des compliments à tout le monde; en Allemagne, je bois avec tout le monde...

L'argent est ici souverainement estimé; l'honneur et la vertu, peu...

Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. Ils la vendent au roi ; et, si le roi la leur redonnait, ils la lui vendraient encore.

Un ministre ne songe qu'à triompher de son adversaire dans la chambre basse; et, pourvu qu'il en vienne à bout, il vendrait l'Angleterre et toutes les puissances du monde...

Je ne sais pas ce qui arrivera de tant d'habitants que l'on envoie d'Europe

et d'Afrique dans les Indes occidentales; mais je crois que ai qiielijKf nation est ubtindonnée de ses colonies, cela commencera par ta nation anglaise...

L'Angleterre est à présent le plus libre pays qui soit au monde, je n'en excepte aucune république; j'appelle libre, parce que le prince n'a le pouvoir de faire aucun tort imaginable à qui que ce soit, par la raison que son pouvoir est contrôlé et borné par un acte; mais si la chambre basse devenait maîtresse, son pouvoir serait illimité et dangereux, parce qu'elle aurait en même temps la puissance executive; au lieu qu'à présent le pouvoir illimité est dans le parlement et le roi , et la puissance executive dans le roi , dont le pouvoir est borné...

« Il résultait de ses observations, dit d'Alembert, que l'Allemagne était faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y penser, et la France pour y vivre. » De l'Allemagne il semble avoir gardé surtout le souvenir d'institutions disparues ou singulièrement modifiées en d'autres pays; il se plut davantage à « séjourner » en Italie, surtout à Rome. Mais il disait que ses yeux affaiblis lui eussent fait sentir à tout moment la privation des plaisirs les plus vifs dans une ville « tout extérieure ». Il séjourna plus longtemps en Angleterre, et eut, on Ta vu, le loisir d'y « penser ». Mais c'est en France qu'il voulait « vivre » ; il revint donc à son donjon de la Brède et à ses jardins, qu'il transforma dans le goût des Anglais. Son biographe M. Vian écrit sérieusement : « La variété, l'élégance, la profondeur, l'imprévu, la netteté, la vigueur, toutes les qualités de Montesquieu sont là. C'est qu'il les y a placées avant de les mettre dans ses grands ouvrages. » Les Considérations et VEsi^rit des lois, qui se ressemblent si peu pour la composition, auraient donc pour prototype les jardins anglais de la Brède. Par malheur, dans YEssai sur le goût, Montesquieu nous a confié ses vues sur la manière de dessiner un jardin, et Tony voit qu'il préfère les jardins bien ordonnés et symétriques.

C'est dans cette paisible retraite qu'il mit en ordre les matériaux de son grand ouvrage. Mais il dut être effrayé, en même temps que ravi, du labeur immense qui s'imposait à lui, et, pour en alléger le poids, peut-être, il fit un livre à part des Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains (1734), qui rentrent visiblement dans le plan de l'Esprit des lois et en sont comme une préface. Comme les Lettres persanes, les Considérations sont publiées fictivement à Amsterdam et ne portent point de nom d'auteur, mais elles furent présentées par leur auteur à l'Académie : le registre de l'Académie, 30 août 1734, en fait foi. On n'en peut guère séparer le Dialogue de Sylla et d'Eucrate; mais ce dialogue, s'il leur est antérieur, peut-

être d'une douzaine d'années (il fut lu, dit-on, au fameux club de l'Entresol], ne parut qu'au mois de février 1743, dans le Mercin^e.

Enfin, en 1748, V Esprit des lois vit le jour. Le succès en fut immense, vingt-deux éditions en furent publiées en moins de deux ans. Les critiques ne manquèrent pas non plus. Montesquieu y répondit dans sa chaleureuse Défense de l'Esprit des lois (1730). Dès lors, son monument achevé, il se repose : c'est à peine s'il écrit d'une main négligente son Lysimaqiie, sorte de dialogue entre le stoïcien Callisthène , victime des fureurs d'Alexandre, et le non moins stoïcien Lysimaque, à qui sa vertu vaut un royaume : en réalité, dans sa conclusion, apologie de Stanislas Leczinski, et envoyé comme remerciement à l'Académie de Nancy, en 1731. Ce dialogue ne fut publié qu'en 1734. Le petit iroman d'A7'sace et Isménie, composé à une date indécise, et VEssai sur le goût ne furent pas imprimés de son vivant. Le roman, qui parut en 1783, ne mérite qu'une mention; mais l'Essai sur le goût, tout imparfait et confus qu'il est, a sa valeur originale. D'Alembert, dans une lettre du 16 novembre 1733, avait demandé à Montesquieu d'écrire pourl'Encyclopédie les articles Démocratie, Despotisme. Montesquieu jugea sans doute qu'il s'était suffisamment expliqué sur ces points dans son Esprit des lois, et envoya seulement l'Essai sur le goût, ou, plus exactement, des Réflexions sur les causes du plaisir qu'excitent en 7ious les ouvrages de l'esprit et les productions des beaux-arts. Dans son Eloge de Montesquieu, publié aussi dans l'Encyclopédie, d'Alembert écrit :

Nous regardons comme une des plus honorables récompenses de notre travail l'intérêt particulier que M. de Montesquieu prenait à ce dictionnaire, dont toutes les ressources ont été jusqu'à présent dans le courage et l'émulation de ses auteurs. Tous les gens de lettres, selon lui, devaient s'empresser de concourir à l'exécution de cette entreprise utile. Il en a donné l'exemple avecISI. de Voltaire et plusieurs autres écrivains célèbres. Peut-être les traverses que cet ouvrage a essuyées, et qui lui rappelaient les siennes propres, rintéressaient-elles en notre faveur. Peut-être était-il sensible, sans s'en apercevoir, à la justice que nous avions osé lui rendre dans le premier volume de V Encyclopédie, lorsque personne n'osait encore élever la voix pour le défendre. Il nous destinait un article sur le Goi'U, qui a été trouvé imparfait dans ses papiers. Nous le donnerons en cet état au public, et nous le traiterons avec le même respect que l'antiquité témoigna autrefois pour les dernières paroles de Sénèque. La mort l'a empêché d'étendre plus loin ses bienfaits à notre égard; et, en joignant nos propres regrets à ceux de l'Europe entière, nous pourrions écrire sur son tombeau : Finis vittvejiis lactuosus, jHitriiv Irislis, extraneis eliam iynutixqiie non sine cura fuit.

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C'est dans cet Essai que se trouvent ces lienes souvent citées où Montesquieu, à son insu peut-être, a défini sa propre manière de penser et d'écrire : « Ce qui fait ordinairement une grande pensée, c'est lorsqu'on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d'autres. » On peut contester les définitions qu'il donne du goût naturel et du goût acquis, de la nature et de l'art. Ep ce qui concerne spécialement l'art, on peut ne pas partager son dédain pour l'architecture gothique, ses préférences trop exclusives pour l'architecture grecque, où « l'àme sent une certaine majesté qui règne partout ». Mais il sent plus vivement que la plupart de ses contemporains les beautés de Raphaël, peu frappantes d'abord, tant il sait imiter la nature, et la noblesse de Michel-Ange, grand dans ses ébauches mêmes. Si, comme Buffon plus tard, il accorde trop à l'ordre, pas assez au mouvement et au sentiment, sa raison n'a rien de rigide : tel paragraphe intitulé le Je ne sais quoi ahien de la délicatesse.

On n'a jamais de grâce dans l'esprit que lorsque ce que l'on dit paraît trouvé •et non pas recherché...

Lorsque vous dites des choses qui vous ont coûté, vous pouvez bien faire voir que vous avez de l'esprit, et non pas des grâces dans l'esprit. Pour le faire voir, il faut que vous ne le voyiez pas vous-même, et que les autres, à qui d'ailleurs quelque chose de naïf et de simple en vous ne promettait rien de cela, soient doucement surpris de s'en apercevoir.

Ainsi les grâces ne s'acquièrent point : pour en avoir il faut être naïf. Mais comment peut-on travailler à être naïf?

Sa vue baissait de plus en plus. « Il me semble, écrivait-il, que ce qui me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où mes yeux se fermeront pour jamais. » C'est au cours d'un voyage à Paris qu'il mourut d'une fièvre maligne, à soixante-six ans, le 10 février 175o. La duchesse d'Aiguillon, qui ne l'avait pas quitté pendant cette dernière maladie, écrivait à l'abbé de Guasco, le 17 février : « L'intérêt que le public 3. témoigné pendant sa maladie, le respect universel, ce que le roi en a dit, que c'était un homme impossible à remplacer', sont des ornements à sa mémoire, mais ne consolent point ses amis. Je l'éprouve : l'impression du spectacle, l'attendrissement, s'efîaceront avec le temps ; mais la privation d'un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui. »

1. Un homme « irréparable ». disait plus tard le poète Lebrun.

Montesquicn homme et écrivain.

« Seul ou presque seul de ses contemporains, avec Buflfon, dit M. Brunetière, Montesquieu n'a point écrit de Mémoires sur luimême; il n'a pas cru devoir « se confesser », et sa Correspondance, assez maigre d'ailleurs, est assez insignifiante. «Celaest vrai, à condition de n'être pas exagéré. Le « moi » d'un écrivain quel qu'il soit, quelle que soit son époque ou son pays, se trahit toujours de façon plus ou moins directe. Celui de Montesquieu s'était montré, un peu indiscrètement même çà et là, dans les Lettres permnes, et il se laisse voir encore, avec ses faiblesses autant qu'avec sa puissance, dans le ^t<i\q Esprit des lois. Montesquieu nous a laissé non seulement de curieuses notes de voyages, mais des Pensées diverses plus curieuses encore, car c'est bien ici une « confession », el l'on peut dire que leur sincérité a fait quelque tort à sa mémoire; car si on lui attribue trop facilement une certaine sécheresse d'àme, c'est à luimèmequ'il le doit. Voici quelques-unes de ces confidences personnelles :

Une personne de ma connaissance disaic : « Je vais faire une assez sotte chose : c'est mon portrait; je me connais assez bien. »

Je n'ai presque jamais eu de ciiagrin, encore moins d'ennui. Ma macliine est si heureusement construite que je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour qu'ils puissent me donner de la peine.

L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé.

Je m'éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière; je vois la lumière avec une espèce de ravissement, et tout le jour je suis content.

Voilà un Gascon d'humeur gaie et sereine; mais pourquoi sent-il le besoin de nous apprendre qu'il n'a jamais longtemps souiiert? pourquoi se vante-t-il de s'être affranchi, dans sa vie de famille, de certains « menus détails » qui sont à la fois les plus doux et les plus pénibles des devoirs? INous savons aussi, par lui, il est vrai, qu'il a l'amour de sa patrie et du bien public; qu'il est un bon citoyen, à tel et tel titre; qu'il aime les hommes plus encore que ses compatriotes : « Si je savais quelque chose qui me fût utile el qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui

fût uLile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime; » qu'il n'a jamais vu couler de larmes sans en être attendri; qu'il est enfin « amoureux de l'amitié »; mais tous ces traits semblent former une nature bien équilibrée plutôt qu'une nature généreuse. Il assure que le Ciel amis en lui « de la médiocrité en tout », et s'il le croit, il se trompe, mais il ne se trompe pas en ajoutant que le Ciel a mis « un peu de modération » dans son àme. Ce n'est même pas assez dire : la modération est le fond, le tout de son être. Mais être modéré n'a jamais passé pour être grand.

La Correspondance, dont il ne faut d'ailleurs s'exagérer ni l'importance morale ni la valeur littéraire', otfre au glaneur quelques traits analogues. Si de tous ces traits épars on essaye de composer une physionomie morale, voici comment elle apparaîtra dans ses grandes lignes.

Montesquieu n'a point manqué de sensibilité, mais sa sensibilité a été, pour ainsi dire, tout intellectuelle. Des affections individuelles il semble n'avoir coimu, comme son compatriote Montaigne, que l'amitié. La mort de son frère ne lui inspire qu'un mot un peu sec : « Je suis ici accablé d'affaires : mon frère est mort-. » Mais il témoigne une rare vivacité de sympathie au chevalier d'Aydies, dont l'amitié lui est « précieuse comme l'or », et il lui semble, enlisant ses lettres^, qu'il fait plus d'usage de son cœur que de son esprit.

Vous èteâ, mon cher chevalier, mes éternelles amours, et il n'y a en moi

1. « Grinira dit des Lettres fianiliéres publiées par l'abbé de Guasco : « En géné- (I rai elles sont peu intéressantes. » — M. Laboulaye a réuni dans son édition en\-iron cent cinquante lettres de Montesquieu. C'est peu en comparaison de la vaste correspondance de V'oltaire, et même de celles de Diderot et de Rousseau. Mais la considération du nombre est secondaire : les lettres de Vauvenargues, moins nombreuses encore, sont d'un intérêt inestimable. Celles de Montesquieu ne nous apprennent pas granil'chose. Elles sont écrites agréablement. « On y trouve au « plus haut degré, dit M. Laboulaye, la bonne humeur et la gaieté gasconne; rien M de pédant, rien qui sente la jalousie littéraire ; un esprit facile, un cœur ouvert; « on reconnaît là l'homme qui se sentait heureux de vivre, et qui l'a dit si naïve- « ment dans son portrait. » On y trouve aussi quelques traits de bel esprit, une certaine recherche du trait piquant et du mot fin, aiguisé en épigramme. En somme, à part quelques faits biographiques, rien qu'on ne puisse connaître par les trois grandes œuvres de l'écrivain : rien surtout de ce qui, dans ces trois œuvres, révèle un homme supérieur. Les lettres de Montesquieu nous peignent son humeur, et non son génie : encore cette humeur ne se fait-elle nulle part mieus sentir que dans les mêmes pages où se manifeste le génie. » (La.nsun.)

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