‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 9 sur 153 · Voir son opinion aux Jugements · texte numérisé non relu

Voir son opinion aux Jugements

3. « Ce qui dominait dans ce premier écrit épicurien et moqueur, c'était le goût des études politiques et la philosophie de l'histoire, chose alors bien nouvelle en France. C'est là (]ue se portait évidemment le génie de l'auteur. En ce sons, on peut dire que tous ses ouvrages se tiennent, se suivent, et qu'il y a, dans les Lettres persanes, le germe de \' Esprit des lois. » (Vii.i.kmain.) — « L'Esprit des lois est partout chez Montesquieu... Le Montesquieu de VEspi-it des lois est déjà presque tout entier dans les Lettres persanes; il a l'esprit de modération, de conservation, joint à l'esprit do liberté, et un sentiment sérieux du fait social, autrement dit de TEtat. » (Vinet.) Vinet cite avec éloge les lettres 77, 8a, 80, 95, 102, 103, 129, 144, et admire jusqu'à l'utopie des Troglodytes, pleine d'idées morales et sociales qui ne sont point si éloignées de l'application, malgré la forme chimérique, outrée à dessein.

anneaux inégaux. Ce qui est remarquable, c'est que les Lettres •persanes semblent annoncer plus directement encore l'Esprit des lois que les Considérations, quoique les Considérations doivent paraître quatorze ans avant VEsprit des lois. C'est que la dernière, par la date, des grandes œuvres, est de beaucoup la première dans les préoccupations de Montesquieu. A la rigueur on pourrait dire qu'elle est à ses yeux l'œuvre unique, dont es Lettres ne sont que la préface piquante (mais il y aura de l'esprit encore jusque dans VEsprit des lois) et dont les Considérations sont le premier chapitre. Au reste, on l'a observé, Montesquieu marque déjà sa préférence pour l'histoire : seuls, les historiens sont épargnés dans cette revue satirique que fait Rica de la bibliothèque des dervis. Dans les lettres 112 et 136 on sent que l'idée au moins des Considérations s'est déjà présentée à l'esprit de Montesquieu.

Pendant le séjour que je fais en Europe, je lis les historiens anciens et modernes; je compare tous les temps; j'ai du plaisir à les voir passer, pour ainsi dire, devant moi, et j'arrête surtout mon esprit à ces grands cliangements qui ont rendu les âges si différents des âges, et la terre si peu semblable à elle-même...

Là ce sont ceux qui ont écrit de la décadence du formidable empire romain, qui s'était formé du débris de tant de monarchies, et sur la chute duquel il s'en forma aussi tant de nouvelles. Un nombre infini de peuples barbares, aussi inconnus que les pays qu'ils habitaient, parurent tout à coup , l'inondèrent, le ravagèrent, le dépecèrent, et fondèrent tous les royaumes que vous voyez à présent en Europe. Ces peuples n'étaient point proprement barbares, puisqu'ils étaient libres, mais ils le sont devenus depuis que, soumis pour la plupart à une puissance absolue , ils ont perdu celte douce liberté, si confurme '( la raison, à Ihumanilé et à la nature '.

Il est vrai que Rica embrasse d'un coup d'œil tous les historiens de tous les pays d'Europe, et qu'on est ramené à l'Esprit des lois. C'est l'Esprit des lois qu'on découvre d'avance dans certains passages des lettres 80, 102 et 129 sur le principe des gouvernements et sur le respect dû aux lois; 103 et 104 sur les gouvernements des Anglais et des Turcs; 121 et 122 sur l'influence des climats; 89 et 90 sur le ressort des républiques d'autrefois, et sur le génie de la nation française; 94 et 95 sur le droit public et le droit des gens. Mais les idées et les formules de Montesquieu ne sont pas encore bien fixées,

i. Voyez aussi la lettre 131 : « Une des choses qui ont le plus exercé ma curiosité en arrivant en Europe, c'est l'histoire et l'origine des républiques. » On y parle de la Grèce, de la rivalité de Rome et de Carthage, de la tyrannie de César.

car il écrit : « Le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu semble être établi dans les républiques et dans les pays où l'on peut prononcer le nom de patrie; » et il ne marque point assez nettement en quoi cet « honneur » qui soutient les républiques autant que la « vertu » (et qui paraît n'être que la vertu sous une autre forme) diffère du « point d'honneur » qui fait la force de la monarchie française. Cette continuité du fil à travers une œuvre d'apparence si changeante n'en est pas moins caractéristique. Maupertuis s'est demandé si Montesquieu avait voulu établir celte gradation entre les productions des trois âges de sa vie; il croit que Tordre des choses et le caractère de son esprit l'ont porté naturellement à l'y mettre, presque à son insu : « Un tel génie qui s'attache à un objet ne saurait s'arrêter à une seule partie, il est entraîné, par la connexion qu'elle a avec les autres, à épuiser le tout; sans effort, et peut-être sans s'en apercevoir, il met dans ses études l'ordre même que la nature a mis dans le sujet qu'il traite. « Il ne faudrait pas exagérer cette vue. D'une part, Montesquieu a bien su, et de bonne heure, ce qu'il voulait; de l'autre, cette unité de son oeuvre totale, pour être réelle, n'en est pas moins complexe. En s'attachant à rechercher le fond commun de ces trois livres inégalement importants, mais également intéressants à divers titres, il ne faudrait pas perdre de vue l'originalité distincte de chacun.

Il y a , dans les Lettres persanes, une sorte de progression dans la hardiesse et le sérieux. Mais le Temple de Gnide (1723), écrit pour M""^ de Glermont, sœur du duc de Bourbon, peut sembler une rechute dans la fausse galanterie et la frivolité. Quoique M. Sorel y ait découvert des passages élégiaques et id3'lliques d'un accent assez nouveau, on ne s'habitue pas à voir en Montesquieu un précurseur de Chénier. C'était alors un magistrat mondain, plus mondain que magistrat; il continuait à écrire pour l'Académie de Bordeaux des dissertations élégantes sur la considération ou l'amour de l'étude; mais il ne lui eût pas déplu d'être accueilli par l'Académie française, dont Rica pourtant avait dit, dans la lettre 73, qu'il n'est pas de tribunal moins respecté dans le monde, car aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts. Ce n'est pas cette lettre railleuse et quelque peu injurieuse qui l'empêcha d'être académicien avant trente-huit ans; mais les Lettres persanes, inutilement anonymes, contenaient bien d'autres hardiesses et d'une autre portée, et le cardinal de Fleury, averti par le P.

Toiirnemine, refusait sa protection après l'avoir promise. Montesquieu paraissait alors à l'abbé d'Olivet un « fou » dont l'élection exposait « l'honneur de la compagnie »! Une première fois élu en 1724, il vit son élection cassée, sous ce prétexte qu'il ne réalisait par la condition de la résidence à Paris. Il se démit alors de sa charge au parlement de Bordeaux, et fut élu définitivement le 5 janvier 1728, grâce à la protection du maréchal d'Estrées, directeur de l'Académie. Mais son nom n'avait réuni que seize voix, et, dans la séance de réception (24 janvier), le très inconnu Mallet, qui répondait au bref discours du récipiendaire •, lui fit sentir qu'il était l'obligé de ses nouveaux confrères. Blessé et désireux peut-être de prendre sa revanche,. Montesquieu siégea trois fois à peine à l'Académie sans y parler, et n'y reparut jamais ensuite-. Le o avril de la même année, il partit pour un voyage, sans doute arrêté depuis longtemps, et qui ne dura pas moins de trois ans.

Ce fut un voyage d'études, où il amassa ou compléta les matériaux de son grand ouvrage futur, non pas en savant qui s'enfouit dans les bibliothèques, mais en « honnête homme » qui s'instruit dans le commerce des honnêtes gens, qui observe, compare et déjà conclut. 11 voyage en compagnie du neveu de Berwick^, le comte de Waldegrave, ambassadeur à Vienne. En 1728, il parcourt l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie. A Vienne, il s'entretient avec le prince Eugène et passe avec lui « des moments délicieux ))^. En Hongrie, il étudie les institutions féodales, et s'amuse de mœurs si différentes des mœurs françaises : « Je suis bien content de l'acquisition que j'ai faite d'un laquais hongrois qui me traite à tous les instants d^Llliistris et de super illustrh: qui m'apaise, quand je le gronde, par le titre de celsissimus et me porte une méchante soupe avec le titre de magnifiais. » Puis il revient par l'Italie et ouvre les yeux sur les arts, dont il n'avait « absolument aucune idée ». H rencontre à Venise Law ruiné après avoir ruiné la France, et aussi,

1. Ce discours, trop loué par d'Alembert, n'a rien de remarquable, si ce n'est peut-être la modestie, qui est d'obligation d'ailleurs dans ce genre : « En m'ac- (ordant la place de M. de Sacy, vous avez moins appris au public ce que je suis que ce que je dois être. Vous n'avez pas voulu me comparer à lui, mais me le donner pour modèle... Vous m'avez. Messieurs, associé à vos travaux, vous m'avez élevé jusqu'à vous, et je vous rends grâces de ce qu'il m'est permis de vous connaitre mieux pour vous admirer davantage. » Richelieu, Séguier, Louis XIV, Fleury, Louis XV, y reçoivent chacun leur tribut d'éloges.

2. Voir Brunel, les Philosophes et V Académie au dix-huitième siècle.

3. Montesquieu a laissé une Ebauche de l'éloge historique du maréchal de Berwick.

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