‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 100 sur 153 · Dresde, Walther, in-S · texte numérisé non relu

Dresde, Walther, in-S

4. Voyez l'Introrluolion de M. Rcbclliau, l. XLL XLIL Le texte de l'édition de 170? Genève, peut être considéré comme délinitif. La dernière édition publiée du vivant de Voltaire este lie de 1775.

jamais dans l'espriL eL dans le cœur de Voltaire. Aucun temps n'a été plus heureux que le temps qui s'est écoulé « depuis que Louis XIV commença à régner par lui-môme ». Depuis ce temps, nos écrivains peuvent ne pas être toujours allés en se surpassant les uns les autres; mais « la nation est plus instruite... La nation vaut mieux... Nous n'existons que depuis environ sis vingts ans : lois, police, discipline militaire, commerce, marine, beaux-arts, magnificence, esprit, goût, tout commence à Louis XIV ^ » Deux ans avant sa mort, dans sa lettre au baron de Faugères (3 mai 1776), il refaisait la lettre écrite vingtsix ans auparavant à milord Hervey, et il la refaisait avec une émotion plus chaleureuse encore, presque attendrie. C'était comme son dernier acte de foi historique et littéraire.

Le n Siècle de Lonîs XIV » œuvre de foi. — Que la part de la philoisophic agressive y est restreinte.

Oui, c'est, à certains égards, une œuvre de foi, de foi intellectuelle tout au moins, que le Siècle de Louis XIV. On a pu dire et prouver, partiellement, que cette glorification du siècle passé est dictée par un esprit de réaction contre le siècle présent : trop spirituel pour écrire une satire directe du présent, Voltaire, nous dit-on-, a écrit une apologie outrée du passé, et l'on sent bien pourquoi il exagère l'admiration pour la personne de Louis XIV, pourquoi il grossit son rôle aux dépens du rôle de ses conseillers et de ses ministres, pourquoi enfin il néglige de montrer les tristes côtés de ce grand régne, ambition et absolutisme du roi, misère du peuple, persécutions, ou ne les montre qu'en passant.

Mais, d'autre part, il aimait vraiment son sujet, il aimait ce siècle, qui était comme la patrie de son esprit^. Peut-être le

1. Lettre au duc de la Vallière, 1761. Voyez aussi les lettres à Lingiiet et à d'Olivet, 15 mars et i2 août 1767; à Laurent, 6 déc. 1771; à M"" du Deffand, 25 juin 1774; à Didnrot, 20 août 1873.

2. Voir l'Introduction de M. Rébelliau à son édition du Siècle. Il remarque, d'ailleurs, ûneraeiit que si cette tendance- à faire de Louis XIV le héros dominant de son siècle est propre à fausser l'histoire, il n'en faut pas moins reconnaître qu'il \ a eu réellement au xvii« siècle une abdication volontaire de tous les amours-propres individuels au profit du roi ; que tout s'est passé comme si le roi avait tout conçu ; que, par suite, le livre de Voltaire donne, au fond, une impression vraie de cette centralisation énorme et de cctle formidable unité.

3. « Son admiration ya jusqu'à la complaisance, ot de nos jours l'histoire philo»

voyait-il, comme le croit Sainte-Beuve, à travers le prisme de' son enfance, mais, à coup sûr, ce n'est pas par simple laclique qu'il a célébré « l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais. »

Le quatrième siècle est celui qu'on nomme le siècle de Louis XIV ; et c'est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. Enriclii des découvertes des trois autres, il a plus fait en ci^i'tains genres que les trois ensemble. Tous les arts, à la vérité, n'ont point été poussés plus loin que sous les Médicis, sous les Auguste, les Alexandre; mais la raison humaine en générât s'est perfectionnée. Il est vrai de dire qu'à commencer depuis les dernières années du cardinal de Rirhi'lieu, jusqu'à celles qui ont suivi la mort de Louis XIV, // x'esl [ail dans nos arts, dans )ios esprits, dans nos mœurs, comme dans notre gouvernement, une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véritat/te gloire de notre patrie. Cette heureuse influence ne s'est pas même arrêtée en France ; elle s'est étendue en Ancrleterre ; elle a excité l'émulation dont avait alors besoin cette nation spirituelle et hardie ; elle a porté le goût en Allemagne, les sciences en Russie; elle a même ranimé l'Italie qui languissait, et l'Europe a dû sa politesse et l'esprit de société à la cour de Louis XIV.

Mais qu'a été Louis XIV lui-même, sinon le roi qu'il fallait à ce siècle? Ce siècle est un grand siècle non seulement pour la France, mais pour la raison. Ce roi qui « eut toujours dans l'àme une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre « est un grand roi et a fait plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs ensemble », si bien que Voltaire unit tout naturellement le souvenir du roi au souvenir du siècle : « Malgré tout ce qu'on a écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans concevoir à ce nom l'idée d'un siècle éternellement mémorable. » Mais Louis XIV était un despote? Gela ne gêne pas Voltaire : « Louis XIV fit voir qu'un roi absolu qui veut le bien vient à bout de tout sans peine... Rouftlers prouva en cette occasion, malgré la maxime d'un homme de beaucoup d'esprit (Montesquieu), que dans un Etat monarchique, et surtout sous un bon maître, il

sophique a ckicané bien plus sévèrement la gloire de Louis XIV. M, ils VoU;iiro, par rimagination, Ips tiabituiles elle goût, appartenait à cette nionariliie dont il a si peu li>s opinions. Cela fait même l'originalitë et, si on peut le dire, la camieur de son ouvrag '. Ou voit que son cœur est gagné à celte époque do l'éloquence, des beaux vers, des palais superbes et de la soiiélé polie. Ce n'est pas par précaution qu'écrivant k Potsdam, il loue tant le gouvernement et la cour de I^ouis XIV; c'est qu'au fond il ne préfère rien à ce pompeux édifice de gloire et de luxe. Il n'en voudrait retrancher qu'une seule chose, non pas la guerre, non pas même le pouvoir absolu, mais cet esprit religieux qui était alors si intimement lié à tout ce qu'il admire. A cet égard même, il contient, cette fois, sa passion habituelle ; et 1 Eglise a profité, à ses yeux, de la splendeur que le génie dos lettres répandait lurelle. » (Villemain.)

y a des vertus. II y en a sans doute tout autant que dans les républiques, avec moins d'enthousiasme peut-être, mais avec plus de ce qui s'appelle honneur ». Pour être « un bon maitre», il faut « faire du bien aux hommes », à « l'humanité » entière, et ce Ijien, ce n'est pas le bien-être, c'est la diffusion des lumières etde la civilisation. Le sévère Guillaume d'Orange, qui n'a point connu les beaux-arts, ne saurait être l'égal du grand roi, qui est un grand homme et un homme éclairé.

Son caractère 6tait en tout l'opposé de Louis XIV; sombre, relire, sévère, sec, silencieux, aulant que Louis était affable. Louis faisait la guerre en roi, et GuilLiuine en soldat. Il avait combattu contrôle grand Condé et contre Luxembourg, laissant la victoire indécise entre Condé et lui à Senef, et réparant en peu de temps ses défaites à Fleurus, à Steinki^rque, à Nervinde; aussi fier que Louis XIV, mais de cette fierté triste et mélancolique qui rebute plus qu'elle n'impose. Si les bcaux-arls fleurirent en France par le soin du roi, ils furent négligés en Angleterre, où l'on ne connut plus qu'une politique dure et inquiète, conforme au génie du prince '.

11 y a bien une difficulté, un regret possible : Louis XIV eût approché davantage de la perfection où il avait le mérite d'aspirer, s'il eût pu se former une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés. Mais Louis XIV n'a pas toujours été dévot : nous lui devons le Tartuffe. D'autre part. Voltaire se réserve, dans cette œuvre toute à la gloire du siècle et du roi, de noter avec ironie ce qu'il juge leurs petitesses. Ceci encore est très sincère, puisque c'est l'histoire générale de l'esprit humain qu'il médite de tracer, et puisqu'il en marque ici déjà une des périodes les plus éclatantes. Il est donc à son aise pour railler le pape, « personne sacrée, mais entreprenante, à laquelle il faut baiser les pieds et lier quelquefois les mains »; les querelles religieuses des molinistes et des jansénistes, qui font si peu de figure sur la terre, quand on considère 0 l'histoire générale du monde )>. Même la philosophie du xviii^ siècle est là tout entière en germe: « On sait assez que notre tempérament fait toutes les qualités de notre âme... L'esprit philosophique qui gagne de jour en jour semble assurer la tranquillité publique, et les fanatiques mêmes qui s'élèvent contre les philosophes leur doivent la paix dont ils jouissent et qu'ils cherchent à perdre. » Mais, en somme, on aurait vite fait le compte des traits où se révèle l'incrédulité

1. On remarquera que si Louis XIV est préféré à son adversaire, celui-ci n'est point humilié devant son vainqueur, et l'on s'étonnera, d'autre p irt, que d'Argenson ait pu juger ce parallèle irrespectueux pour la mémoire du grand roi.

railleuse de VoUaire : lâchasse de sainte Geneviève, les excommunications, le miracle de la sainte Kpine , excitent un moment sa verve satirique; mais il admire trop le siècle dans l'ensemble pour s'attarder à le dénigrer en détail. Caractérisant le chapitre xxxvii, du Jan$éniime, Sainte-Beuve dit qu'il est (( charmant, moqueur, inexact, mais pas tant qu'on le croirait », et y trouve une part d'impariialilé, y loue même la façon respectueuse, éloquente, dont Voltaire a parlé de la mort d'Arnauld : « Le plaisir d'écrii'e en liberté lui tint lieu de tout. » Et aussi le plaisir de voir, de faire voir la vérité. Le lecteur prévenu ne s'attend guère, dans le chapitre xxxv, sur les Affaires ecclésiastiques, à lire : « Ou s'étonne dans l'Europe et en France que le clergé paye si peu; on se figure qu'il jouit du tiers du royaume... On se fait des idées vagues et des préjugés sur tout... » Je ne sais si on l'a remarqué, les philosophes en général, si favorables à VEssaisiw les mœurs, ont été froids pour le Siècle. D'Alenibert dit bien que cette histoire n'a eu « aucun modèle ni parmi les anciens ni parmi nous »; mais d'Argens, dans une lettre à d'Alembert (20 nov. 1758), juge avec bien de la sévérité « la sèche et décharnée histoire du siècle de Louis XIV ». Grimm (i" aviil 17ij7) va jusqu'à dite que Voltaire est « moins historien que panégyriste », et Chamlort l'excuse à grand'peine d'avoir pu composer son ouvrage « dans un esprit et sur des principes si peu favorables aux vrais intérêts de l'humanité ».

La part de la philosophie agressive est donc restreinte dans le Siècle et pi'csque négligeable; ce qui ne veut pas dire que toute philosophie en soit absente. Au contraire, on note dès lors une tendance marquée à expliquer même les grandes choses par les petites causes occasionnelles, et à faire du hasard le maître des alTaires humaines : « L'habitude et l'hoimeur gouvernent les hommes. » (xiv.) « C'est un grand exemple de cet encliaînement des révolutions de ce monde, qui entrahient les hommes par lesquels elles semblent conduites. » (xvii.) « Ceux qui savent qu'un curé et un conseiller de Douai, nommé le Fèvre d'Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les premiers qu'on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes, serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. » (xxiii.) Ce fatalisme histori(iue était déjà en germe dans Charles Xll; il se développe dans le Siècle; il s'épanouira dans l'Essai. Mais que prouve-t-il? Que Voltaire n'est pas Bossuel? On le savait déjà. Il est possible que cette théorie râpe-

tisse l'histoire; mais elle ne la fausse pas nécessairement plus que la théorie de l'aoliori providentielle incessante. Si les événements ont leur logique cachée, ils ont aussi leurs contradictions et leur imprévu. Il suffit de ne pas grossir démesurément la part de la « fortune )>. Kt il ne semble pas que Vollaire le fasse ici.

On a dit plus jusiement que ce beau livre manquait d'àme. Encore faut-il s'enlendie. Il est clair que l'esprit curieux et critique de Voltaire ne peut ressentir d'autre enthousiasme que celui de la raison. .Son émotion ne descend pas de la tète au cœur. Ses personnages sont, comme lui, avant tout des intelligences. Le grand ressort qui les faisait se mouvoir et vivre, la foi chrétienne, il ne le voit pas ou ne veut pas le voir. Mais il a sa religion aussi, qui est celle de l'humanité : ce sont (c les droits de l'humanité » (xxvi) qui lui arrachent les quelques réflexions hardies dont le Siècle est semé çà et là :

A. peine vainqueurs de leurs maîtres, ils (les IIollanLlaisl élaljlirent um forme de gouvoinement qui conserye, autant qu'il est possible, l'cgalilé, le droit le plus naturel des hommes... (ii.) Nul ne doit être mis à mort que par Les lois.,, (vi.) Entre les rois, la convenance cl le droit du plus fort tiennent lieu de justice. .. (vin.) Au milieu de ces désordres et de ces désolations, les magistrats montrèrent des vertus qu'on ne voit guère que dans les répuh'.i ques... (x.) Il est très rare que, sous un gouvernement monarchique, où les hommes ne sont occupés que de leur intérêt particulier, ceux qui ont servi la patrie meurent regrettés du public... (xii.)G'esl le sort des monarchies que leur prospérité dépende du caractère d'un seul homme... (sv;i.) C'est un trèsgranJ inconyénient qu'un rn^me ti'ibunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différentes... Ce sont les décombres d'un bàliment gothique ruiné (xxix).. Il n'est pas du ressort de l'histoire d'examiner comment le peuple doit contribuer sans être foulé, et de marquer le point précis, si d'fficile à trouver, entre l'exécution des lois et l'abus djs lois, entre les impôts et les rapines... (xxx.) Les abus servent de lois dans presque toute la terri^... La plus nombreuse partie de la nation, qu'on appelle le tiers état, et qui est le fond de l'État, (xxxv.)

Ainsi, Voltaire historien laisse voir Voltaire philosophe et politique, mais nullement révoliitionnaire dans sa politique et nullement agressif dans sa philosophie, comme si son sujet l'asavait conquis et momentanément apaisé. Quelques traits épars dans une œuvresi considérable ne sauraient transformer en satire une apologie. Et si l'on peut voir dans loutrance même de cette apologie du passé une intention de satire à l'égard du présent, il convient de ne pas oublier d'abord que le livre, écrit ou remanié à des époques très diverses, a dû refléter des « états d'àme » assez différents de Voltaire; ensuite et surtout qu'une pensée, un sentiment, le dominent pourtant, le pénètrent tout

entier : si l'auteur a tort peut-être de n'adinirer dans ce siècle que la perfection des lettres et les arts, l'éclat de la cour, la politesse de la société, il les admire du moins de plein cœur, e(, selon le mot de Nisard^ écrire le Siècle de Louis XIV était pour lui une vocation.

L'âme du livre : tableau des lettres et des arts; qualités et défauts de Voltaire critique.

Là est l'âme du livre, ou, si on se refuse absolument à y voir une âme, là en est le centre et comme le principe vital. Ce livre serait froid s'il n'était animé par cette passion sincère pour la grandeur, au moins intellectuelle, du siècle.

N'imaginant pas de grandeur ni de bonheur même en dehors des fiertés el des satisfactions de l'intelligence. Voltaire ne doute pas un moment que le siècle de Racine et de Molière n'ait été le plus bienfaisant et le plus heureux de tous les siècles. Quand il s'y transporte par la pensée, il ^'^mble qu'il assiste avec un étonnement mêlé de joie à un travùil de véritable création. .\ chaque page, de fortes expressions caractérisent ce qu'il y a de nouveau, d'unique, dans cette renaissance (vraie naissance pour lui) du génie français :

Dans l'éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les livres de morale et d'agrément, les Français furent les législateurs de l'Europe... Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d'éloquence ^^oraison funèbre)... Presque tous les ouvragos qui honorèrent ce siècle étaient djiis un genre inconnu ii l'antiquité... On peut compl;'r parmi les productions d'un genre unique les Caractères de la Bruyère. Il n'y avait pas chez les anciens plus d'exemples d'un tel ouvrage que du Télé.n.ique... On ne s'appesantira pas ici sur la foule des bons livres que ce siècle a fait naître; oa ne s'arrête qu'aux productions de génie singulières ou neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles. L'ép:)que de Bossuet et de Bourdalouc, par exemple, n'était et ne pouvait être celle de Cicéron ; c'était un genre et un mérite tout nouveau... La sinonlière destinée de ce siècle rendit Molière contemporain de Corneille et de Racine... C'était un temps digne de l'attention des temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de LuUi, toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu'il ne s'agit ici que des arts) les voix des Bossuet et des Bourdaloue se faisaient

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