‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 101 sur 153 · Voyez le jugeinenl du NisarJ a la Bibliograptue · texte numérisé non relu

Voyez le jugeinenl du NisarJ a la Bibliograptue

entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par son goût, a un Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d'hommes supérieurs qui parurent en tout genre. Ce temps ne se retrouvera plus, où un duc delà Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, au sortir de la conversation d'un Pascal et d'un Arnauld, allait au théâtre de Corneille.

Ne sent-on pas là comme un regret, et ne comprend-on pas, dès lors, que ce philosophe, épris de tous les progrès, soit un critique attristé, qui ose parler de décadence dans les choses de l'esprit, et de décadence nécessaire"? « A peu près vers le temps de la mort de Louis XIV, la nature sembla se reposer. La route était difficile au commenceinent du siècle, parce qu'elle a été battue. Les grands hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler; ils ont dit ce qu'on ne savait pas. Ceux qui leur succèdent ne peuvent guère dire que ce qu'on sait. Enfin, une espèce de dégoût est venue de la muUitude des chefsd'œuvre... Le génie n'a qu'un siècle, après quoi il faut qu'il dégénère. » On ne discutera pas ici cette prétendue loi de décadence fatale, et l'on se contentera de remarquer que cette erreur est la conséquence naturelle d'une conception fausse, plus idéale qu'liislorique, du développement de l'esprit français. Voltaire part de ce doulde principe qu'il n'y avait rieii avant le xvii'= siècle, et que le xvii"^ siècle ne laisseriez, littérairement, à désirer. Dès lors, il ne pouvait même entrevoir la lente évolution qui, du xii" au xviii'= siècle, a sans cesse élargi et enrichi la littérature française, la longue chaîne dont le xvu^ siècle n'est que l'anneau le plus brillant. A ne prendre que ce siècle, il le simplifiait à l'excès, en ramenant tout à l'action personnelle et directe de Louis XIV, qui commence de gouverner par luimême en 16Gi seulement, après la mort de Mazarin. Beaucoup des écrivains qu'il cite se rattachent à l'âge de Louis XIII et de Richelieu plutôt qu'à celui de Louis XIV, et quelques-uns de ceux qui vécurent sous Louis XIV lui doivent peu ; on ne saurait affirmer sérieusement que Corneille, Pascal, la Rochefoucauld, la Bruyère, aient été « protégés » par lui. Le mot , « siècle », d'ailleurs, est entendu par Voltaire, semble-t-il, en deux sens assez dilférents : tantôt c'est le siècle même, de son comniencemenl à sa fin, puisqu'il y fait rentrer les œuvres produites avant 1660; tantôt c'est le règne de Louis XIV, qui empiète sur le xvni° siècle, et que Voltaire même prolonge complaisamment au delà de la mort du roi.

C'est à dessein que Voltaire place au cours de son livre, en bonne lumière, les chapitres xxxi (des Sciences), xxxii [des Beaux'

Avis), xxxiii [Suite des arts) et xxxiv [des Beaux-Arts en Europe du temps de Louis XIV). On sait quelle iniporlatice Voltaire attachait à cette partie de son œuvre, et l'on est d'autant plus fâché de ne pas pouvoir l'accepter tout entière, que l'entreprise était plus neuve et l'occasion plus belle de tracer un tableau d'ensemble des progrés de l'esprit humain, non seulement en France, mais en Europe. Que, traitant des Sciences et surlout des Arts, Voltaire pèche par omission ou par erreur, on ne s'en étonne pas'; mais on s'étonne de ne découvrir ni, dans chacun des chapitres, un ordre bien net, ni, entre eux, une liaison et une suite bien marquée. C'était une heureuse idée de comparer l'état des sciences, des lettres, des arts, au xvii^ siècle, en France et en Europe; mais l'idée ne pouvait être féconde que si vraiment il déterminait les rapports entre les écrivains ou les artistes de notre pays et ceux des pays voisins. Ces rapports, il les voyait peut-être, mais il ne nous les montre pas. Dans quelle mesure les Français ont été, à cette époque, « les législateurs de l'Europe », voilà ce qu'il nous importerait de savoir, et voilà ce que nous ne savons pas, quoique l'auteur semble n'avoir écrit ces chapitres que pour nous l'apprendre. Ce qu'il dit de l'Italie, par exemple, est inexact ou vague. 11 ne connaît avec précision et ne juge avec sûreté que les Anglais. Encore faut-il lui passer ici plus d'un préjugé : il n'aime guère Milton plus que Dante; en revanche, son goût très particulier et un peu timide le porte à admirer et à vanter le sage Addison et son Caton, « la seule tragédie anglaise écrite avec une élégance et une noblesse continue ». Swift est, à ses yeux, un Rabelais « perfectionné ». Mais « c'est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des autres nations ». Dans le chapitre xxxi, il énumére les inventions scientifiques « qui pourraient à cet égard faire appeler ce siècle le siècle des Anglais, aussi bien que celui de Louis XIV »; mais il n'avait pas besoin de leur sacrifier Descartes savant et même philosophe. Le chapitre xsxu débute par un arrêt non moins injuste : « La saine philosophie ne fit pas en France d'aussi grands progrès qu'en Angleterre et à Florence... Toutes les grandes inventions et les grandes vérités vinrent d'ailleurs ». Ce qu'est au juste

1. Voypz rintroiluction de l'éilition Rébelliau, p. xi.vi, xi.va. — L'architecture, pouiVoUairc, ne commence qu'à île Brosse, la peinture qu'à Poussin, la sculpture qu'à Girarilon. Tous ces arts « n'avaient fait qu»' de faibles progrés en France avant le temps qu'on nomme le siècle de Louis XIV «. En ce siècle même il oublie Philippe de Champagne et Pierre Puget, Mignard et Coysevoi, Claude Lorrain et les Cou:itou, etc.

« la saine philosopliie », le chapilre xxxiv nous en instruit : là, ce sont tous les philosophes de l'antiquité qui sont sacrifiés au seul Locke, et Vollaife ose écrire : « Depuis Platon jusqu'à lui, il n'y a rien... Locke seul a développé VEnlcndcmcnl humain, dans un livre où il n'y a que des vérités ; et, ce qui rend l'ouvrage parfait, toutes ces vérités sont claires. » Nous sommes avertis : la « saine » philosophie, c'est la philosophie expérimentale des Anglais, et le crilérium de la perfection d'un ouvrage philosophique, c'est la clarté voltairienne. «

Ces préventions philosophiques nous gâtent même un chapitre excellent dans son ensemble et, en apparence, tout littéraire, le célèbre chapitre xxxii. Nous y rencontrons tant de jugements définitifs dans leur sobriété et leur netteté, qu'on voudrait pouvoir tout admirer, tout approuver, comme fait Nisard, qui contresigne le chapitre entier : « Rien n'a vieilli des jugements sommaires et pourtant si pleins qu'il a portés; la critique la plus profonde ne-réussit qu'à nous en donner les motifs. » La reconnaissance de Nisard envers l'homme qui a élevé ce monument au siècle classique l'aveugle sur un défaut qu'il signale pourtant ailleurs lui-même. Sans parler des philosophes, de Descartes et de Malebranche, oubliés ou méconnus, on est surpris qu'à côté des Provinciales, les Pensées n'obtiennent pas même une mention. Dans la Liste des écrivains français qui accompagne d'ordinaire le Siècle, elles sont citées, mais jugées avec bien de la sécheresse : « Ce qui a révolté le plus certains lecteurs dans ses Pensées, c'est l'air despotique et méprisant dont il débute. Il ne fallait commencer que par avoir raison. » On sent trop pourquoi l'auteur du Mondain devait mal comprendre l'auteur des Pensées. Le génie puissant d'un Bossuet ne pouvait manquer de s'imposer à son admiration ; mais il en admire suitout la beauté littéraire et oratoire, celle des Oraisons funèbres et du Discours sur l'histoire universelle, dont le futur auteur de V Essai sur les mœurs se borne ici à attaquer, en passant, la chronologie. Sur les Sermons, un seul mot rapide, et presque dédaigneux. Sans doute, Voltaire ne pouvait les juger avec précision, puisque deux seulement avaient été imprimés : il en était resté cependant quelques souvenirs caractéristiques. On lui a reproché d'avoir préféré à Bossuet prédicateur Rourdaloue; mais il se borne à indiquer l'opinion des contemporains : « Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur; » et il ajoute aussitôt : » Il s'était déjà donné aux oraisons funèbres,... » comme s'il voulait faire entendre que Bossuet ne dé-

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choit pas en laissant la première place dans le Sermon à Bourdaloue, le prédicateur proprement dit, car il voit s'ouvrir devant lui une nouvelle phase de sa vie, et plus éclatante. Mais il faut interpréter, deviner la pensée de Voltaire. Les orateurs sacrés du siècle auraient dû être groupés anlour du plus grand d'entre eux; les précurseurs sont oubliés ou ignorés; auprès de Bourdaloue, Massillon seul est cité et loué; il est loué encore dans la Liste des écrivains, et classé, bon gré, mal gré, parmi les philosophes tolérants. Fléchier et Mascaron, négligés dans le cliapitie, n'auront que quelques lignes dans la Liste, et le second y sera fort maltraité. C'est, dira-t-on, que dans ce tableau en raccourci l'essentiel seul est indiqué. Mais est-ce l'esscnliel, cette digression assez inutile sur les textes et les divisions des sermons ? Le critique y manque au moins de compélence et condamne l'usage là où il faudrait seulement condamner l'abus. Est-ce l'essentiel surtout, celle histoire romanesque et fausse d'un contrat de mariage qîii, un moment, aurait uni Bossuet jeune à M"" Desvieux de Mauléon? Rien ne manque au roman, pas même le sacrifice héroïque de celte u fille d'un rare mérite », qui immole son bonheur à la gloire de son fiancé. Par malheur, M"° Desvieux naquit en 1654, époque à laquelle Bossuel était depuis longtemps chanoine à Metz, et le prétendu contrat de mariage est un contrat de cautionfiement. Cette fable n'en est pas moins reprise et enrichie de détails nouveaux dans la Liste, où l'on relève de plus un curieux mais très vain effort pour attribuer à Bossuet « des sentiments philosophiques dillérents de sa théologie ». Ces petitesses sont d'autant plus remarquées que les jugements sont plus brefs et réduits au strict nécessaire.

Voltaire a aussi ses préjugés littéraires. Il ne rend pas plus justice à la littérature qu'aux arts du moyen ùge et du xvi« siècle. « Le français n'était encore recommandable que par une certaine naïveté, qui avait fait le soûl méiite de Joinville, d'Amyol, de Marot, de Montaigne, de Régnier, de la Satyre Ménippée. Cette naïveté tenait beaucoup à l'irrégularité, à la grossièreté. » Par suite, il ne rendra justice aussi qu'à demi aux écrivains, même classiques, qui se rattachent à l'ancienne tradition française et gauloise. La Fontaine, « presque aussi simple que les héros de ses fables », n'est qu'égratigné dans le chapitre; il est plus maltraité dans la Liste, où sont cités plusieurs exemples, ti'ôs discutables, de ses négligences et de sa familiarité souvent basse. En général, d'ailleurs, Voltaire comprend

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mal la vigueur originale, mais inégale, des grands écrivains qui se rattachent plutôt à la première partie du siècle. Il ne peut pas ne pas saluer en Corneille le père de la tragédie en France, et il ne descend pas ici à ces chicanes injustes dont il sera prodigue dans son Commentaire; mais il ferme trop vile la période des chefs-d'œuvre cornéliens, et ouvre trop tôt l'ère delà décadence pour l'auteur de Rodogime, de DonSanche et de Sertoi'ius. Plus tard il semblera se repentir d'avoir trop admiré le CUi même, et il glissera au bas de la page une note où il veut faire de Corneille l'imitateur non seulement de Guilhem de Castro, mais d'un autre Espagnol, de Jean-Baptiste Dianiante. Or, Diamante avait dix ans en 1636, et c'est sa pièce qui est imitée de la pièce française. C'est, je le crains, pour avoir trop admiré le vieux Corneille et pour n'avoir pas assez goûté son jeune rival, que M""^ de Sévigné est à peine citée et rendue responsable, à tort, d'un méchant propos contre Racine. Elle sera plus équitablement jugée dans la Liste, surtout à l'article Maintenon; mais Voltaire y regrettera encore « qu'elle manque absolument de goût ».

Racine et Boileau, voilà les dieux de Voltaire. La doctrine un peu étroitement rationaliste de Boileau se retrouve en plusieurs endroits, particulièrement dans quelques-unes des considéralions générales qui sont développées dans les dernières pages. Mais Boileau a été injuste pour Quinault, dont Voltaire poursuit la réhabilitation avec presque autant d'ardeur que, plus tard, celle de Calas : « 11 manquait à i5oileau d'avoir sacriflé aux Grâces » et de sentir le charme de « la simple et belle nature qui se montre souvent dans Quinault ». Le « moi » très personnel de Voltaire ne se dissimule pas plus, dans ce chapitre, que son goût très particulier. Il expédie lestement en moins de deux lignes les savants et les commentateurs, sans nommer Dacier, ni du Cange, ni Boulainvilliers. Mais c'est que leurs écrits ne lui semblent pas être, comme ceux des vrais écrivains de ce temps, (( d'une création nouvelle »; c'est aussi qu'ils ne sont pas, à ses yeux, assez élégants et légers de forme pour rentrer dans les <( Beaux-Arls ». Est-ce en vertu du même dédain que, historien, il ne cite pas le nom de l'historien Mé'.eray? En revanche, il s'élend longuement sur la Motte et sur J.-B. Rousseau, écrivains du xviii" siècle autant que du xvu", et à qui il eût pu mesurer la place; mais il a discuté autrefois les théories de la Motte, il s'est brouillé avec J.-B. Rousseau, et il est bien aise qu'on s'aperçoive de sa générosité. Regnard est

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morl trenle ans avant Rousseau, et méritait au moins une mention, qu'il n'a pas obtenue. Pourquoi n"esl-il pas nommé? On ne sait trop : il a pu écliapper clans cette sorte de causerie, qui n a rien de chronologique ni de logique. La composition en est singulièrement décousue. Voltaire reconnaît que les grandes œuvres en prose ont été précédées par les grandes œuvres en vers, et c'est par les œuvres en prose qu'il commence. Il observe que la Rochefoucauld a été précédé par Pascal, et Bourdaloue par Bossuet; mais il fait passer Bourdaloue et la Rochefoucauld avant Bossuet et Pascal. Beaucoup d'autres noms célèbres paraissent n'avoir été énumérés ou groupés que selon le hasard de liaisons factices. Les époques distinctes ne sont pas distinguées. Comment le seraient-elles? Le fond ou tout au moins le cadre du tableau tracé par Voltaire, ce devait être la société du temps, très différente selon qu'on la considère à l'hôtel de Rambouillet ou à Versailles. Mais il n'est pas question de l'hôtel de Rambouillet, pas plus que des autres salons qui ont contribué à former ou à transformer les mœurs de la société. Les femmes, dont l'intluence fut alors si profonde, sont sévèrement exclues, M""" de la Fayette aussi bien que M"" de Scudéry. Voltaire se proposait pourtant de peindre « le génie et les mœurs des hommes )> et de ne peindre que cela. 11 s'est contenté trop modestement d'énumérer et de juger un certain nombre de grands hommes.

Malgré tout, ces quatre chapitres ont leur éloquence et leur portée : ils respirent l'orgueil de la raison humaine qui prend conscience de sa force. Dans sa lettre aux auteurs du Nouvelliste du Parnasse (juin 1731),- Voltaire avait réfuté les critiques chagrins aux yeux de qui tout était dégénéré au xviii« siècle : « Quel est le siècle, demandait-il, où l'esprit humain ait fait plus de progrès que parmi nous? » Dans le chapitre des Beaux- Arts, il semble se contredire; mais il ne parle que des lettres, et ridée exagérée qu'il se fait de la décadence inévitable qui a suivi le trop court moment de leur perfection, ne l'empêche pas de distinguer dans cette décadence même « d'excellents ouvrages ou d'histoire, ou de réllexions, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes d'esprits ». Entend-il, comme on a pu le penser, excepter les genres où il croit avoir particulièrement réussi? .Non, car il n'excepte pas l'épopée ni la tragédie. Mais, à coup sûr, la loi de décadence ne peut s'appliquer, dans son esprit, à cet « esprit de raison » dont il salue le triomphe prochain dans la lettre citée plus haut, et les derniè-

res lignes du dernier de ces quatre chapitres suffisent à prouver que sa foi dans le progrès n'est pas ébranlée, car si, au xvii" siècle, u les hommes ont acquis plus de lumière, d'un boul de l'Europe à l'autre, que dans tous les âges précédents », comment admettrait- on que des lumières ainsi propagées aient perdu leur éclat, de l'aveu de Voltaire, au siècle de Voltaire ?

La composition et l'art dans le « Siècle • »

La composition décousue de ce chapitre donne une idée assez exacte de la composition du livre entier. Voltaire expose son plan à la fin du premier chapitre :

On a vu ce qu'étaient et la France et les autres États de l'Europe avant la naissance de Louis XIV. On décrira ici les grands événements politiques el littéraires de son règne (ii-xxiv). Le gouvernement intérieur du royaume, objet plus important pour les peuples, sera traité à part (xxix-xxx). La vie privée de Louis XIV, les particularités de sa cour et de son règne, tiendront une grande place (xxv-xxviii) ; d'autres articles seront pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de l'esprit humain dans ce siècle (xxxi-xxxiv). Enfin, on parlera de l'Eglise (xxxv-xxxix).

Cette composition morcelée a été souvent critiquée, par l'historien Gibbon et par Villemain en particulier. Ils reprochent à Voltaire d'avoir séparé arbitrairement des choses qui ne sont pas séparables, et, en créant ces sections factices dans un ensemble qui eût dû garder son unité, d'avoir enlevé à ce grand sujet son intérêt principal; car le lecteur ne peut suivre ni les progrès de cette grandeur du siècle et du roi, ni les commencements et la suite progressive de la décadence. Auger, dans ses Mélanges politiques et littéraires, a essayé de justifier ce plan. Les anciens, dil-il, pouvaient peindre à grands traits et par grandes masses: leurs aiïaires, peu compliquées, avaient pour mobiles des passions plutôt que des intérêts, et se décidaient vite, aux yeux de tous, sur une place publique ou sur un champ de bataille. Chez les modernes, l'administration intérieure des États est une machine aux mille ressorts : on ne saurait en avoir qu'une idée confuse si l'on n'en distingue pas les diverses parties, et l'on est obligé de créer des méthodes et des classifications. C'est ce que iNisard a répété, avec une autorité plus grande. «< Le moyen qu'a pris Voltaire est-il donc si mauvais? G. de Litt. — Voltaire historien. 2

A un récit complexe et continu, où l'art eût échoué à dissimuler le pêle-mêle, Voltaire a préféré une suite de tableaux représentant, l'un après l'autre, tous les grands côtés de la société française sous le règne de Louis XIV. Chaque tableau est un sujet, et chaque sujet provoque un genre de curiosité parliculière que Voltaire satisfait. Ce plan-là en vaut un autre; il était nouveau alors : il n'a pas cessé d'être bon. » C'est justifier Voltaire en le calomniant : bien que la composition ne soit pas son fort, pas plus que celui des écrivains de son temps, il n'était pas incapable, et l'a plus d'une fois prouvé, de dégager quelques traits essentiels du pêle-mêle des traits d'importance secondaire. La méthode vantée par M. Msard n'en est une que si vraiment chaque tableau est un sujet qui se suffit à lui-même. Mais dira-ton que les trois cliapiires des « particularités et anecdotes » forment un tout logi(|ue, et que les quatre derniers chapitres, sur les affaires ecclésiastiques, peuvent être isolés sans inconvénient de ceux qui traitent des affaires intérieures ou de la politique étrangère, dont la répercussion sur la politique religieuse n'est pas niable?

Quel est le dénouement de son ouvrage? comment résume-t-il ce grand règne? par où finit -il? Par un chapitre sur la querelle des dominicains et des jésuites, au sujet des cérémonies chinoises, et par une plaisanterie sur une croix apparue dans l'air à la Chine. Mais où est votre jugement sur ce siècle? quelle idée complète et dernière en donnez-vous ? comment meurt Louis XIV? quel est l'état de la France à sa mort? quel sentiment public accompagne se? funérailles? Voyez, dans Tacite, à l'ouverture des Annales, avec quel art, en peu de pages, revivent tous les souvenirs du règne et du génie d'Auguste' 1

En admettant même qu'on puisse, en quelque mesure, composer un livre en juxtaposant des chapitres, les défauts du plan adopté par Voltaire éclateraient à certains endroits, où il écrit : « On parlera de celte fuite (celle du roi Jacques) dans le chapitre de la Religion... » (xv.) « N'ayant pas voulu rompre le fil des affaires d'Angleterre, je me ramène à ce qui se passait dans le continent... » (xvi.) « On parlera de ces fanatiques (lescaniisards) dans le chapitre de la Religion... » (xviii.) « Nous venviis duna les diapUrcs réservés à la vie privée et aux unecdotcs comment mourut Louis XIV. » (xxiv.) Au reste, il n'y a pas de composition véritable sans idées directiices, et, dans le Siècle, il y a plus de petits faits qui caractérisent le détail que d'idées générales qui éclairent l'ensemble dans son tout et dans sa suite. C'est ce

l. Villemain, Tableau de la littérature au dix-huitième siècle.

que la Reanmelle reprochait à Voltaire' : il est vrai qu'il parait lui en vouloir, un peu puérilement, de n'être pas Montesquieu. Le' début du ciiapitre xxv est une apologie de la méthode anecdotique, mêlée à d'excellentes considérations sur la manière circonspecte dont il faut se servir des mémoires écrits par les contemporains, et à d'excellents principes comme celui-ci : « Nous n'admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. » Et, certes, les petits faits ont leur valeur, et l'on aurait bien tort de les dédaigner; mais cette valeur est toute relative aux lumières qu'ils nous apportent sur un caractère ou sur un événement : s'ils ne sont que curieux, ils amusent l'esprit sans l'instruire. Voltaire a une tendance à aimer l'anecdote pour elle-même, pour ce qu'elle peut avoir d'agréable et de piquant.

Sa curiosité est de double nature. Il aime sincèrement le vrai, et le cherche, sans autre désir que celui de le trouver, alors du moins que ses préventions philosophiques ne l'égarent pas, ce qui est rare dans le Siècle. On a vu combien patiente et consciencieuse fut l'enquête historique qu'il poursuivit pendant de longues années. On a vu aussi quel prix, il attachait aux anecdotes, surtout à celles qui ont une signification intellectuelle ou morale. Ample fut sa moisson : il ne nous l'a pas donnée tout entière, mais il n'a pas eu le courage d'y faire un choix assez sévère et sobre. C'est que l'esprit du causeur et l'ironie du satirique trouvaient ici à se satisfaire, par l'intermédiaire des témoins contemporains. Il a la grande curiosité de l'historien, pour qui aucun détail n'est absolument négligeable; il a aussi la petite curiosité de l'amateur dlustoriettes, qui savoure jusqu'aux indiscrétions des autichambies. Et son goût personnel est ici fortifié par sa conception de l'histoire. Si c'est la Fortune qui gouverne le monde, si la moindre cause suffit pour déterminer le résultat le plus considérable, quel plaisir ce sera pour le philosophe du Hasard, de pouvoir attribuer à un verre d'eau renversé la disgrâce de la duchesse de Marlborough, qui entraîne la chute du ministère tory, laquelle entraine à son tour la conclusion de la paix enlre l'Angleterre et la France : « Quelques paires de gants d'une façon singulière qu'elle refusa à la reine, une jatte d'eau qu'elle laissa tomber en sa présence, par u!ie méprise alTectée, sur la robe de M™° Masham, changèrent la face de l'Europe! » (xxii.) 11 y a, sans doute, des causes

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