Lettres au comte d'Autry, t fi'vrier et 13 mai
un mouvement plus rapide, une précision plus lumineuse, nous sentons bien ce qui fait défaut même à un récit classique comme celui de la bataille de Narva.
Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements, ils s'avancèrent la baïonniHte au bout du fusil, ayant au dos une m-ige furieuse qui donnait au visage des ennemis. Les Ru^=,es se firent tuer pendant une demi-heure sans quitter le revers des fossés... Aux premières décharf,'es de la mousqueteric ennemie, le roi reçut une balle à la gorge; mais c'était une balle morte qui s'arrêta dans les plis de sa cravate noire, et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Sparre m'a dit que le roi sauta lèijérement sur un autre cheval, en disant ; « Ces gens-ci vie font faire mes exercices, » et continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence d'esprit. Après trois heures de combat les retranchements furent forcés de tous côtés. Le roi poursuivit la droite des ennemis jusqu'à la rivière de Xarva avec son aile gauche, si l'on peut appeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards; la rivière fut en un moment couverte de morls. Les autres, désespérés, retournèrent à leur camp sans savoir oii ils allaient : ils trouvèrent quelques baraques, derrière lesquelles ils se mirent; là, ils se défendirent encore, parce qu'ils no pouvaient pas se sauver; mais enfin leurs généraux Dolgorowki, Golo'.vkin, Fédérowitz, vinrent se rendre au roi et mettre leurs armes à ses pieds. Pendant qu'on les lui présentait, arriva le duc de Croï, général de l'armée, qui vcniit se rendre lui-même avec trente officiers. Charles reçut tous ces prisonniers d'importance avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain que s'il leur eût fait dans sa- cour les honneurs d'une fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les officiers subalternes et les soldats furent conduits désarmés jusqu'à la rivière de Narva ; on leur fournit des bateaux pour la repasser et pour s'en retourner chez eux. Cependant la nuit s'approchait; la droite des Moscovites se battait encore : les Suédois n'avaient pas perdu six cents hommes; dix-huit mille Moscovites avaient été tués dans leurs retranchements; un grand nombre était noyé : beaucoup avaient passé la rivière; il en restait encore assez dans le camp pour exterminer jusqu'au derniei' Suédois : mais ce n'est pas le nombre des morts, c'est l'épouvante de ceux qui survivent qui fait perdre les batailles.
Le tableau est bien éclairé et bien encadré, de façon à faire ressortir en relief toutes les circonstances essentielles, et celleslà seulement : les deux armées et presque les deux races sont opposées, mais sans procédé antithétique qui contraigne l'attention du lecteur; au centre se détache la figure du vainqueur, précisée par des traits moraux et même physiques; enfin, le pliilosophe dit son mot en passant. Mais si le dessin est ferme, la couleur est pâle; et si le mouvement est alerte, il ne remplace pas une certaine chaleur absente. En général il y a dans ce livre plus d'esprit que d'âme, plus de netteté que de profondeur : Vinet l'a observé, « on a tout de suite tout ce qu'on peut avoir; une seconde lecture ne dit rien de plus ». Mais, parce que le livre manque de perspective et d'horizon, parce
qu'il ne donne pas à penser, faul-il admettre que la valeur en est médiocre? Voltaire n'y est pas seulement un narrateur expressif et concis, il est aussi un moraliste attentif et pénétrant. C'est une forte étude de caiaclère, à la manière classique, qui fait le fond de cette monographie. Nous assistons à la fougueuse jeunesse de ce prince, roi à quinze ans, fils d'un roi absolu, plus absolu lui-même, puisque son premier acte est d'annuler d'un seul coup les lois et les volontés de son père. Soudain, celui qui promet d'être le plus capricieux des tyrans devient le plus infatigable des soldats, l'homme le plus loyal, le plus rudement sincère, le plus dédaigneux du plaisir sous toutes ses formes. Il a une cour jusque dans son camp, et il ne veut pas être courtisé ; il traîne à sa suite des diplomates et des rois, mais, par la simplicité de sa mise et de ses manières, il ressemble au dernier de ses sujets. Il n'a qu'à se montrer pour anéantir une armée ennemie dix fois plus nombreuse que la sienne, et quand on lui apporte la relation de la victoire, il en retranche modestement tout ce qui est trop avantageux pour lui ou trop défavorable à son adversaire. Que de contrastes et dans son caractère et dans les fortunes qu'il traverse! Tantôt il semble maîtriser à son gré les événements, tantôt il semble en être le jouet. Le voici qui donne des couronnes, et le voici qui, on ne sait pouiquoi, s'oublie plusieurs années dans une petite ville de Turquie, où il soutient un siège, avec une poignée d'hommes, contre un corps de janissaires, qui ont pour consigne de ne pas le tuer, mais qui ont beaucoup de mal à exécuter leur consigne. Le retour misérable à travers l'Allemagne, la mort, plus misérable encore, devant une petite place de Norvège, cette décadence après celte grandeur, tout cela est saisissant, et l'on a même celte illusion que la seconde partie du livre est plus colorée que la première. Mais ce sont les choses mêmes qui sont devenues plus dramatiques et romanesques encore. VHistoive de Charles XII, envisagée comme Voltaire l'envisage, ce sont les Jeux de l'héroïsme et de la Fortune : l'héroïsme triomphe dans la première partie, mais la P'ortune prend sa revanche dans la seconde. Aussi la première est-elle surtout d'un moraliste, et la seconde surtout d'un romancier; mais toutes deux sont d'un historien.
Le cadre n"a pas moins de précision et de relief sobre que le tableau', et c'est justement (pie la plupart des critiques ont
1. « Voltaire a fait preuve ici de certains mérites peu ordinaires ciiez ses contem-
loué Voltaire d'avoir, le premier, éclairé l'histoire par la géographie. GéoL'raphie physique et géographie morale : tout le début, sur le climat rude et le ciel serein de la Suéde, sur les longues nuits d'hiver adoucies par des aurores et des crépuscules, n'a pour but que d'expliquer, par le caractère du pa3'S, le caractère des habitants. Les détails matériels sur la fondation de Saint-Pétersbourg rehaussent l'énergie morale que Pierre le Grand a déployée pour la fonder. Le peinture des vastes solitudes de l'L'kraine, des forêts de cinquante lieues, des profonds marécages, oia chevaux et canons s'abiment ou s'embourbent, fait deviner au lecteur que Charles XII y va trouver le tombeau de sa gloire. On chercherait vainement dans tout le livre une description qui soit de pur ornement. Par exemple, la description physique de la Pologne est très brève : c'est qu'à cet endroit, ce qui importe, ce n'est pas de faire connaître la topographie du pays; c'est de faire comprendre la nature particulière et l'esprit de son gouvernement. De là ces amples détails sm- l'organisation politique de la Pologne. L'histoire des faits cède alors la place à l'histoire des institutions, où Voltaire est un précurseur.
Tous les mérites de l'intelligence sont ici réunis; mais l'intelligence est nécessairement un peu froide quand elle n'est pas animée par le sentiment. Voltaire est intéressé par tant d'événements extraordinaires, il n'est pas ému. Les réflexions que lui inspire la mort de son héros ne sont pas très profondes, et la conclusion morale est d'une philosophie un peu courte. « Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement paciQque et heui-eux est au-dessus de tant de gloire. » Dans sa lettre au maréchal de Schulenbourg (1740), il regrettera que Charles XII, après ses premières victoires, vainqueur et pacificateur du Xord, ne soit pas retourné dans son pays pour le faire prospérer; « car il aurait été alors véritablement un grand homme, au lieu qu'il n'a été qu'un grand guerrier ». El il tracera le portrait idéal d'un prince « qui regarde l'humanité comme la première des vertus, qui ne se prépare à la guerre que par
porains. Alors que nos écrivains se préocowpaient asuez peu des mœurs et des circonstances étrangères, il a fait un très notable effort pour joindre au tableau des faits celui des institutions, des coutumes, des climats, et comme son sujet, riche d'aventures, s^ trouvait multiple et varié, il y a introduit d'intéressantes digressions qui retiennent l'esprit du lecteur par la diversité des scènes. Sa peinture des belles nuits d'été suédoises, sa description des grandes plaines de la Pologne, des solitudes et des marécages de l'Ukraine, mêlent utilement au souvenir des faits l'impression des lieuï, et montrent un accord naturel entre le décor changeant et le capricieux héros. >. (Gçffroy.)
nécessité, qui aime la paix parce qu'il aime les hommes, qui encourage tous les arts, et qui veut être en un mot un sage sur le trône. Et il laisse entendre que cet idéal sera bientôt réalisé par le jeune prince qui est Louis XV! « C'est de tels rois, ajoute-t-il, qu'il est agréable d'écrire l'histoire, car alors on écrit celle du bonheur des hommes. » Cette histoire d'un roi pacifique et philosophe, il n'était pas destiné à l'écrire. L'année même qui suit la publication de Charles XII, on voit qu'il songe à composer le Siècle de Louis XIV^\ mais, du moins, dans cette nouvelle tâche il apportera, avec une intelligence plus mûre encore, un cœur moins indifférent.
Le « Siècle de Louis XIV » daiis la Corrcsposidanee de Voltaire. — Discussion de la lettre à niîlurd Uervey.
En septembre 1732, il annonce à son ami Forment qu'il va « retravailler » Zaïre, comme si celte pièce était tombée, « refondre » Èryphile et la Mort de César, grossir son Charles XII d'additions, pour répondre à des critiques d'ailleurs misérables, « et finir enfin par l'histoire du siècle de Louis XIV ». <( Voilà, mon cher Formont, ajoute-l-il, tout le plan de ma vie. >' Le Siècle de Louis XIV ne marqua pas la fin de cette vie si active, mais il en devait occuper une grande partie. Né dans ce siècle, fait pour en comprendre et pour en admirer la grandeur, dès sa jeunesse, avant d'aborder l'histoire, avant même de composer la Henriade, cette histoire en vers, il s'était hâté d'interroger, avant qu'ils ne disparussent, les contemporains les mieux renseignés du grand roi, et l'on peut dire que, cette enquête, il l'a poursuivie pendant plus de trente ans. En 1733, 1734 et 1735, il se borne à amasser des matériaux pour sa « grande histoire », à recueillir dos anecdotes, moins sur la personne de Louis XIV que sur les arls qui ont ficLiri de son temps, car « il ne revient rien au genre humain de cent batailles rangées... Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses mille fois jjIus précieuses que toutes les relations de campagne : vous savez que chez moi les grands liom-
1. Il y est Tait allusion dans une lettre en anglais écrite à Tliiériot, 13 mai 1732.
mes vont les premiers, et les héros les derniers. J'appelle grands hommes tous ceux qui ont excellé dans l'utile ou l'agréahle. Les saccageurs de provinces ne sont que héros *. » Ce qu'il demande à son ancien maître l'abbé d'Olivet, cette même année 1733, c'est aussi quelque chose qui puisse servir à faire connaître le progi'ès des arls dans le siècle de Louis XIV : « Tout me sera bon : anecdotes sur la littérature, sur la philosophie, histoire de l'esprit humain, c'est-à-dire de la sottise humaine, poésie, peint.ire, musique. Je ferai comme la Flèche, qui faisait son profit de tout. »
Pus, ce beau zèle se ralentit. Dans une lettre à Gideville (10 avril 173b) il s'était plaint du dépérissement des belleslettres. « Tout le monde commence à faire le géomètre ou le physicien. » Il fit lui-même comme tout le monde : c'est le temps où il est à Cirey l'hôte de la savante M™« du Châtelet, le tea ps où il célèbre en vers la physique de Newton. Il continue encore à augmenter son « magasin » d'anecdotes, et nous voyons que, dans l'hiver de 1737, il s'est remis activement à l'ousrage'-. Enfin en février 1738, dans une lettre à l'abbé Dubos, secrétaire perpétuel de l'Académie française (30 octobre), il trace le plan et surtout définit l'esprit de son livre presque achevé :
Il y a longtemps que j'ai assemblé quelques matériaux pour faire l'histoire du siècle de Louis Xl\'. Ce n'est point simplement la vie de ce prince que i'éfris, ce ne sont point les annales de son règne, c'efil plutôl l'histoire de l'esprit hiMuin, puisée dans le siècle le plus ghirieux à l'esprit humain.
Cet ouvi-age est divisé en chapitres; il y en a vingt environ destinés à l'histoire générale; ce sont vingt tahleaux des grands événements du temps. Les principaux personnages sont sur le devant de la toile; la foule est dans l'enfoncement. Malheur aux détails! la postérité les néglige tous; c'est une vermine qui tue les ouvrages. Ce qui caractérise le siècle, ce qui a causé des révolutions, ce qui sera important dans cent années, c'est là ce que je veux écrire aujourd'hui...
Il veut « peindre avec des couleurs vraies, mais d'un trait », ce que ses prédécesseurs Pellisson, Larrey, Limiers, Lamberti, Roussel, falsifient par leurs tlatteries ou leurs injures ou délayent en deux cents volumes d'histoires ou de mémoires. Des quarante volumes manuscrits de Dangeau il a extrait quarante pages. II a entretenu de vieux courtisans, des valets et des
1. 1 Pttrcs ù Thiéiiot et de Caumont, l" mai 1733, t avril 1734, ISjuillet, 24 août, Il fcl al sept., 3 nov. 1735.
2. Lellres à d'Olivet, 12 février 1736 et 20 och 1738, et à Gideville, 23 déc. 1737.
grands seigneurs, mais il ne rapporte que les faits dans lesquels ils s'accordent. Il a pris copie de documents précieux et il en recherche d'autres. Sur les affaires ecclésiastiques, il dépouille (dont le fatras des injures de parti» ; pour le dedans du royaume, les mémoires des intendants et les bons livres |u'on a sur celte matière. Quant aux arts et aux sciences, il n'est question « que de tracer la marche de l'esprit humain en philosophie, en éloquence, en poésie, en critique ». L'ouvrage tout entier est d'un homme « qui aime sa patrie et la vérité, et qui ne cherche à écrire l'histoire ni en flatteur, ni en panégyriste, ni en gazetier, mais en philosophe ». Depuis quelque temps, enhardi par la sécurité relative de sa retraite à Cirey, par l'intluence de M™^ du Châtelet, par l'amitié déclarée de Frédéric de Prusse, qui n'était pas fâché de le compromettre avec la cour de France, pour l'avoir tout à lui, il avait donné une forme plus agressive à certaines parties de son livre; mais quand il envoyait à d'Argenson (24 mars 1739), sous le couvert de son frère le comte d'Argenson, directeur de la librairie, « le commencement de l'histoire du siècle de Louis XIV », s'il n'espérait pas obtenir de privilège officiel, et se contentait, provisoirement, de ne pas lui avoii' déplu (26 janvier 1740), il ne prévoyait pas, sans doute, que son Essai sur la vie de Louis XIV, lancé à la fin de 1739, pour sonder l'opinion du public et plus encore celle du pouvoir, serait saisie par arrêt du conseil du roi '■. Cet Essai ne contenait pourtant que l'Introduction et le premier chapitre, beau tableau de l'histoire et de la situation des Etats européens avant Louis XIV.
Quand la nouvelle de celte saisie lui parvint, il écrivit à d'Argenson une autre lettre sur un autre ton (8 janvier) : « Louis XIV donnait six mille livres de pension aux Valincourl, aux Pcl- Jisson, aux Racine et aux Despréaux pour faire une histoire qu'ils ne firent point; et moi je suis persécuté pour avoir fait ce qu'ils devaient faire ! J'élève un monument à la gloire de mon pays, et je suis écrasé sous les premières pierres que j'ai posées! » 11 lit mieux : il écrivit sa lettre justement célèbre à milord Ilervoy, garde des sceaux d'Angleterre (1090-1743), en qui il estimait les talents du littérateur autant que ceux de l'homnie d'Klal. Louis XIV mérite-t-il le titre de Louis le Grand, c'est le sujet apparent du débat : au fond, cette lettre si ample, où tout
1. Le livre qui contenait X'Essai avnit pouf titre : Recueil de pièces futjitivet en proie et en vers, par M. de V" j 1740, in-8°.
VOLTAIRE UISTORIKN 17
est calculé, a pour but de justifier, de glorilier presque l'entreprise de Voltaire. Aucun roi n"a « rendu plus de services à l'hufTianilé que Louis XIV ». Kn quoi? En encourageant les arts et les lettres avec goût, en répandant avec discernement ses bienl'aits sur les artistes et les écrivains, en allirant chez lui ou en récompensant chez eux les habiles étrangers. L'humanité, pour Voltaire, c'est donc l'esprit humain; il n'est pas mauvais de le savoir quand on ouvre le Siècle de Louis XIV. Mais n'y a-t-il pas ici quelque artifice? Est-ce bien sérieusement que Voltaire écrit : « Il eut l'atlenlion de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes et l'autre dans l'Église? « Racine fut plus vraiment favorisé par un maître « dont un regard était un liienfait » ; mais ne payait-il pas un peu cher l'honneur de coucher dans la chambre du roi pendant ses maladies? En admettant que ces faveurs aient été également réparties sur tous les hommes de mérite (ici la Fontaine, la Bruyère, Fénelon, Saint-Simon, réclameraient peut-être), est-ce bien là, comme Voltaire l'affirme, « ce qui produit de l'émulation et qui échauffe les grands génies »? On sent trop le plaidoyer, même aux endroits où Voltaire est le plus sincèrement convaincu. Et il n'est convaincu qu'à demi, il plaide en avocat trop habile lorsqu'il écrit :
Louis XIV a instruit les nations; loat, jusqu'à ses fautes, leur a été 'utile. Des protestanis, qui ont quitté ses États, ont porté chez vous-mêmes une industrie qui faisait la richesse de la France. Comptez- vous pour rien lant de manufactures de soie et de cristaux? Ces d;rniores surtout furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.
Enfin la langue française, milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable? Était-elleaussi étendue du temps de Henri IV? Non, sans doute; oa na connaisiait que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce chancjoment. Mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellents écrivains? C'était M. Colbert, me direz-vous ; je l'avoue, et je prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Wais qu'eût fait un Colbert sous un autre prince, sous votre roi Guillaume, qui n'aimait rien, sous le règne de Charles II, sous tant d'autres souverains?
Comment ne pas sourire? Au début de la lettre, le futur apôtre de la tolérance rclii;ieuse avait semblé donner à entendre que Louis XIV avait été grand malgré la révocation de l'édit de Nantes. Mais voici qu'il nous est montré grand jusqu'en ses fautes. Félix culpa! Cet argument de circonstance peut être bon pour des Anglais : l'expulsion des protestants leur a bien profilé; mais, quand elle aurait profitéà bien d'autres peuples, le mal ne deviendrait pas pour cela le bien. Quant à la langue
«8 COURS DE LlTTfiUATURE
française, il est vrai qu'elle n'était pas aussi étendue sous Henri IV mais, cnlre Henri IV et Louis XIV, il y a eu Richelieu, l'Acadé mie el de grands écrivains, comme Pascal, sur qui Louis XIV n'a pu agir. Ce n'est donc pas lui seul, en tout cas, ni même lu rartout, qui a fixé la langue. Colbert est associé, et avec jus tice, à Louis XIV; mais dans celte lettre, comme dans tout le Siècle, Voltaire a une tendance marquée à mettre le roi au premier plan. « Non si'ulement, dit-il, il s'est fait de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisait. » Trop préoccupé d'avoir raison contre l'adversaire du moment, Voltaire n'a pas un souci toujours assez présent de la vérité générale et définitive. Mais la fin de celle lettre est éloquente, et plus curieuse encore qu'éloquente, car Voltaire y caractérise moins ce qu'est son œuvre que ce qu'elle était dans sa pensée, ce qu'elle eût dû être.
Souffrez donc, milord, que je tâche d'élever à sa gloire un monument que
je consacre encore plus à l'utililé du genre humain. Je ne considère pas seulement Louis XIV parce qu'il a fait du bien aux Français, mais parce qu'il a fait du bien aux hommes : c'est comme homme et non comme sujet que j'écris ; je veux peindre le dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existait seul, ou que rien n'existât que par rapport à lui; en unmot, c'es/ encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire. Pellissou eût écrit plus éloquemment que moi : mais il était courtisan, el il était payé. Je ne suis ni l'un ni l'autre : c'est à moi qu'il appartient de dire la vérité.
C'est le grand roi pourtant qui sera au premier plan. On l'eût élonné peut-être si on l'eût averti qu'il avait fait du bien « aux hommes » en prolégcanl QiiinauU, LuUi et Lebrun; mais Voltaire éciil <( comme homme, et nou comme sujet », et celte déclaration a sa portée : c'est la littérature européenne qui s'annonce. Et c'est à Berlin que sera publié le Siècle de Louis XIV^. A son départ pour Berlin il perd sa charge d'historiographe du roi de France, mais il gagne la liberté nécessaire à un historien, et il le dit à M™"= Denis (28 octobre 1750) : « Potir écrire Ihisloire de son pays, il faut être hors de son pays... Je finirai ici ce Siècle de Louis XIV, que peut-être je n'aurais jamais fini à Paris. Les pierres dont j'élevais ce monument à l'honneur de ma patrie, auraient servi à m'écraser. Un mot hardi eût paru une licence efîrénée; on aurait inlerprélé les choses les plus
I. Lu Siècle 'le Louis XI V, piiljlic p;u- M. d'^ l'ranclieville ; Berlin, Henning, 1751,2 '\n-\i. Une nouvelle éilitioii |i;inil à Dresde en 173;'. Dcu!t traductions allemandes furent imprimées à Leiptick et à Francfort.
innocentes avec cette charité qui empoisonne tout. » Ces lettres à M""" Denis, à d'Argcnlal, à lois les amis qui sont restés à Paris, snfliraient à nous donner l'histoire du Siècle, d- Lmis XIV 611 même temps que l'histoire de la vie de Voltaire, car le livre et la vie, à ce moment, sont inséparables. D'autres occupations, une tragédie même, Rome snuvéi', viennent à la traverse; mais variété, c'est sa devise; et. puis, après les premiers désenchantements de Potsdam, il a besoin de consolation, et ce sont les belles-lettres qui consolent « C'est un ouvrage immense; » il le reverra avec des yeux sévères, et s'étudiera surtout « à ne rendre jamais la vérité odieuse et dangereuse »; mais il espère contenter ceux qui aiment leur patrie. Il écrit fièrement : « Je n'ai fait ma cour qu'à la vérité, je ne dédie le livre qu'à elle' ; » mais il ne dédaigne pas de descendre aux petites questions, et c'est dans cette première édition que l'orthographe dite de Voltaire fut décidément appliquée, malgré les objections et les résistances.
De temps à autre éclatent quelques incidents tragi-comiques. La Beaumelle imprime à Francfort sa contrefaçon du Siècle, avec des notes que Voltaire juge scandaleuses (1753); le secrétaire de Voltaire, Richer, prèle indiscrètement au jeune Lessing, « candidat en médecine », le précieux manuscrit qui n'est pas encore le texte définitif, et Voltaire crie : « Au voleur ! » (2janvier 1751), mais doucement, car il conduit cette affaire avec autant de prudence que d'esprit de suite. De loin il veut conquérir le public de Paris, tous les hommes de lettres, toutes les personnes distinguées qui s'intéressent à la vérité et à la gloire de ce beau siècle, instituteur du siècle présent : « 11 a enseigné à penser et à parler à celui-ci 2. » L'approbation cependant n'est pas unanime. Le marquis d'Argenson, dans son Journal, donnait un libre cours à son admiration : u 0 le livre admirable! Que d'esprit et de génie! Quel choix de grandes choses! Que cela est vu de haut et en. grand! Quel style noble et élevé! Peu de fautes et beaucoup de vérités. Voltaire parle de tout en expert. » Mais son frère, le comte d'Argenson, ministre de la guerre, trouvait Voltaire trop froid dans son estime pour Louis XIV, presque
1. Voir les lettres à M"" Denis et à d' Arçental, 26 déc. 1750, 4 mai, 24 déc. 1751, 18 janv., il mars, 3 mai, 24 juillet 1752, 4 juin 1753.
2. Lettres à Roques, 17 cet. 1752, et ù M"" du DelTand, 30 mai 1751. Clément écrivait dans ses Cinq Années littéraires : .< Voilà comme il faut écrire l'histoire : c'est avec cette rapidité, cette simplicité, celto noblesse, cette impartialité hardie, cette variété de vues, et ces réunions de traits, qu'il faut parler à l'esprit, aux yeux
. et à la mémoire. >i
irrévérencieux. Et le président Hénault, un historien, que Voltaire avait cru devoir consulter particulièrement, lui reprochait aussi « un certain air d'ironie sur Louis XIV ». Voltaire était menacé de voir interdit en France un livre oii il faisait « l'éloge de Louis XIV et de la France », mais sans bassesse. Il s'étonnait, répétait sans cesse : « J'ai prétendu ériger un monument à la vérité et à la patrie... Croyez-moi encore une fois, j'aime la vérité et ma patrie'. » Mais, en mùme temps qu'il s'indignait ou se lamentait, il plaidait fort adroitement sa cause près de puissants protecteurs. A son « héros », le maréchal duc de Richelieu, il expliquait pourquoi il avait pensé « qu'il était fort difllcile de faire imprimer dans son pays l'histoire de son pays... Un historiographe de France ne vaudra jamais rien en France. » Il obtenait du duc de Noailles des mémoires éci-its de la main de Louis XIV^. Il les constituait ses avocats, ou les forçait à devenir, sans qu'ils s'en apei'çussent, ses collaborateurs et ses complices.
En France, à l'étranger, le livre fut bientôt connu de tous. Mais l'auteur ne se laissa pas griser par ce succès si rapide : il savait « qu'une première édition n'est jamais qu'un essai, qu'il s'y glisse beaucoup de fautes, et que cette première édition attire à l'auteur beaucoup de critiques, de remarques et d'instructions utiles dont il profite »; il le disait à son vieil ami Falkener (22 août l"o2), à propos d'une édition publiée à Londres, et il lui annonçait une édition revue et augmentée. En 1733, il Qt paraître le Supplément au Siècle de Louis XIV^, destiné surtout à répondre aux notes de la Beaumelle. L'édition de 1736, publiée à Genève, est bien plus complète encore'. Mais le Siècle y changeait un peu de caractère : il n'était plus que la suite de l'Essai sur les mœurs, qui parut cette même année, de sorte qu'il semblait n'être plus qu'une parlie de cette vaste entreprise, plus philosophique encore qu'historique. 11 a pourtant son caractère propre, et doit garder son existence distincte.
A partir de ce moment, le Siècle de Louis XIV ne reparait plus que rarement dans la correspondance de Voltaire; mais l'idée et le sentiment qui l'avaient inspiré demeurent aussi vivants que
i. Lettres h Hénault, 28 janv. et !"■ févr. IToi.
2. Lettres k Hirhelieu et à Noailles, 31 août 1731, 10 et 10 juin, 2S juillet 1T52.