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Réponse au Supplément du Siècle de Louis XIV

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plus profondes à ce t['ii)le résultai; mais il plaît ù Voltaire de ne voir et de ne montrer que celle-ci, belle matière à philosopher.

Ce défaut est très atténué dans le Siècle par ce fait que Voltaire s'y attaclie avant tout à mettre en lumière une grandeur dont il est lui-même épris. Et celte f^randeur, il ne l'exalte point aux dépens des nations étrangères, même des nations ennemies. Si l'on a pu lui reprocher d'accorder trop à l'action personnelle du roi, on ne lui reprochera pas d'avoir écrit, en courtisan, une apologie intéressée. Louis XIV était mort depuis trente-six ans; sa mémoire était peu en honneur, même à la cour de France. Nous sommes loin des Mémoires de Dangeau, si précieux par leur extrême précision, mais si clioquants par ridoiâtrie enfantine qui s'y épanouit; et de Y Abrégé où Bussy, non moins idolâtre, quoique ou parce que disgracié, rend grâces à Dieu « d'être né sous un tel prince >'. Pellisson avait formé le projet d'élever à la gloire du roi un monument plus solide, mais il n'avait laissé que l'histoire inachevée de dix ans de guerres et de traités. Voltaire est moraliste et peintre. Dans son histoire, la statue élevée à Louis XIV n'empêche pas de voiries bustes de Turenne et de Condé, de Luxembourg, génie ardent, mais peu réglé, héros plutôt que sage, et de Catinat, philosophe au milieu de la grandeur et de la guerre, dans sa mort comme dans sa vie. Et vraiment on lui pardonne d'avoir dit un peu trop de mal de il signor Mazarini, un peu trop de bien de Vendôme ou de Villars. Et l'on s'aperçoit que, depuis YHistoire de Charles XIÎ, il a singulièrement gagné en connaissance précise et profonde des hommes, dont il découvre avec plus de sûreté les grands ressorts, et des all'aires, où il démêle, avec une clairvoyance toute nouvelle, les intérêts apparents et cachés. D'autre part, il est resté l'admirable nariateur qu'il était, et nous en sommes plus touchés ici, parce qu'il s'agit des vicloires ou des désastres delà France. Car la France apparaît ici à côté, au-dessus du roi; et ce n'est pas sans raison que Voltaire, dans sa Correspondance, sans craindre de se répéler, proleste si souvent de son double amour pour la vérité et pour sa patrie. Les moins voltairiens parmi les critiques l'ont reconnu de bonne grâce : ici, du moins, on sent que Voltaire n'est pas une intelligence pure; ici, il y a vraiment du patriotisme. M. Faguet assure môme que tout le patriotisme de Voltaire s'est réfugié dans le Siècle. Ce n'est pas sur; mais qu'on l'y trouve, cela n'est guère contestable.

L'« Essai sur les mœurs ». — lîossuet et Voltaire; la Providence et le liasartl^ — Principe nouveau : le progrès du bien-être et des connaissances.

Ainsi, quoi qu'on en ait dit, le Siècle de Louis XIV n'est pas devenu, même sous l"intluence de M™« du Cliàteiel, une satire perpétuelle du gouvernement de Louis XV, un simple chapitre de l'Essai sur- les mœurs. VEssai sera une œuvre toute piiiiosophique; le Siècle est une œuvre historique plus désinléiessée, où l'esprit critique n'étoulTe pas le sentiment de l'admiration.

Il est vrai que Voltaire écrit, au début du Siècle : « On ne s'attachera, dans cette histoire, qu'à ce qui mérite Fatlention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs des hommes, à ce qui peut servir d'instruction et conseiller l'amour de la vertu, des arts et de la patrie. » Mais, précisément, ce qu'il a oublié, c'est de peindre les mœurs et d'enseigner la vertu. Son livre est d'un lettré et d'un Français; il n'est pas d'un moraliste. Plus tard, il essayera de le subordonner à VEssai, qui parut en 17b6'. Il est certain, d'une part, que le Mercure publia en 174o et 1746, puis en 17o0 et 1751, des fragments de l'Essai sous le titre de Nouveau Plan d'une histoire de l'esprit humain el d' Histoij'c des croisades ; d'autre part, qu'en 17b3 fut publié à la Haye un Abrégé de l'histoire universelle qui est une réduction de l'Essai. Mais nous savons que Voltaire songeait au Siècle dès 1732, et nous ne voyons pas, antérieurement h la publication du Siècle, de lettre où Voltaire présente cette œuvre de prédilection comme faisant partie intégrante d'une œuvre plus générale.

Après 17bl, il n'en est pas de même. Il est encore à Potsdam lorsqu'il écrit au rédacteur de la Bibliothèque impartiale et au duc de Richelieu (.b et 10 juin 17b2) : « Il y a quinze ans que je formai ce plan d'Histoire universelle depuis Charlemagne, pour ma propre instruction, moins dans l'intenlion de me l'aire une chronologie, que de suivre l'esprit de chaque siècle... Le Siècle de Louis KIV terminait l'ouvrage... Je ne sais si vous savez que

1. Essay sur l'Idstoire générale et sur les mœurs et l'esprit des nations, depuis Charlemaçine jusqu'à nos jours; Genève, Cramer, 1756, 7 yoI. in -S»; à la même librairie on donna deux autres éditions en 1761 et 1763.

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ce Siècle était une suite d'une Histoire générale que j'ai composée. On m'a volé une partie de cet ouvraf:;e et tout ce qui regardait les arts. Louis XIV m'est resté. » Le chiffre de quinze années ne nous reporterait qu'à 1737, date où la Correspondance nous apprend que la grande enquête sur le Siècle était déjà commencée. Si, dans l'esprit de Voltaire, le Siècle rentrait dans le plan général de l'Essai, il faut avouer qu'il s'en est détaché assez vite pour vivre d'une vie indépendante, à peu près comme il est arrivé aux Considérations de Montesquieu, publiées avant VEsprit des lois, dont elles sont d'avance comme une application historique.

Quoi qu'il eu soit. Voltaire a voulu écrire « un tableau très fidèle de ce vilain monde », une peinture des misères et une histoire des sottises humaines, et il croit l'avoir achevée «très impartialement », et il s'enorgueillit de sa hardiesse croissante : « J'ai peint les hommes tels qu'ils sont* ». Il y a été encouragé par M™* du Chàtelet, dont l'influence était toute-puissante sur lui vers 1740, époque à laquelle, dans les Remarques pour se?'vir de supplément à l'Essai sur les mœurs (1763), il fait remonter le commencement de sa grande entreprise historique : il voulait, nous dit-il, réconcilier avec la science de l'histoire une dame illustre, qui possédait presque toutes les autres. Cette femme philosophe était rebutée de deux choses dans la plupari de nos compilations historiques : les détails ennuyeux et les mensonges révoltants. Elle se plaignait, en particulier, que l'éloquent Bossuet eût oublié » l'univers dans une histoire universelle ». Voltaire n'avait nul besoin d'être encouragé à dédaigner ses devanciers. Il ne connaissait aucune histoire bien faite avant l'âge de Guichardin et Machiavel (x). Commines, <( célèbre traître », est, à ses yeux, un courtisan plutôt qu'un historien (xciv). 11 reproche surtout aux historiens d'avoir voulu du merveilleux et d'avoir ainsi, chez toutes les nations, défiguré l'histoire par le mélange de la fable, « jusqu'à ce qu'enfin la philosophie vienne éclairer les hommes » (liv etcxcvii). On peut juger ce qu'il pense et dit de l'histoire écrite par les Pères Daniel et Velly. Dans le Dictionnaire philosophique et la Correspondance ^ Bossuet lui-mrme n'est pas épargné. Toutefois, dans son Avant-Propos, c'est avec mesure que l'auteur de l'Essai parle de l'auteur du Discours sur l'histoire universelle :

1. Lettres ù d'Arçrental et à M»" du Deffand, 20 janv. 1757 et 13 ocl. 1759.

2. Art. Gi.oinE {Entretien aveQ un Chinois); lettres à Burigny, 12 sept. 1761; à Hénault et à Saurin, 28 sept, et 28 déc. 1768.

L'illustre Bossuet, qui, dans son Discours sur une partie de l'histoire universelle, en a saisi le véritable esprit, au moins dans ce qu'il dit de l'empire romain, s'est arrêté à Gharlemagne. Mais il faudra remonter à des temps antérieurs. Cet éloquent écrivain, en disant un mot des Arabes, qui fondèrent un si puissant empire et une religion si florissante, n'en p:irle que comme d'un déluge de barbares. Il paraît avoir écrit uniquement pour insinuer que tout a été fait dans le monde pour la nation juive; que si Dieu donna l'empire de l'Asie aux Babyloniens, ce fut pour punir les Juifs ; si Dieu fit rogner Cyrus, ce fut pour les venger; si Dieu envoya les Romains, ce fut encore pour châtier les Juifs. Cela peut être; mais les grandeurs de Cyrus et des Romains ont encore d'autres causes; et Bossuet même ne les a pas omises en parlant de l'esprit des nations.

D'une manière générale, Voltaire reproche et reprochera toujours à Bossuet trois choses : d'avoir négligé ou ignoré l'histoire des peuples de l'Orient, sauf de ceux qui ont été en rapport avec la Grèce ou avec Rome; d'avoir enflé outre mesure l'importance du petit peuple juif, misérable entre tous les peuples; eniln, d'avoir presque tout expliqué par l'iiilervention de la Providence, alors qu'il était plus naturel et plus vrai de tout expliquer par les passions des hommes et parles caprices du hasard.

Sur le premier point, il triomphe sans peine. Bossuet était mal instruit des choses de l'Orient; il devait l'être : la Bible et Rome ne suffisaient point ici. iMais à combien de ses contemporains l'Orient s'était-il déjà révélé? Et, d'autre part. Voltaire n'e.tagérait-il pas en sens contraire lorsqu'il écrivait : « Ce qui met les Chinois au-dessus de tous les peuples de la terre, c'est que ni leurs lois, ni leurs moeurs, ni la langue que parlent chez eux les lettrés, n'ont changé depuis environ quatre mille ans. Cependant cette nation et celle de l'Inde, les plus anciennes de toutes colles qui subsistent aujourd'hui, celles qui possèdent le plus vaste et le plus beau pays, celles qui ont inventé presque tous les arts avant que nous en eussions appris quelques-uns, ont toujours été omises jusqu'à nos jours dans nos prétendues histoires universelles »? Un siècle environ s'était écoulé du Discours sur l'histoire universelle à V Essai sur l^s mœurs. Grâce aux voyageurs et aux érudits, le mystérieux Orient livrait parcimonieusement ses premiers secrets. Par VEs}n-it des lois (1748), on voit à quel point les Chinois étaient à la mode : ils tiennent une belle place dans l'œuvre totale de Voltaire. Quant à l'Inde, Dupleix, tout récemment rappelé, s'était chargé de nous l'ouvrir. La vue générale que Voltaire développe au seuil de son livre, comme pour en éclairer d'avance l'horizon, n'en est

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pas moins juste et nouvelle : il veut, dit -il, élargir la sphère de la Nature. « Nous pensons que tout nous ressemble; » il veut, nouveau Montaigne (Monlaigne nous offrait déjà la Chine comme modèle !), nous apprendre à connaître le peu que valent nos opinions Ot nos coutumes, en nous ré\élant les opinions et coutumes toutes contraires des peuples que notre sot orgueil méprise.

La seconde critique, sur le rôle des Juifs dans le monde, n'est pas aussi fondée, si l'on admet, avec Renan, que « la philosophie de riiistoire est œuvre juive, et, en un sens, la dernière transformation de l'esprit piopliétiquo », Daniel étant l'antécédent imuiédiat de iîossuet, de V'ico, de Herder. L'attente perpétuelle où ils ont été, où ils sont encore, de la venue du Christ, a porlé les Juifs à dominer, du haut de leurs espérances l'eligicuses, les péripéties de leur liisloire, et, par suite, d'une assez notable partie de l'histoire générale. S'il est cerlain que l'histoire du monde cnlier ne gravile pas autour de l'histoire des seuls Hébreux, comme Bossuet l'a cru, il n'est pas moins évident que ce petit peuple a été moralement graïul par ses vues philosophiques sur la destinée et sur l'unité de l'espèce humaine. Hossuet se trompe aussi peut-être sui' l'avenir qu'il réserve à celte race, dans la seconde partie de son Discours; mais Vollaire, qui semble préoccupé de contredire en tout Bossuet, prédit à son tour aux Juifs (civ) un avenir sans cesse amoindri, dont la léalisalion semble au moins douteuse.

L'unité du Discours sur l'histoire iinivTselle a quelque chose de systématique et de factice; mais il faut à l'histoire « un principe fixe auquel puissent se rattacher les accidents variés et successifs de l'histoire »'. Où est le principe dont s'inspire Voltaire? « L'idée divine qui réside au sein de l'apparence, dit Carlyle, aucun homme ne l'a moins vue que lui. » Toute idée de Providence est, en effet, écartée de l'Essai. Ce monde est « bien étrangement gouverné » (xlviii), ou plutôt n'est pas gouverné du tout. La fortune « n'est autre chose que l'enchaînement w'rcssairc de tous les événements de l'univers » (xxiv), et l'univers lui-même n'est qu'une « vaste scène de brigandage abandoimée à la fortune » (cxci). « Dans la foule des révolutions que nous avons vues d'un bout de l'univers à l'autre, il paraît un enchaînement fatal des causes qui entraîne les hommes, c mime les vents pousi^cnt les saliles et les flots. » (nxcvi.) Tout

l.Edgard Quinet, Introdurlion aux Iilces de llerrter.

l'ouvrage n'aurait-il donc pour but que de mettre en lumière « cette fatalité qui dispose des nations »? S'il en était ainsi, si vraiment Hasard et Fatalité en étaient le premier et le dernier mot, l'Essai nous laisserait cette impression de tristesse et de médiocrité dont parle Fiint, et qui tient à l'absence de tout principe directeur, de toute àme.

Mais si l'ancienne « idée divine » est écartée, une loi nouvelle apparaît, celle du progrès, et, pour la définir, Voltaire, dans une édition postérieure, empruntera un vers à sa propre pièce des Lois de Minos :

Le monde avec lenteur marche vers la sagesse.

A la vérité, l'idée de progrès n'était pas absolument nouvelle. On la trouve <léjà, au moins en germe, dans ÏHistoire natu~ relie de Pline (XIX, 1-4), dans l'Histoire romaine de Florus,dans la Méthode de Bodin (1560), chez Paracclse, Bacon, Pascal, Descartes, Leibnilz, et Turgot, jeune recteur de la Sorbonne, dans un discours tout récent (1750), l'avait renouvelée en la développant avec une ampleur et une suite que Condorcet lui-même n'égalera pas. Mais la nouveauté était d'appliquer cette idée à l'histoire du genre humain et aussi de montrer comment et par qui le progrès s'est accompli d'âge en âge. L'Essai est une comparaison perpétuelle entre la misère du passé et le « bonheur » du présent. Mais « avec quelle lenteur, avec quelle difficulté le genre humain se civilise et la science se perfectionne » ! Voltaire souffre de ces lenteurs, et l'on dirait que d'un mouvement impatient il rejette le passé dans les ténèbres d'où il l'a fait sortir un moment, pour se hâter vers l'avenir à tiavers le présent. A mesure que la lumière se propage dans le monde, le livre s'éclaire et s'anime.

Quel est ce progrès? C'est d'abord celui du bien-être accru chez les hommes, car le sort des hommes est infiniment plus intéressant que les révolutions du trône ou les succès des batailles. <■<■ Avant de considérer les querelles des rois, vous voulez toujours observer le sort des peuples... Le plan général suivant lequel vous étudiez ici l'histoire n'admet que peu de détails; mais de telles particularités, qui font le bonheur des litats et la leçon des bons princes, deviennent un objet principal. » (en, cxiv.) M'"^ du Châtelet considère doue comme l'objet principal de l'histoire de glorifier les « bons » l'ois, comme Louis XII, dont la gloire est plus précieuse que celle des héros et des

grands politiques, car ils ont mis une attention personnelle à ne pas faire porter h. leurs peuples un fardeau trop pesant. Henri IV surpasse encore Louis XII, et l'auteur de la Henriade fait de lui un long éloge attendri, avec de vraies « larmes d'admiration et de tendresse ». Il est possible que ce bien-être souhaité aux peuples soit un peu élroitenient matériel et se réduise presque à la seule tranquillité. Du moins l'historien philosophe, oubliant assez vite qu'il vient de célébrer Louis XIV, léserve-t-il ses meilleures louanges pour les rois pacifiques, héros de l'humanité. Le règne de Charlemagne, par exemple, a eu « une lueur de politesse... 11 conçut par la force de son génie combien les lettres étaient nécessaires. » (xvii, xix.) Il sera donc ui) roi comme Voltaire les aime? Non : ce conquérant n'a pas respecté le droit naturel des peuples qu'il a conquis : « C'est l'action d'un brigand, que d'illustres succès et des qualités brillantes ont d'ailleurs fait grand homme. » Le sultan Arounal-iJaschid l'ut plus grand par la justice, l'humanité, la science. 11 est un autre progrès, plus cher encore à Voltaire : c'est celui des lettres, des sciences et des arts. Le goCit pour les belleslellres est encore, à ses yeux, un critérium du grand homme. Au reste, » on remarque toujours qu'il n'y a guère de grand homme qui n'ait aimé les lettres » (cxix). « Les querelles des rois passent avec eux : la gloire des arts ne passe jamais. » (cxxi.) Quels princes ont été plus grands que les Médicis? Quel pays a été plus grand que l'Italie aux xv^ et \vi° siècles? « Quand une nation connaît les arls, quand elle n'est point subjuguée et transportée par les étrangers, elle sort aisément de ses ruines, et se réiablil toujours. » C'est sur cette dernière phrase — consolanle pour les nations éclairées, mais vaincues — que se termine VEasuisur les mœurs. En cela, comme le Siècle, il est un livre de foi, mais de foi élargie, étendue à l'humanité tout entière.

VU

Par qui le |ii*o$;i'ès est aecuiiipli : les gi-niids iionimes. — Que Voltaire sait adiuirer. — Qu'il sait rendre justice uicaïc au clergé du moyeu âge.

Ce principe du progrès, tel que l'entend Voltaire, pi'Ogrès matériel, progrès intellectuel, laisse legietter, sans doute, l'absence d'un principe moral plus élevé. Il n'en est pas moins faux de

dire qu'aucune vue d'ensemble ne domine l'œuvre de Vollaire, et que le Hasard y règne en mailre absolu; caries fantaisies du Hasard peuvent contrarier, letarder, pour un temps plus ou moins long, la marche du progrès, mais non pas l'interrompre pour toujours. Un empire peut èti e ruiné : la raison et la conscience humaine ne peuvent être anéanties. « Au milieu de ces saccagements et de ces destructions que nous observons dans l'espace de neuf cents années, nous voyons un amour de l'ordre qui anime en secret le genre humain, et qui a prévenu sa ruine totale. C'est un des ressorts de la nature qui reprend toujours sa force; c'est lui qui a formé le code des nations; c'est par lui qu'on révère la loi et les ministres de la loi dans le Tunquin et dans l'île Formose, comme à Rome. » (xcvii.) Mais cette énergie latente de la raison humaine, qui, toujours ployée, toujours se redresse avec lenteur, est secondée par l'énergie intellectuelle et morale des grands hommes, ses ministres. Les grands hommes, chez Voltaire, sont comme la monnaie du Dieu de Bossuet, d'un Dieu qui n'agit plus ou qui n'agit que par eux. Voltaire est conduit, il est vrai, à exagérer leur influence dès qu'il supprime l'action surnaturelle directe. Sans C(;s hommes extraordinaires (il le dit à propos d'Alfred le Grand), le genre humain eût toujours été semblable aux bêtes farouches. Cela devient un axiome de sa philosophie historique.

Après la mort d'Edouard III, vainqueur de la France, et après celle de Charles V, son restaurateur, on vit bien que la supériorité d'une nation ne dépend que de ceux qui la conduisent... Il ne s'est presque jamais rien fait de grand dans le monde que par le génie et la fermeté d'un seul homme, qui lutto contre les préjugés de la multitude, ou qui lui en donne... On vit, après la mort de Henri IV, combien la puissance, la considération, les mœurs, l'esprit des nations, dépendent souvent d'un seul homme, (lxxviu, cii, ci.xxv.)

Ici intervient la liberté de l'être moral, qui corrige heureusement la fatalité des choses, et l'on pardonne à Voltaire d'avoir un peu abusé, si l'on peut parler ainsi, de ces petites providences individuelles, parce qu'au milieu de chaque époque se dresse le portrait en pied du grand homme qui la personnifie, parce que l'historien s'attache à nous peindre « de belles âmes dans les temps les plus corrompus » (lxxx), parce qu'enfin il ne se contente pas de les comprendre, et qu'il sait les admirer. On refuse souvent à Voltaire la faculté de l'admiration, le don de l'enthousiasme, qu'exclut, dit-on, l'esprit critique porté à un certain degré. Qu'on lise pourtant les p.fla:Lrait& de solive-

rains étrangers, comme Alfred le Grand et Mar^'uerite d'Anjou; de ministres étrangers, comme Strafford, mis ici au-dessus des grands hommes de Plularcfue; de Colomb, préféré aux Argonautes. On cite toujours l'éloquent début du chapitre lviii, consacré à saint Louis, et il est certain que le ton n'en est guère « voltairien » :

Louis IX paraissait un prince destiné à réformor l'Europe, si elle avait pu l'être; à rendre la France triomphante et policée, et à ô!re en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle d'un ;inachort'te, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sajio économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politiiiue profonde avec une justice exacte; et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange : prudent et ferme dans le consi'il, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant comme s'il n'avait jamais été que malheureux. Il n'est pas donné à l'homme de porter plus loin la vertu.

Dans celui de Jeanne d'Arc, on s'attend à trouver quelques traces d'ironie vollairienne, et l'on n'est pas trompé; mais la conclusion est grave et digne dn sujet :

Enfin, accusée d'avoir repris une fois l'habit d'homme, qu'on lui avait laissé exprès pour la tenter, ses juges, qui n'étaient pas assurément en droit de la juger, puisqu'elle était prisonnière de guerre, la déclarèrent hérétique relapse, et tirent mourir par le feu celle qui. ayant sauvé son roi, aurait eu des autels dans les temps héroïques, où les hommes en élevaient à leurs libérateurs. Charles VII rétablit depuis sa mémoire, assez honorée par son supplice même, (lxxx.)

François 1'='' (quand il n'est point persécuteur) et Henri IV, Louis XIII môme, « qu'on ne connaît point assez », reçoivent les plus justes éloges et les plus sincères; Rohan et le chancelier de l'Hospital, « ce grand législateur dans un temps où on manquait de lois, et cet intrépide philosophe dans un temps d'enthousiasme et de fureur >', sont honorés à l'égal des plus grands princes.

Mais Voltaire prendra, sans doute, sa revanche sur les papes, les prêtres et les moines. L'auteur du Génie du chrisliaiiism'' nous assure que l'Essai <( n'est qu'une longue injure au christianisme' ». Il avait formé le projet de le réfuter, dans ses Études historiques, en y opposant le tableau de la civilisation chrétienne; mais les Études ne furent pas achevées. Il est plus facile de condamner une œuvre considérable comme \'Ess<ti, que de

1. n^iis une note do lu 3» partie. 1. lll.ch.vi, Cliitoaubriaiu), d'ailleurs, combat le mot d(> MontP<i]uii'u dans ses /'ensi-es. qiio Vnllairo .. n'i-n-it quo pour s >ii rniivent ■'. « Mcius Tie doutons point, dii-il. que Voltair'. s'il avait i^te 'eligiouv. n'eût eicelU^ en liistuiie : il ne lui manquait (|ue de la graviti". et, malgrrt ses iniperfeclions, c'est peut-être encore, après Bossuet, le premier historien de Fr^ncç, •

VOLTAIIŒ HISTORIEN 4'i

la lire. On glanerait sans doute facilement un certain nombre de traits satiriques épais, dont lintention n'est pas douteuse (xvi, XVII, XLv, etc.), quelques mots hai-dis, par exemple à propos de Galilée, du théisme, de la diversité des religions, qui liennent de la coutume, opposée à l'uniLe de la morale, qui est le fond de la nature humaine (cxxii, clxxxi, cxgvii). Mais ces passages sont assez rares. Au contraire, les passages abondent où Voltaire l'ail un effort visible pour rendre juslice aux papes et aux évéques qu'il rencontre sur son chemin. Dans le résumé général de l'Essai (cxcvii), on est étonné de lire : u L'homme peut-être qui, dans ces tetnps grossiers qu'on nomme le moven âge, mérita le plus du genre humain, fut le pape Alexandre 111... Si les hommes sont rentrés dans leurs droits, c'est principalement au pape Alexandre III qu'ils en sont redevables. » Jules H, médiocre prêtre, était un prince très digne d'estime, avait du courage et de grandes vues (cxiii); Pie V, Sixte-Quint, s'ils ne sont pas flattés, ne sont pas diminués: « i\e jugeons jamais des hommes que parles faits. » (clx.) A un certain moment, remarque Voltaire, c'étaient des cardinaux qui étaient à la tète de presque tous les royaumes; mais il ne snisil pas celte occasion de railler, et il ajoute : « Les hommes d'Eglise étaient souvent plus instruits, plus propres aux affaires que les généraux et les courtisans. » (cxxi.) Le cardinal Sadolet, illustre savant, était un « vrai philosophe, puisqu'il était humain» (cxxxvin). «Dans des temps de crimes, les conciles ordonnèrent souvent des choses justes. » (xxxviii.) Il y eut des prélats qui furent des héros; pourquoi n'a-t-on pas canonisé l'évêque Gozlin, « ce prélat qui combattit et mourut pour son pays >> (xxv)? D'autres ont été coupables, prèlres ou moines. Mais « rien n'est plus aisé que de rendre un corps entier odieux en détaillant les crimes de ses membres » (cxxix).

Mais c'est surtout en ce qui concerne les ordres religieux et les couvents que cette imparlialité relative de Voltaire est frappante. On sait qu'il ne les aimait pas. Mais autour des monastères, pendant les misères du moyen âge, les bourgades s'étaient groupées et blotties; à l'intérieur, les moines étudiaient, conservaient les livres en L.-s copiant : « Enfin, dans ces temps barbares où les peuples étaient si misérables, c'était une grande consolation de trouver dans les cloîtres une retraite assurée contre la tyrannie. » (xx.) Au chapitre cxxxix, Voltaire y revient, y insiste, et il ne semble pas que jamais il ait été plus éloquent dans son équité réfléchie ;

Ce fut longtemps une consolation pour le genre humain qu'il y eût de ces asiles ouverts à tous ceux qui voulaient fuir les oppressions du gouvernement goth et vandale. Presque tout es qui n'était pas seigneur de château était esclave : on échappait, dans la douceur des cloîtres, à la tyrannie et à la guerre. Les lois féodales de l'Occident ne permettaient pas, à la vérité, qu'un esclave fut reçu moine sans le consentement du seigneur; mais les couvents savaient éluder la loi. Le peu de connaissances qui restait chez les barbares fut perpétué dans les cloîtres. Les bénédictins transcrivirent quelques livres. Peu à peu il sortit des cloîtres plusieurs inventions utiles. D'ailleurs ces religieux cultivaient la terre, chantaient les louanges de Dieu, vivaient sobrement, étaient hospitaliers; et leurs exemples pouvaient servir à mitiger la férocité de ces temps de barbarie...

On ne peut nier qu'il n'y ait eu dans le cloître de très grandes vertus : il n'est guère encore de monastère qui ne renferme des âmes admirables, qui font honneur à la nature humaine. Trop d'écrivains se sont fait un plaisir de rechercher les désordres et les vices dont furent souillés quelquefois ces asiles de la piété. Il est certain que la vie séculière a toujours été plus vicieuse, et que les plus grands crimes n'ont pas été commis dans les monastères ; mais ils ont été plus remarqués par leur contraste avec la règle. Nul état n'a toujours été pur...

Tout cela est mêlé, bien entendu, des réflexions inévitables sur les dangers de la multiplication des ordres monastiques. Les éloges qui dominent ces critiques n'en sont que plus significatifs. Après un bel éloge — un peu corapromellant — de la congrégation de l'Oratoire, on lit encore : « Les instituts consacrés au soulagement des pauvres et au service des malades n'ont pas été les moins respectables. Peut-être n'est-il rien de plus grand sur la terre que le sacritice que fait un se.\e délicat de la beauté et de la jeunesse, souvent de la haute naissance, pour soulager dans les hôpitaux ce ramas de toutes les misères humaines dont la vue est si humiliante pour l'orgueil humain, et si révoltante pour notre délicatesse. » En vérité, tout cela estil une « longue injure )> au christianisme? La philosophie agressive et plus ou moins consciemment inintelligente, telle qu'on l'a pratiquée trop souvent au xvin^ siècle, est fort loin d'être ici au premiei' plan, quoi qu'on en dise. Ce qui est au premier plan, c'est la philosophie l'éformatrice et tolérante, la philosophie libérale et philaiilliiopique, qui réclame l'égalité de tous devant la loi (xcvi, cxxsi), la suppression de la vénalité des charges (xcviii), de la torture et de l'esclavage (xxii, clii), la reconnaissance à tous, depuis le plus grand jusqu'au plus humble, du droit le plus saci'é des hommes, la liberté (xcvi, xcvin, Gxiii.etc). Cette philosophie politi(iue peut sembler banale aujourd'hui; moins usée alors, elle semblait faite de bon sens, de justice et de pitié.

Voltaire historien et artiste dans 1' « Essai sur les mœurs u.

Dans l'Essai donc, Voltaire est un historien beaucoup plus qu'on n'a coutume de le diie. Il ne faut pas chercher la science que son livre montre, il faut deviner colle qu'il suppose. Osons le dire, il 3' a encore aujourd'hui, chez les érudits qui le méprisent, plus d'Un à qui ce formidable labeur, mis au point de la science moderne, ferait une réputation. Robertson déjà le disait dans son Introduction à V Histoire de Charles-Quint ; l'auteur de l'Essai sur les inœurs est un historien non seulement agréable, mais « savant et profond », et qui peut servir de guide à ses successeurs.

Pourquoi refuserait-on à Voltaire le titre d'historien? Parce que ses préjugés philosophiques ont nécessairement obscurci la netteté ordinaire de sa vue? Nous venons de prouver qu'on avait au moins exagéré le fâcheux effet de ces préjugés. Il n'avait pas en lui — qui le nie? — l'âme qui a soutenu le moyen âge dans ses grandes entreprises et dans ses grandes misères; et trop souvent il méprise ce qu'il ne comprend pas (xiii, xvi, XVII, xcxix). Mais il n'accable pas arbitrairement tout sous un mépris uniforme. « Il ne faut pas croire que tout ait été sauvage : il y eut de grandes vertus dans tous les états, sur les trônes et dans les cloîtres, parmi les chevaliers, parmi les ecclésiastiques; mais ni un saint Louis ni un saint Ferdinand ne purent guérir les plaies du genre humain. » (glxxxii.) Leur impuissance même l'attire, et il s'arrête quelquefois à considérer tout ensemble ces douces figures et l'époque sombre où elles Semblent égarées, comme s'il voulait donner à leur portrait un cadre sanglant. Avoir tracé quelques-uns de ces portraits symboliques, cela n'équivaut point, nous le savons, à faire vivre des âmes d'autrefois. Taine, qui, d'ailleurs, rend hommage à la nouveauté de l'Essai, a bien vu que ce qui manque le plus à Voltaire comme à tous ses contemporains, c'est (■ l'iniaginalion sympathique par laquelle l'écrivain se transporte dans autrui et reproduit en lui-même un système d'habituiles et de passions contraires aux siennes ». Que pourtant, dans ces conditions, l'Essai ne soit pas un pamphlet survivant à peine au xviii'' siècle, mais une œuvre encore digne d'être

lue au xix<= (quoiqu'on ne la lise plus guère, à toit), cela suffit à prouver que Voltaire, contrairement à un mot de Montesquieu, — antérieur à VEssai, — n'écrivait pas toujours pour son couvent.

Dira- 1- on qu"il ijJîiiore la vraie méthode historique que nos historiens croient avoir découverte? Peut-être le respecteraientils davaiitagi"-, s'il n'avait trop dédaigné les notes et les références. Il (riait, lui, ses matériaux, rejetait ceux dont il ne se servait pas, dissimulait de son mieux ceux dont il s'était servi, sans se douter qu'on lui reprocherait plus lard de ne pas les avoir étalés. << De tels détails, disail-il, n'enlrent pas dans notre plan... Ce sont les matériaux de l'édifice : on ne les compte plus quand la maison est construite. » (cxxv.) Mais il est des détails qu'il ne rejetait pas, même dans cette histoii'c générale et morale. Il écrivait, par exemple : « J'insiste souvent sur ce prix des monnaies : c'est, ce me semhle, le pouls d'un État, et une manière assez sûre de reconnaître ses forces. » [u.) Il ne méconnaissait pas dava:itage l'intérêt historique des faits moraux : « Il n'y a pas jusqu'aux légendes qui ne puissent nous apprendre à connaître les mœurs des nations. » (x.) Par le Siècle de Louis XIV nous savions déjà qu'il était capable de conduire et de mener à bien une vaste enquête. S'agit-il d'une recherche particulière, il procédera avec la même circonspection.

Il est difficile de savoir la vérité tout entière dans une querelle de particuliers; combien plus dans une querelle de lûtes couronnées, lorsque tant de ressorts secrets sont employés, lorsque les deux partis fout valoir également la vérilé et le mensonge ! Les auteurs contemporains sont alrirs suspects; ils sont pour la plupart les avocats d'un parli, plutôt que les déposilaii-cs de l'histoire. Je dois donc m'en tenir aux faits avérés dans les obscurités de celte grande et fatale aventure, (clxix, de la Reine Marie Sliutrl.)

Il a résumé dans son dernier livre les principales règles de sa critique historique et philosophique; on y trouve des assertions contestables, mais aussi des vues nettes et justes comme celles-ci :

Un lecteur sage s'apercevra aisément qu'il ne d lil croire que les grands événements qui ont quelque vraisemblance, et regarder en pitié toutes les fables dont le fanatisme, l'esprit romanesque et la crédulité ont chargé dans tous les temps la scène du momie...

Les monuments ne prouvent les faits que quand ces faits vraisemblables nous sont transmis par des contemporains éclairés...

Croyons les événement-; attestés par les registres publics, par le consentement des auteurs contemporains, vivant dans une capitale, éclairés les uns par les autres, et écrivant sous les yeux des princiiiau.\ de la nation...

Celles, il n'esl pas un Montesquieu, bien qu'il paraisse s'appliquer (c'est une des pelitesses de ce grand livre) à repasser siiir les traces de Montesquieu et à le contredire. Le gouvernement des Anglais, qu'il a vu lui-même d'assez près, oiFre à son esprit un sujet de fréquentes comparaisons (xxvi, lsxv, xciv, c\ I, etc.). II nie que le gouvernement turc ait pour principe le despotisme, que la vertu soit le ressort des républiques (xcni, cxcvii). Tantôt (lis) il semble nier aussi l'intluence du climat; tantôt (cLvii) il la reconnaît; enfin il conclut : « Trois choses influent sans cesse sur l'esprit des hommes : le climat, le gouvernement et la religion : c'est la seule manière d'expliquer l'énigme de ce monde. » Il ne faut pas l'accuser de n'avoir ni éclairci ni approfondi des idées générales que Montesquieu luimême n'a pas toujours conçues avec une neltelé parfaite. Il a eu tort seulement de vouloir ètie Montesquieu, là où nous lui auiions su gré de rester Voltaire. L'n de ses mérites propres, qu'on trouvait déjà dans Charles Xll, et qu'on chercherait en vain chez Montesquieu, c'est un art alors nouveau d'associer la géograpliie à l'histoire : les descriptions ou récits, d'ailleurs très sobres toujours, de Cordone, de la Palestine, des découvertes portugaises, de Mexico et des lies Mariannes, de l'Espagne galante jusqu'en sa tristesse et jusqu'en sa ruine (xliv, lui, cxlu, cxLvii, CLxxvn), sont caractéristiques d'un moment ou d'un pays, même d'une race.

Comme Montesquieu enfin, il laisse volontiers apercevoir ou deviner son « moi », qui égayé parfois la gravité de l'histoire impersonnelle. Mais on observe, à l'honneur de Voltaire, que son « moi » n'est pas aussi coquet ni aussi complaisant que celui de Montesquieu. Il fait un tableau enchanteur de la .Suisse (xcv), où il va fixer sa demeure définitive; il loue d'Argenson disgracié (xcvin). Un cri d'indignation lui échappe : « La plume tombe des mains quand on voit comment les hommes en usent avec les hommes » (clxiv) ; ou un cri d'enthousiasme pour les beaux-arts, de protestation contre le « fou » qui les accuse de nuire aux mœurs (cxxi). Le plus souvent, ce n"est qu'un mot, un geste rapide, qui trahit le curieux ou le moraliste : «C'est une petite observation, mais elle rentre dans l'histoire des usages... Je rapporte ce petit événement parce que, s'il est vrai, il fait connaître le cœur humain. » (cxxi, cxxv.)

De l'esprit et du ton voltairiens proprement dits, les exemples ne sont pas si nombreux. « Ce corps, qui s'appelait et qui s'appelle encore le saint-empire romain, n'était en aucune ma-

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nière ni saint, ni romain, ni empire (lxx)... Il faut avouer que, si les Anglais passent pour faire peu de cas de la vie, leur gouvernement les a traités selon leur goiU. » (glxvii.) Mais les meilleures qualités de Voltaire narrateur et peintre se retrouvent soit dans des récits admirables de netteté et de sobriété comme celui de la bataille de Mai ignan (cxxii), soit en des peintures, sobres encore, mais plus éclatantes, comme celle de l'état de l'Italie au xiv^ siècle.

L'empoisonnement, l'assassinat, joints à la superstition, caractérisaient alort les peuples de l'Italie; ils savaient se venger, et ne savaient guère se battre; on trouvait l)eaucoup d'empoisonneurs et peu de soldais, et tel était le destin de ce beau pays depuis le temps des Othon. De l'esprit, de la superstition, de l'atnéisme, des mascarades, des vers, des trahisons, des dévotions, des poisons, des assassinats, quelques grands hommes, un nombre infini de scélérats habiles, et cependant malheureux; voilà ce que fut l'Italie, (cv.)

La manière de Voltaire, en gardant toute sa précision, a pris plus de couleur et d'ampleur. Quelques-unes de ses comparaisons ont du relief : « Get(e politesse brillait môme au milieu des crimes : c'était une robe d'or et de soie ensanglantée (cxvin)... Les États chrétiens ont longtemps manqué et manquent encore de bonnes lois positives. Leur jurisprudence, encore gothique en plusieurs points, a recours souvent aux lois romaines et à celles des Hébreux, comme un homme égaré qui demande sa route. » (cxxxv.) Le vieux duc d'Albe exilé est rappelé (I comme un vieux dogue enchaîné qu'on lâche encore pour aller à la chasse. » (clsv.) Les tableaux se sont agrandis, les peintures de caractères se sont approfondies. L'horizon embrassé par le regard a un plus lointain recul et une plus savante perspective.

L'impression d'ensemble que nous laisse un tel ouvrage est mêlée, car l'unité d'esprit et de méthode n'y est pas pleinement réalisée : M. Faguet observe que l'auteur est tantôt fataliste, tantôt spiritualiste, embarrassé qu'il est d'opter entre l'action hasardeuse des petites causes et l'action intelligente des grands hommes. Mais on a plus que de Feslime, dit respect, pour un le! labeur. De l'histoire d'un homme à l'hisloiie d'un siècle, de l'histoire d'un siècle à l'histoire de l'humanité, il y a comme un élargissement progressif, non seulement des sujets, mais du talent historique de Voltaire.

VOLTAIRE HISTORIEN ol

Les depuîères œuvres historiques.

Trois ans avant VEssai sur les mœurs, l'année où Vollaire faisait paraître le Supplément au Siècle de Louis XIV, il donnait les Annales de l'Empire depuis Charlemagne^. C'était un livre de commande : il n'avait pu le refuser à la prière de la duchesse de Saxe-Gotha, qui fut toujours son amie et sa protectrice. L'ouvrage n'était pas fait pour plaire à la cour de Trance. Cependant d'Argenson (juillet 1754) y loue de grandes qualités"-. Mais si, comme le croit Grimm (!<"' mars 1734), la duchesse avait voulu faire faire à Vollaire le pendant de Y Ahrérjé chronoloijique du pi'ésident Hénault, elle n'atteignit pas son but. Les Annales avaient été composées en moins d'un an, au milieu des dernières Iristesses de Berlin et des préparatifs du départ, ou plutôt de la fuite. L'Essai composé moins hâtivement, et dans des circonstances moins troublées, fit oublier les Amiales.

En i7o9, alors qu'il était fixé depuis quelques années déjà en Suisse, il publia son Rintoire de l'empire de Russie sous Pierre le GraneP. On dit qu'il le fit à la demande de l'impératrice Elisabeth. Mais depuis longtemps il admirait cette grande figure de fondateur d'empire, et il projetait de l'éclairer d'une lumière plus vive. On sait quelle place Pierre le Grand tient dans Charles XII. Des lettres de 1737, à Frédéric, alors prince de Prusse (mai), et à Darget (5 oct.) nous prouvent qu'il s'occupait déjà de réunir des documents en vue d'une histoire future de la Russie. Dans une autre lettre de juin 1738, il défend le caractère de Pierre le Grand contre Frédéric, qui l'avait attaqué. Pendant vingt ans, il eut d'autres soucis. Mais, vers 1757, l'idée longtemps écartée est reprise, et à partir de ce moment commence une longue correspondance a^/ec le comte Schouwalow, chambellan de l'impératrice Elisabeth, chargé de lui fournir tous les renseignements et documents nécessaires. Il suffira de citer la lettre du "24 juin 1737 pour montrer que, dans cette enquête nouvelle. Voltaire reste le curieux et l'histo-

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