‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 105 sur 153 · ch. II · texte numérisé non relu

ch. II

Merlet et Lintilhac. — Études sur les classiques français; Hachette,

iu-12, 189i;p. 328-542.

Rébelliau. — Introduction àl'édit. du Siècle de Louis XIV ;Co\ia, 1894. Bourgeois. — Art. sur l'Histoire au dix- huitième siècle dans le t. VI

de l'Histoire Petit de Julleville ; iu-S", Colin.

— Introduction de l'édition du Siècle ; Hachette, 1890. Champion. — Voltaire, Etudes critiques; Colin, 1897; ch. vu.

JUGEMENTS

Le Siècle de Louis XIV est la seule histoire de ce règne que l'on puisse lire. C'est sur le témoignage des anciens courtisans de Louis XIV, ou de ceux qui avaient vécu dans leur société, que Voltaire raconle un petit nombre d"anecdotes, choisies avec discernement parmi celles qui peignent l'esprit et le caractère des personnages et du siècle même. Les événements politiques ou militaires y sont racontés avec intérêt et rapidité; tout y est peint à grands traits... Cet ouvrage apprit aux étrangers à connaître Louis XIV, défiguré chez eux dans une foule de libelles, et à respecter une nation qu'ils n'avaient vue jusque-là qu'au travers des préventions de la jalousie et de la haine.

CoNDORGET, Vie de Voltaire.

Il est insupportable dans l'histoire, en dépit de son art, de son élégance et des grâces de son style, aucune qualité ne pouvant remplacer celles qui lui luan [uent et qui sont la vie de l'histoire, la gravité, la bonne foi et la dignité.

J. DE Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg .

in

L'Histoire de Charles XII est écrite avec une rapidité qui semble égaler celle des exploits du héros. La vérité de ce récit a quelquefois l'air de la fable, comme elle en a l'agrément. Des lecteurs y furent trompés, et ils traitèrent l'ouvrage de roman, parce qu'il les avait amusés en leur retraçant des aventures en elFet romanesques.

AuGER, Mélanges 'philosophiques et liltéraires.

Voltaire voulut faire de l'iiistoire non plus un tableau, mais une suite de recherches destinées à instruire la mémoire et à

58 COURS DE LITTERATUHE

occuper la raison. Après lui, les historiens anglais, en imitant cette manière d'écrire, ont surpassé leur modèle en érudition, en philosophie, en impartialité ; car la bonne foi et Timpartialité deviennent plus nécessaires dans ce genre d'histoire ; et même en admettant qu'il soit le meilleur, Voltaire mériterait encore bien des critiques. Le peu de profondeur de ses réflexions, la connaissance incomplète des caractères, un style qui plaît, mais qui n'appelle point à penser, tels sont les reproches qui lui ont été faits; on pourrait en ajouter de plus graves. Voltaire, dans le règne de Louis XIV, n'a vu que l'éclat dont il a brillé, par les victoires, par les lettres, par les arts. Il n'a point songé à examiner le caractère du gouvernement et de l'administralion de ce monarque, l'intluence qu'il a eue sur le caraclère de la nation, et les suites qui en sont résultées. Il n'a pas remarqué que peut-être aucune époque de l'histoire de France n"ét;iiL plus importante par le changement des mœurs, des relations sociales et de l'ancien esprit de notre constitution. C'est au coloris brillant de Voltaire que nous devons cette admiration sans réserve pour le règne de Louis XIV. Il nous a fait oublier qu'un roi a d'autres devoirs que d'acquérirde larenomméeparson empire. De Barante, Tableau de la littérature au dix-huitième siècle; Didier.

Cet ouvrage de Voltaire est, par l'élégance même de la forme, une image du siècle mémorable dont il offre l'histoire. On y voudrait seulement plus de grandeur et d'unité. L'iiistorien, qui prend assez souvent le ton d'un contemporain, ne voit pas cependant d'un seul coup d'œil les faits, les caractères se développer devant lui. Il aime mieux diviser son sujet par groupes distincts de faits homogènes, racontant d'abord et de suite toutes les guerres, depuis Rocroy jusqu'à la bataille d'Hochstedt, puis les anecdotes, puis le gouvernement inférieur, puis les finances, puis les aflaires ecclésiastiques, le jansénisme, les querelles religieuses, etc. Mais les guerres ne se comprennent pas bien sans les finances, et l'un et l'autre sans l'esprit général du gouvernement. Tout, dans l'inférieur, n'avait-il pas préparé C(!tte action si libre et si forte de Louis XIV au dehors? On voudrait voir grandir, au milieu de la Fronde, ce jeune roi, despote par fierté naturelle et par nécessité. Mais ce n'est qu'au second volume, après toutes les conquêtes et toutes les défaites

VOLTAtRÉ HISTORIEN 59

de Louis XIV, que vous racontez sa visite menaçante au parlement de Paris, el ce coup d'Étal qu'il fil, si jeune, en lialtits de chasse et en bottes fortes. Cette révolution dans le gouvernement est reléguée parmi les anecdotes.

La vérité, comme l'intérêt, aurait gagné à un récit moins morcelé. L'activité multiple et continue de ce règne en est le caractère : il fallait donc la mettre constamment sous les yeux du lecteur. Les fêtes se seraient mêlées aux guerres, les lois aux conquêtes, la religion aux intrigues de cour, et les lettres à tout. On aurait suivi, sous toutes les formes à la fois, la grandeur croissante du souverain et de la nation; puis leur déclin et leur dernier effort... Ce vice de composition, vraiment extraordinaire, n'empêchera pas que l'ouvrage de Voltaire ne soit un monument durable du siècle qu'il décrit. On portera plus de critique dans le même sujet ; mais on ne montrera pas mieux le génie de cette société puissante et polie, dont Voltaire avait vu la dernière splendeur et dont il parlait la langue. C'est par là que son récit est original et ne peut plus être surpassé.

ViLLEMAiN, Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle; Didier.

VT

Il manque au livre de Voltaire, pour être l'image la plus exacte du grand siècle, l'élévation morale. Au fond, l'iiistorien ne s'intéresse qu'à la civilisation. Encore n'est-ce pas la civilisation dans les plus précieux de ses biens, dans ceux qui améliorent la condition morale de l'iiomme. La civilisation de Voltaire est celle d'un épicurien; le luxe, les arts, les commodités de la vie, y sont au premier rang : il fait la civilisation à l'image de sa vie. C'est un certain ordre où les gens comme lui ont toutes leurs aises, y compris, j'en conviens, un besoin de justice générale satisfait...

Louis XIV, au plus fort des désastres de la guerre de succession, disait de Guillaume III : « Mon frère d'Angleterre connaît mes forces, mais il ne connaît pas mon cœur. » On peut de même dire de Voltaire, historien du xvn" siècle : « Il a connu les forces de ce siècle; il n'en a pas connu le cœur. » Ce cœur, c'est le christianisme, accepté à la fois comme science de l'homme et comme règle des mœurs. Voltaire a pourtant parlé de « la gravité chrétienne » au xvu^ siècle; il a su la voir, il

ne l'a pas sentie. Dans l'éloquence religieuse sortie du cœur du xvn« siècle, il signale « un arl nouveau inconnu des anciens et sans modèle »; il n'en est pas louché. Il rend justice aux grands orateurs chrétiens; il ne s'y plaît pas...

Malgré ces défauts, où Voltaire est trop de son temps, on a raison de mettre le Siècle aux mains de la jeunesse studieuse. Tant qu'il sera un livre d'enseignement, je n'ai pas peur que les Français aiment médiociement leur pays. C'est le meilleur ouvrage et peut-être la meilleure action de Voltaire...

L'aduiiral.ion pour le xvii'> siècle est une des forces morales de notre pays ; à qui nous l'a enseignée le premier il faut beaucoup pardonner. Le livre de Voltaire n'est pas seulement un bon livre, c'est un bienfait.

NisARD, Histoire de la littérature française; Didot.

Nous en sommes convaincu, plus on étudiera de près les ouvrages historiques de Voltaire, plus on s'étonnera d'une si vaste science et d'une si scrupuleuse exactitude. Dans VEssai sur les mœurs, on le verra consulter une foule de documents manuscrits que l'érudition motlerne ne sait pas retrouver facilement; étudier et mettre à profit non pas seulement des chroniques dont le texte, difficile à. lire et à corapremlre, commence à peine à être, de nos jours, traduit et inter'prété, mais même des registres de comptes, des chartes et des baux, toutes pièces inconnues quelquefois de ses prédécesseurs comme de ceux qui sont venus après lui'. Dans le Siècle de Louis XIV, ou l'admirera devinant les inclinations et les sentiments des négociateurs et des hommes d'Etat, sans connaître certainement toutes les letti'es, dépèches et pièces diplomatiques que chaque jour apporte à notre connaissance. On se convaincra surtout, par une lecture attentive de son beau livre, qu'il connaissait et avait étudié de près beaucoup de précieux mémoires que nous commençons à peine à pouvoir consulter librement. Si Voltaire avait cité au bas de ses pages, comme de notre temps on aime tant à le faire, les livres originaux qu'il a consultés, ceux de ses lecteurs qui ne le regardent que comme un écrivain spirituel

1. Voir, par exemple, le chapitre lvmi sur saint I.ouis : que de science et en même temps quelle impartialité! quelle indépendance dans le contrôle et l'appréciation des faits !

et intéressant verraient encore en lui un liistorien savant et profond.

Geffrûy, Préface du « Charles XII » ; Delagrave.

Quiconque éliidiera ses œuvres avec impartialité et compétence reconnaîtra que, pour toute la période qu'embrasse l'Essai, et même pour toutes les périodes dont l'étude n'exige pas la connaissance du grec et des langues orientales, l'érudition de Voltaire était très grande pour l'époque, et que, de plus, elle se fondait, dans une mesure qui peut surprendre, sur les documents originaux et non sur des ouvrages de seconde main. Malgré ce qu'avaient fait ses prédécesseurs, la tâche restait à Voltaire d'appliquer l'esprit critique à l'histoire dans une mesure et sous une forme intéressante pour tout le monde, de le répandre et de le vulgariser, de discréditer efficacement et à tout jamais l'aveugle crédulité avec laquelle les historiens avaient coutume d'accueillir tout ce qui leur avait été transmis; c'est là une préparation nécessaire pour arriver à l'idée plus profonde et plus large (ju'oii se fait aujourd'hui de la tâche et des devoirs de l'historien, et Voltaire a atteint ce but tout autant par son esprit et son bon sens incomparables que par ses recherches personnelles, remonta;) t véritablement aux témoignages originaux, discutant librement les raisons générales et particulières qui devaient les faire accepter ou rejeter... Il insista sur l'obligation de faire un choix judicieux des faits, et prouva par de nombreux exemples l'avantage de se conformer scrupuleusement à cette règle; il montra à la fois par le précepte et la pratique que le but des travaux de l'historien, c'est de marquer la naissance et le développement de la vie et du caractère des nations, et que ce but, bien compris, détermine l'importance relative qu'il convient d'assign;jr aux événements; et cet enseignement, il a réussi à l'imprimer dans l'esprit de l'Europe, mieux que personne n'aurait pu le faire. La valeur d'un tel service ne doit pas être méconnue ou dépréciée, parce que le jugement de Voltaire ne fut pas toujours juste, et qu'il se trompa quelquefois dans ses appréciations sur la grandeur et la portée des événements. L'indépendance de son jugement fut un mérite, lors même qu'il ne s'y joignit pas le mérite encore plus grand de la vérité. Flint, la Philosophie de l'histoire de France, Germer -Ballière.

L'Essai sur les mœurs n'a pas cessé d'être un livre bon à consulter, en même temps qu'agréable à lire. Kt pour le Siècle de Louis XIV, je ne sais s'il ne demeure pas, dans notre langue, api'és cent ans passés, le précis le plus clair, le tableau le plus vivant de ce grand règne; s'il ne contient pas le jugement le plus vrai, le plus juste, le plus français qu'on en ait porté.

Brunetière, Études critiques, 1" série; Hachette.

Que l'on compare le Discours de Bossuet sur YHistoire universelle, et l'Essai de Voltaire sur les mœurs, on verra tout de suite combien ces fondements sont nouveaux et profonds. Du premier coup, la critique a trouvé son principe : considérant que les lois de la nature sont universelles et immuables, elle en conclut que, dans le monde moral, comme dans le monde physique, rien n'y déroge, et que nulle intervention arbitraire et étrangère ne vient déranger le cours régulier des choses, ce qui doime un moyen sûr de discerner le mythe de la vérité. De celte maxime naît l'exégèse biblique, non seulement celle que fait Voltaire, mais encore celle qu'on fera plus tard. En attendant, il court en sceptique à travers les annales de tous les peuples, tranche et retranche légèrement, trop vite, avec excès, surtout lorsqu'il s'agit des anciens, parce que son expédition historique n'est qu'un voyage de reconnaissance, mais avec un coup d'œil si juste que de sa carte sommaire nous pouvons garder presque tous les contours. L'histoire humaine est chose naturelle comme le reste; sa direction lui vient de ses éléments; il n'y a point de force extérieure qui la mène, mais des forces intérieures qui la font; elle ne va pas vers un but, elle aboutit à un effet. Et cet effet principal est le progrès de l'esprit humain. « Au milieu de tant de saccagemenls et de destructions, nous voyons un amour de l'ordre qui anime en secret le genre humain et qui a prévenu sa ruine totale. C'est nu des ressorts de la nature qui reprend toujours sa force; c'est lui qui a formé le code des nations, c'est par lui qu'on révère la loi et les ministres de la loi dans le Tunquin et dans

l'ile Forniose comme à Rome. » Ainsi il y a dans l'iiomme c un principe de raison », c'est-à-dire un « inslinct de mécanique » qui lui suggère les idées utiles, et un inslinct de justice qui lui suggère les idées morales. Ces deux instincts l'ont parlie de sa constitution ; il les a de naissance, « comme les oiseaux ont leurs plumes, et comme les ours ont leur fourrure ». C'est pourquoi il est perfeclihle par la nature et ne fait que se conformer à la nature lorsqu'il améliore son esprit et sa condition. Le sauvage, « le Biasilien est un animal qui n'a pas encore atteint le complément de son espèce; c'est une clienille enfermée dans sa fève et qui ne sera papillon que dans quelques siècles. » Poussez plus loin celte idée avec Turgot et Condorcel, et, à travers des exagérations, vous vei'rez naître, avant la fin du siècle, noire théorie moderne du progrès, celle qui fonde toutes nos espérances sur l'avancement indéfini des sciences, sur raccroissement du bien-être que leurs découvertes appliquées apportent incessamment dans la condition humaine, et sur raccroissement du bon sens que leurs découvertes vulgarisées déposent lentement dans l'esprit humain. Taine, l'Ancien Régime; Hachette.

Les livres d'histoire de Voltaire lui font grand honneur. Ce qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été chacun refait dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indéliniment leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquête sur le monde qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d'une longue existence et d'une inépuisable puissance du travail. Il la poursuit toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désespoirs. C'est la partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si VEssai sur les mœni's sent trop le pamphlet, le Siècle de Lmis XIV, et Charles XII, et Pierre le Grand sont des œuvres de conscience, d'exactitude et de grand talent... On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualité maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et que, sauf celle intelligence générale, éter.duc, pénéiranle, qui saisit les lois d'existence et de développement de l'humanilé, qui est celle d'un Montes-

quieu et qui suppose l'esprit philosophique, Voltaire a toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes les prudences, et tous les scrupules de l'inlelligence.

Faguet, Dix-Huitième Siècle; Lecène et Oudin, in-12, 1890.

Page 1