‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 108 sur 153 · C. de Litt. — Voi.T.\iriE {Correspondance · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Voi.T.\iriE {Correspondance

de haines, de plaisirs, de douleurs, de colères dans une âme singulièrement impressionnable et mobile, est exprimé là au vif, comme sur la figure d'un enfant, chaque sentiment entier occupant toute l'âme, comme s'il devait durer éternellement, puis effacé tout à coup par un autre, qui fera le même effet et durera autant ; variété inépuisable des sujets qui passent sous cette plume légère; séduction d'un esprit qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus délicats, toujours aimable, toujours nouveau. Tout cela forme un des specliacles les plus attrayants qu'on puisse avoir. » Comme le jeune sceptique de la Régence ne ressemble guci'e au patriarche de Ferney, ni l'exilé d'Angleterre au courtisan de Potsdam, sa Correspondance prend les tons les plus divers. C'est toujours le même Voltaire, mais c'est Voltaire à Paris, à Cirey, en Suisse, Voltaire tour à tour auteur de Zaïre et du Dictionnaire philosophique, du Siècle de Louis XIV et des romans, des pelits vers et de ÏEssai sur les mœurs ou des plaidoyers pour Calas. On y trouve de quoi l'accuser et de quoi le défendre; mais, quand on l'accuse, on ne doit pas oublier que c'est lui-même qui fournit si libéralement d'armes ses ennemis.

L'intelligence y brille partout; le cœur s'y laisse quelquefois entrevoir. On refuse assez communément la sensibilité à Voltaire. « Voltaire n'a point aimé, écrit l'abbé Galiani à M"»^ d'Epinay (24 nov. 1770), et il n'est point aimé de personne. Il est craint, il a sa griffe, et c'est assez. Planer au-dessus, et avoir des griffes, voilà le lot des grands génies. » Il eut pourtant des parents et des amis qu'il aima. S'il ne put traiter en frère Armand, l'aîné de la famille, janséniste exalté qui le considérait comme damné, il eut une tendre affection pour M™" Mignot, sa sœur, dont il pleura sincèrement la mort prématurée. La lettre que, de son exil d'Angleterre, il écrit à cette occasion à une amie, M'"' Bessières (15 oct. 1726), est vraiment touchante :

Tout ce que vous m'écrivez m'a percé le cœur. Que puis-je vous dire, Mademoiselle, sur la mort de ma sœur, sinon qu'il eût mieux valu pour ma famille et pour moi que j'eusse été enlevé à sa place? Ce n'est point à moi à vous parler du peu de cas que l'on doit faire de ce passriRe si court et si difficile qu'on appelle la vie : vous avez sur cela des notions plus lumineuses que moi et puisées dans des sources plus pures. Je ne connais que les malheurs de la vie, mais vous en connaissez les remèdes, et la différence de vous à moi est du malade au médecin.

Je vous supplie, Mademoiselle, d'avoir la bonté de remplir jusqu'au bout le zèle charitable que vous daignez avoir pour moi on culte occasion douloureuse : ou engagez mon frère à me donner, sans différer un seul moment,

des nouvelles de sa santé, ou donnez-m'en vous-même. Il ne vous reste que lui de toute la famille de mon père, que vous avez regardée comme la vôtre. Pour moi, il ne faut plus me compter. Ce n'est pas que je ne vive encore pour le respect et l'amitié que je vous dois; mais je suis mort pour tout le reste. Vous avez grand tort, permettez -moi de vous le dire avec tendresse et avec douleur, vous avez grand tort de soupçonner que je vous aie oubliée. J'ai bien fait des fautes dans le cours de ma vie. Les amertumes et les soutïrances qui en ont marqué presque tous les jours ont été souvent mon ouvrage. Je sens le peu que je vaux; mes faiblesses me font pitié, et mes fautes me font horreur. Mais Dieu m'est témoin que j'aime la vertu, et qu'ainsi je vous suis tendrement attaché pour toute ma vie'.

Des deux filles que laissait M"i« Mignot, l'une, Elisabeth, épousa surcessivement M. de Fontaine, trésorier de France d'Amiens, et le marquis de Florian; l'autre, Louise, fut mariée à M. Denis, capitaine au régiment de Champagne, commissaire ordonnateur des guerres à Lille. Leur fréi'e, l'abbé Mignot, conseiller du roi en ses conseils, esprit ingénieux et pratique, traducteur de Quinle-Gurce, historien de limpératrice Irène et de Jeanne I"''', reine de INaples, des empereurs ottomans, de Ferdinand et d'Isaltelle, ressembla peu à son oncle pour les opinions et même pour le physique. « L'oncle, dit Grimm, est sec comme une allumette, le neveu est gros comme un tonneau; l'oncle a des yeux d'aigle, le neveu a la vue basse-. » Il rendit à son oncle quelques services, dont le dernier fut d'inhumer son corps dans l'abbaye de Scellières, dont il était l'abbé, au diocèse de Troyes.

Mais M™° Denis (1710-1790) a tenu une trop grande place dans la vie de son oncle pour qu'on ne précise pas au passage sa physionomie. Mariée à vingt-huit ans, veuve à trente-quatre, elle avait été dotée par Voltaire, qui lui reconnaissait un caractère heureux, un esprit u sans travers », et lui faisait l'honneur de voir en elle un philosophe de son espèce 3. Bonne musicienne, elle avait quelques prétentions littéraires moins justifiées, et composait des comédies. Elle aimait tendrement son oncle, et se montra jalouse de l'inlluence que prit sur lui M""" du Chàtelet. Quand M"^ du Chàtelet mourut, elle dirigea la maison de Voltaire, et ce n'était pas une sinécure. Elle était à ses côtés dans l'aventure tragi-comique de Francfort; elle partagea et tantôt égaya, tantôt troubla sa vie à Ferney. C'était, au témoignage

1. Voyez aussi la lettre à la présidente de Bernières, 16 oct. 1726.

2. Correspondance, janv. 1766. Cf. déc. 1702, janv. 1764, avril 1771, nov. 1781.

3. Lettre à M™« Denis, de Clèves, juillet 1750. Il écrit à Lebrun (7 nov. 1760) : « J'ai une nièce qui aime tous les beaux-arts et qui réussit dans quelques-uns. »

de Marniotitel, une femme « aimable avec sa laideur, et dont l'esprit naturel et facile avait pris la teinture de l'esprit de son oncle, de son goiU, de son enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire rechercher etchérir sa société ». M™« d'Épinay, dans une lettre à Grimm (1757), est moins indulgente :

La nioce de Voltaire est à mourir de rire : c'est une petite grosse femme, toute ronde, d'environ cinquante ans, femme comme on no l'est point, laide et bonne, menteuse sans le vouloir et sans méchanceté, n'ayant pas d'esprit et paraissant en avoir ; criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant; et tout cela sans trop de prétention, et surtout sans choquer personne. Elle adore son oncle en tant qu'oncle et en tant qu'homme; Voltaire la chérit, s'en moque et la révère : en un mot, cette maison est le refuge et l'assemblage des contraires, et un spectacle charmant pour les spectateurs...

Un peu tracassière, dépensière et mondaine, elle n'aimait pas la vie de campagne, et remplissait Ferney du bruit de ses fêles et quelquefois de ses orages, au point que Vallaiie dut se séparer d'elle quelque temps*. Peu après la mort de son oncle, à soixante-neuf ans, elle se remaria avec un autre commissaire ordonnateur des guerres, mais ce second mariage fut moins heureux que le pi^emier.

Considéré dans sa vie d'intérieur, Voltaire n'y fait point si mauvaise figure. Longchamp, qui fut longtemps attaché à son service, et que sa brusquerie froissa d'aliorJ, lui rendit ensuite pleine Justice : « Je vis de plus en plus dans la suite qu'autant ses vivacités étaient passagères el, pour ainsi dire, snperlicielles, autant son indidgence et sa bonté étaient des qualités solides et durables. » Mais il a connu surtout l'amitié, c ce qu'il y a de plus sacré au monde- ». — « La littérature n'est pas tout pour Voltaire : il a les goûts et les afl'ections qui honorent les hommes et qui rendent heureux ^ )>. Selon le mot de M">'= du Châtelet, il aimait à aimer. Il avait « le cœur bon », disait une de ses amies, M"^" de Champbonin, à M™* de Grafigny. Ce qui le prouve le mieux peut-être, c'est que, dès le collège, il se fit beaucoup d'amis et les gai'da pendant le reste de la vie. Une de ses premières lettres (août 1711) est adressée à son condisciple Fyot de la Marche, qui devint premier président du parlement de Dijon. Il est vrai que leur correspondance ne se renoua qu'après cinquante ans : la gravité un peu austère et la

\. Lettre ù M. et M™» de Florian (sœur du M"» Denis), Il avril 1768. Cf. lettre à Thiéiiot, 27 janv. 1769.

i. Lettre k M"" du DclTand. 2i mai 1772.

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