‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 109 sur 153 · Saint-Marc Girardin, Préface des Lettres inédiles · texte numérisé non relu

Saint-Marc Girardin, Préface des Lettres inédiles

LA CORRESPOxNDANCE DE VOLTAIRE 5

piété de Fvot de la Marche étaient fort éloignées du tempérament voltairien. Mais bien d'autres camarades de collège, d'Argenson, Richelieu, Maisons, Cideville, d'Argenlal, restèrent ses amis et ses correspondants assidus. C'est du marquis d'Argenson, futur ministre des affaires étrangères et auteur de Mémoires si originaux, que le cardinal Fleury disait ironiquement qu'il était le digne ami de Voltaire, comme Voltaire était son digne ami. Plus encore que d'Argenson, le duc de Richelieu fut pour Voltaire un ami utile ; mais il eût vingt fois découragé ce correspondant importun, s'il n'avait eu quelque attachement pour lui. Et d'ailleurs, Voltaire ne s'abaisse pas devant lui au rôle de servile courtisan : en le flattant, il n'abdique pas toute indépendance. Il écrivait à Thiériot (1722) : « Je ne lui dois que de l'amitié, et non pas de l'asservissement, et, s'il en exigeait, je ne lui devrais plus rien. » Supposons qu'il exagère sa fierté, comme d'autres ont exagéré sa complaisance; il n'en restera pas moins qu'entre le duc et le philosophe ont existé, pendant soixante ans, des rapports qui n'étaient certes pas ceux de maître à valet.

D'autres condisciples n'étaient pour Voltaire que des égaux. Il les utilise sans doute, mais il les aime, et c'est parce qu'ils se savent aimés de lui qu'ils mettent à son service toute leur activité. Plus jeune que lui de six ans, Charles-Augustin de Ferriol, comte d'Argental, conseiller au parlement de Paris, fut son u ange gardien » et son chargé de pouvoirs près des hommes de lettres, surtout près des comédiens du roi : pas un manuscrit de tragédie nouvelle qui ne lui ait été communiqué, et sur lequel il n'ait été appelé à donner ses avis. Les avis du « Seigneur Prudence » et de M"'^ d'Argental étaient sages d'ordinaire, et Voltaire, en plus d'une circonstance, se trouva bien d'avoir écouté ses « anges )>. Mais voici Marmontel, au contraire, qui accuse d'Argental d'avoir été « l'âme damnée de Voltaire, et l'ennemi de tous les talents qui menaçaient de réussir «. C'est que d'Argental, gardien jaloux de la gloire de son ami, ne ménageait pas assez peut-être les ambitieux débutants qui eussent voulu vivre près d'elle et, si l'on peut ainsi parler, sur elle. On se sent plus attiré cependant vers un autre ancien élève de Louis-Ie-Grand, Cideville, conseiller au parlement de Rouen, « ami charmant », négociateur habile, poète aimable..., un Pollion en poésie et un Pylade en amitié' ».

1. Voir les lettres ù Cideville, •! mars et nov. 1731, 26 nov. 1733, et à la Noue, 3 avril 1739.

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Plus iigé d'un an que son fameux condisciple, Cideville ne devait mourir que deux ans avant, lui : il fut donc le témoin de sa vie entière. Plus nonchalant que d'Argental, il n'était pas moins prompt à obliger Voltaire, et Voltaire lui rendait ses services en conseils affectueux, mais sincèi'es, dont nous pouvons faire notre profit aussi bien que Cideville. « N'ayez point d'esprit, peignez avec vérité... Plus de simplicité, moins de démangeaison de briller; allez vite au but, ne dites que le nécessaire. » C'est à Cideville qu'il écrivit les vers doucement mélancoliques : « Si vous voulez que j'aime encore... » C'est à Cideville qu'il dut de connaître à Rouen, lors de la publication secrète de Charles Xll dans cette ville, un autre magistrat philosophe, Formont,

Libre d'ambition, de soins et d'esclavage, Des sottises du monde éclairé spectateur'...

Il n'aime pas moins tendrement que Cideville un autre magistrat encore, qui mourut à vingt-six ans (1722) conseiller au parlement de Paris, Genonville, esprit aimable, poète facile, à qui il écrivait en 1719 :

Ami, que je chéris de cette amitié rare Dont Pylade a donné l'exemple à l'univers.

Et dont Chaulieu chérit la Fare; Vous pouT- qui d'Apollon les trésors sont ouverts,

Vous dont les asréinents divLM's,

L'imagination féconde, L'esprit et l'enjouement, sans vice et sans travers, Seraient chez nos neveux célébrés dans mes vers...

Sept ans après cette perte, il la sentait » encore affreuse et nouvelle », et il écrivait l'épître Aux mdnes de Genonville, qui se termine par ce beau cri :

Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer!

A l'étude de maîlie Alain, où son père le contraignit de se retirer après ses premières aventures, il se lia étroitement avec un autre jeune clerc, Thiériol, à qui il fut toujours seul à reconnaître un (( esprit de justice et de candeur- ». Il ne saurait

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