Lettre à Lefranc de Pompignan, 30 oct
être question ici d'amitié intéressée, car ce Thiériot le découragea vingt fois par sa paresse et sa lâcheté, quand il ne le trahit pas. A force de démarches, il avait obtenu que Thiériot suivrait, comme secrétaire, le duc de Richelieu, ambassadeur en Autriche. Il l'exhortait à se montrer capaj^le d'alfaires sérieuses, et l'assurait que sa fortune serait toujours celle de son ami. « J'ai fait pour vous, lui écrivait-il, ce que je ferais pour mon frère, pour mon fils, pour moi-même- Vous m'êtes aussi cher que tout cela. Le chemin de la fortune vous est ouvert; votre pis aller sera de revenir partager mon appartement, ma fortune et mon cœur'. » Sottement, Thiériot se déroba. Voltaire ne lui en abandonna pas moins le produit des Lettres anglaises : « liien n'est si doux que de pouvoir faire en même temps sa réputation et la fortune de son ami. » (24 février 1733.) Thiériot ne s'en trouva pas plus riche. A bout de patience quelquefois, son ami lui écrivait d'admirables lettres de remontrances, comme celle-ci, datée de Lunéville (12 juin 1735) :
Oui, je vous injurierai jusqu'à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Je ne vous reproche point de souper tous les soirs avec M. de la Popelinière ; je vous reproche de borner là toutes vos pensées et toutes vos espérances. Voua riiez- comme si l'homme avait été créé uniquement pour souper, et vous n'avez d'existence que depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures après minuit. Il n'y a soupeur qui se couche, ni bégueule qui se lève plus tard que vous. Vous restez dans votre trou jusqu'à l'heure des spectacles, à dissiper les fumées du souper de la veille : ainsi vous n'avez pas un moment pour penser à vous et à vos amis. Cela fait qu'une lettre à écrire devient un fardeau pour vous. Vous êtes un mois entier à répondre, et vous avez encore la bonté de vous faire illusion au point d'imaginer que vous serez capable d'un emploi et de faire quelque fortune, vous qui n'êtes pas capable seulement de vous faire, dans -votre cabinet, une occupation suivie, et qui n'avez jamais pu prendre sur vous d'écrire régulièrement à vos amis, même dans les affaires intéressantes pour vous et pour eux. Vous me rabâchez de seigneurs et de dames les plus titrés : qu'est-ce que cela veut dire? Vous avez passé votre jeunesse, vous deviendrez bientôt vieux et infirme; voilà à quoi il faut que vous songiez. Il faut vous préparer une arrière-saison tranquille , heureuse, indépendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonné? Sera-ce une consolation pour vous de dire : « J'ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie? » Songez qu'une bouteille qui a été fêtée, quand elle était pleine d'eau des Barbades, est jetée dans un coin dès qu'elle est cassée, et qu'elle reste en morceaux dans la poussière : que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n'ont songé qu'à être admis à quelques soupers, et que la fin d'un vieil inutile, infirme, est une chose bien pitoyable. Si cola ne vous donne un peu de courage, et ne vous excite pas à secouer l'engourdissement dans lequel vous laissez votre âme, rien ne vous guérira. Si je vous