‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 111 sur 153 · Lettres du 26 sept, et d'oct · texte numérisé non relu

Lettres du 26 sept, et d'oct

aimais moins, je vous plaisanterais sur votre paresse; mais je vous aime, et je vous gronde beaucoup...

Écrivez-moi, et aimez loute votre vie un homme vrai qui n'a jamais changé.

Ce paresseux fut un ingrat : c'est le témoignage de Thiériot que Desfontaines invoqua contre Voltaire dans sa Vollairomanie. Mais, tandis que M""^ du Chàtelet s'indignait, Voltaire écrivait à Thiériot (7 janvier 1739), sur le ton d'une tristesse affectueuse : « Des amis de deux jours brûlent de prendre ma défense, et vous m'abandonnez, tendre ami de vingt-cinq ans!... Mais, mon ami, n'est-on fait que pour souper? ne vit-on que pour soi? )) 11 fit enfin de Thiériot une sorte de correspondant littéraire, très insuffisant et très besogneux, de Frédéric de Prusse. Longtemps après, il l'invite à séjourner aux Délices, et jusqu'à la mort de ce bohème du x\m<' siècle, survenue en 1772, il le traite comme il eût traité un Richelieu ou un d'Argental. Tout au plus lui fait-il sentir qu'il est des amitiés dont la qualité est supérieure à la sienne, par exemple celle de Damilaville, ce premier commis de finances, si zélé, si courageusement dévoué, dont il lui annonce la mort (27janv. 1769) :

Je vous assure que j'ai été bien consolé de recevoir de vos nouvelles, après deux ans d'un profond silence. Je vois que vous ne pouvez écrire qu'aux rois, quand vous vous portez bien.

J"ai perdu mon cher Damilaville, dont l'amitié ferme et courageuse avait été longtemps ma consolation. Il ne sacrifia jamais son ami à la malice de ceux qui cherchent à en imposer dans le monde. Il fut intrépide, même avec les gens dont dépendait sa fortune. Je ne puis trop le regretter, et ma seule espérance, dans mes derniers jours, est de le retrouver en vous.

Mais un nom suffirait pour prouver que Voltaire, même au plus fort de ses soucis intellectuels et ambitieux, n'eut pas l'âme insensible : c'est le nom de Vauvenargues. Bien plus âgé que Vauvenargues, dit Marmontel', Voltaire « avait pour lui le plus tendre respect ». Et il est difficile de ne pas sentir cette nuance de respect dans la tendresse quand on lit tel billet rapide (mai 1746) : « Je vais lire vos Portraits. Si jamais je veux

i. Lettre à M°"'d'Espa^nac. 6 oct. 1796. Marmontel dit aussi dans s«s Mémoires : « Les ronversations de Voltaire et de Vauvenargues étaient ce que jamais on peut entendre de plus riche et de plus ferond. C'était, du côté de Voltaire, une abondance intarissable de faits intéressants et de traits de lumière. C'était, du côte de Vauvenargues, une éloquenro pleine d'aniMiite, de grâce et de sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne foi, et, ce qui me charmait plus encore, c^'etait, d'un côte, I" respect de Vauvenargues pour le génie de Voltaire, et, de l'autre, Ja tendre vénératiou de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues. » Voir l'Epitre dédicatoire de Dcnys le Tijran (17481 à Voltaire.

faire celui du génie le plus naturel, de l'homme du plus grand goût, de l'ànie la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom au bas. Je vous embrasse tendrement. » Marmontel a raison : louer le cœur de Vauvenargues, c'est louer celui de Voltaire. Sa grande passion a été celle de l'amitié. Il écrit à l'aimable Cideville (26 juillet 1733 et 11 juillet 1741) : « La réputation est une fumée, l'amitié est le seul plaisir solide... Je vais m'enfoncer dans le travail, qui, après l'amitié, est une grande consolation. »

Les femmes et les salons; rAcadémie et les écrivains.

Il connut un sentiment plus vif que l'amitié, puisqu'il aima M™'= du Chàtelet et fut aimé d'elle. Mais la belle et savante Emilie, mathématicienne et châtelaine, « philosophe et bergère », nous apparaît surtout comme la providence toujours vigilante du très imprudent Voltaire. « Il faut à tout moment, disait-elleS le sauver de lui-même, et j'emploie plus de politique pour le conduire que tout le Vatican n'en emploie pour retenir la chrétienté dans ses fers. » Ce n'était pas une pédante ni une précieuse. En tête d'un ouvrage posthume de son amie, la traduction des Principes malhéinatiques de Newton, Voltaire a défini ce genre d'esprit plutôt viril que féminin •

Née avec une éloquence singulière, cette éloquence ne se manifestait que quand elle avait des olîjets dignes d'elle : ces lettres où il ne s'agit que de montrer de l'esprit, ces petites finesses, ces tours délicats que l'on donne à des pensées ordinaires, n'entraient pas dans l'immensité de ses talents. Le mot propre, la précision, la justesse et la force étaient les caractères de son éloquence. Elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicole que comme M'"° de Séviiïné : mais cette fermeté sévère et cette trempe de son esprit no la rendaient pas inaccessible aux beautés de sentiment... Elle se donnait au plus grand monde comme à l'étude. Tout ce qui occupe la sociéié était de son ressort, hors la médisance. Jamais on ne l'a vue relever un ridicule.

Sur ce dernier point surtout Maupertuis conflrme le témoignage de Voltaire, son ennemi futur: « Ni tracasserie, ni médisances, ni méchanceté, caractère de femme d'un prix inestimable, surtout aujourd'hui. » Elle était sincère jusqu'en ses

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