Lettre à d'Argental, janv
contradictions et ses infidélités. Klle n'était pas moins indépendante d'esprit, même à l'égard de Voltaire : plus que lui, par exemple, elle goûtait dans toute sa pureté le sentiment trop rare de 1 admiration, et le vieux Corneille étonnait son âme'. Mais il faut bien qu'elle ait eu aussi certaines qualités du cœur, puisqu'elle laissa un si profond souvenir non seulement à l'intelligence, mais à l'âme de Voltaire. Après la mort de son amie il éciivail à d'Argental (23 sept. 1749) : << Les lieux qu'elle embellissait me sont cliers. J'aime à en retrouver partout ridée. J'ai perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite. » t'n esquissant d'elle un portrait assez méchant, M"" du Deffand a dit qu'à Voltaire seul elle devrait Timmortalité. Il est probable, enelfet, qu'elle n'eût pas dû cette immortalité uniquement à ses recherches scientifiques, ni à ses efforts heureux pour propager en France les idées newtoniennes. Mais sans elle aurions-nous eu tout Voltaire, le vrai, le bon Voltaire? Dans le tumulte et la mêlée de Paris, eût-il eu le loisir de mûrir ses giandes œuvres? Ne se fût-il pas dispersé et perdu dans de misérablesquerelles? C'est dans la retraite féconde de Cirey qu'Arouel devient vraiment Voltaire. Il y a deux grandes et paisibles époques dans la vie et dans l'œuvre de Voltaire : Cirey et Ferney. Mais si la retraite de Ferney parut acceptable, souhaitable, à Voltaire déçu et lassé, c'est que la retraite de Cirey lui avait donné le goût et enseigné le prix du repos actif.
Le nom de M™'' du Defîand (1097-1780) fût venu jusqu'à nous alors même que Voltaire n'eût pas entretenu avec elle une correspondance assidue, surtout pendant les vingt dernières années de sa vie. C'est, dit Sainte-Beuve, dans la prose, après Voltaire, le classique le plus pur de son époque. C'est aussi une des physionomies morales qui peuvent le mieux caractériser l'esprit de co temps en ce qu'il atout à la fois de plus libre et de plus inquiet. Raisonneuse et incrédule dès la jeunesse, mariée à un homme qui avait été, disait-elle, aux petits soins pour lui déplaire, mêlée d'assez près aux désordres de la Régence, atteinte prématurément de cécité, celle qu'on a appelée l'aveugle clairvoyante avait cherché un repos relatif et une consolation dans les plaisirs délicats de la vie de société. Dans son salon elle réunissait autour d'elle ses « bêtes >', des hommes d'esprit, des philosophes, à l'exclusion pourtant des larmoyeiirs et des
i. Lettre ail duc de Ricliolicu, avril 1735.
déclamateurs comme Diderot et Rousseau. Là encore elle fut déçue : ou sait comment elle dut chasser de chez elle M"'^ de Lespinassp, qu'elle y avait attirée, et qui recevait ses amis avant elle, pendant qu'elle prolongeait à travers la journée un sommeil lardiF. Mais d'Alembert partit avec M"^ de Lespinasse. Son amitié pour Voltaire ne fut pas non plus sans intermittence. m'avait connue jeune, à la cour de Sceaux, elle le perdit un peu de vue tant qu'il fut un ami compromettant. Voltairienne autant et peut-être plus que lui, elle était d'humeur moins militante. Elle se demandait d'ailleurs s'il était nécessaire, s'il était prudent même d'enlever aux simples leurs illusions ; elle était d'avis qu'il valait mieux laisser chacun penser et vivre à sa guise, voir par ?es lunettes (1763). Son goût très personnel n'était pas toujours d'accord avec le goût de Vollaire : par exemple quand elle lisait et jugeait Shakespeare et Corneille'. Elle admirait l'adresse avec laquelle il avait tiré un heureux parti de toutes les circonstances, bonnes ou mauvaises, et plus encore la prodigieuse activité de son àme, capable d'user deux ou trois corps-. Certes, elles sont souvent tristes, dans leur sagesse trop sèchement raisonnable, les lettres qu'échangent ces deux vieillards, et où ne sont point épargnés les détails sur leurs infirmités respectives. Ils sont trop faits pour s'entendre, ces deux malades éternels, l'un qui se représente à nous
Toujours un pied dans le cercueil, De l'autre faisant des gambades';
l'autre qui nous fait admirer jusqu'à quatre-vingt-trois ans sa « faiblesse herculéenne ». Mais c'est ici qu'éclate la supériorité sinon des vues, au moins du tempérament de Voltaire. M'"'' du Deffand est « née sujette à l'ennui » , et c'est, comme elle le remarque, un terrible malheur, car elle ne sentait pas seulement toute la puissance de l'ennui, mais l'impuissance où elle était de le surmonter. « Je n'ai qu'une pensée fixe, qu'un sentiment, qu^un chagrin, qu'un malheur, c'est la douleur d'être née*. » Voltaire n'eut jamais le temps de s'ennuyer, et il était
1. Lettres à Voltaire, 28 octobre 1759 et 18 juillet 1764, et à W.ilpole, l.ï décembre 1768. 8 août 1773. Voir les 2 vol. de sa Correspondance générale, édit. Lescure, 1865. et les 3 vol. de sa Correspondance avec M"' de Choiseul, édit. Sainte- Aulaire, 1877.