Lettre à Thiériot, l«''juin
4. Lettres à Walpote, 19 déc. 1770, à Crawford, 3 juin 1766, à Voltaire, 28 février 1766. ' J .
trop vivant pour ne pas aimer la vie. « Surtout, lui écrivait-il (30 mai 17ol), ne vous dégoûtez point de la vie, car, en vérité, après y avoir bien rêvé, on (rouve qu'il n'y a rien de mieux. » Elle ne se laissait pas persuader. Au fond, elle souffrait du besoin de vivre, de croire et d"aimer. « Vous m'aimez donc? » disait-elle mourante à son secrétaire Wiart, qui la pleurait. Elle s'attacha presque passionnément à Walpole, dont les rudesses la meurtrirent dans sa fierté et dans cette sensibilité qui se cachait, comme honteuse, au fond d'elle-même. Dure pour ceux qui ne lui plaisaient pas (Tuigot n'était pour elle qu'un « sot animal »), elle mérita d'avoir des amis fidèles comme Formont, Hénault, Pont-de-Veyle, comme les Choiseul. C'est à elle que nous devons celte précieuse correspondance de la duchesse de Choiseul, « la plus gentille, la plus aimable, la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté' ». Il y est souvent question de Voltaire, en bien et en mal, plus souvent en mal qu'en bien 2. Dans une lettre du 19 août 1778, M™° de Ciioiseul engage M™" du Dell'and à publier sa correspondance avec Voltaire : << Vos réponses ne seraient pas la partie la moins piquante du recueil... Les lettres de Voltaire sont une des parties les plus intéressantes de sa littérature. » Elle les jugeait d'avance comme nous les jugeons, comme on les jugeait, d'ailleurs, dans son entourage : l'abbé Harthélemy, son familier, écrivait de même à M™" du DeiFand (16 déc. 1772j : « Personne n'écrira comme M. de Voltaire. » Dans tout ce monde, au contraire, on se défiait de Rousseau, ce charlatan de vertu « qui portait sa chaire d'éloquence sur les toits des maisons ». On était voltairien par l'esprit (M'"'' de Choiseul n'est pas plus croyante que M™'= du Deffand), par le goût, par le style. Cependant, les lettres de M"<' de Choiseul, charmantes parce qu'une àme chai'inante s'y retlète, ne sont pas aussi absolument naturelles et simples que celles de Voltaire. Elles sont de qualité littéraire moindre que celles de M"" du Delfand, mais de qualité morale très supérieure.
On comprend quel intérêt avait Voltaire ù mettre les femmes de son côté. Si l'on veut mesurer, d'après leur témoignage, les progrès accomplis par sa gloire de l'époque de Girey à celle de Eerney, que l'on compare les lettres écrites de. Cirey par M™" de Grafigny, celle petite-nièce de Callot, pendant l'hiver
i. l.oUre (le Walpole à Giny, I76('i.
2. Voyez, l'i la fin .du I" fasaculc, un jugement Je M™" de Clioisnul. Voltaire est ftSsez inriltrailé dans plusieurs letties de 1"71, par exemple, 21 mars, 21 mai, 2 juin.
de 1738-1739, à la lettre écrite par M""^ Siiard à son mari, de Genève, en juin 1773. M™° de Graffigny admire ce qui lui parait admirable, mais ne cache pas les faiblesses ni même les ridicules. Voltaire n'est alors qu'un brillant homme de lettres, incertain de l'avenir, nerveux et susceptible au point d'être occupé pour longtemps et désespéré par quelque épigramme d'un adversaire. Pour M"° Suard, c'est un homme placé au-dessus des autres hommes : « Il me semblait que j'étais en présence d'un dieu, mais d'un dieu dès longtemps chéri, adoré, à qui il m'était donné enfin de pouvoir montrer toute ma reconnaissance et tout mon respect. » Quand l'Arouet d'autrefois, devenu le patriarche de Ferney, i-enlre dans Paris ainsi conquis de loin, l'ironique M™^ du Deffand elle-même ne peut s'empêcher de voir en lui un homme extraordinaire.
Les salons avaient déjà des portes de communication qui ouvraient sur les Académies. Voltaire ne perdit jamais de vue les Académies de France et d'étranger, surtout l'Académie française, où ses amis, après bien des résistances et des échecs, finirent par régner en maîtres. Lui-même n'y entra qu'avec peine, et, après le voyage de Prusse, n'en fut plus, pour ainsi dire, que membre correspondant. Des académiciens intluenls comme les abbés d'Olivet et Dubos, des secrétaires perpétuels comme Ducloset d'Alembert, lui furent dévoués. Celui-ci, dont il estima l'indépendance et la pauvreté fière, était autre chose à ses yeux qu'un collègue à l'Académie : c'était un des chefs du mouvement encyclopédique. U Encyclopédie, elle aussi, fut un centre de ralliement, une forteresse de la raison, dont quelques pierres, par leur poli, trahiraient la main de Voltaire alors même qu'il n'aurait pas rendu sa collaboration publique. Mais il avait quitté Paris lorsque parurent les premiers volumes de l'immense ouvrage. S'il devint, selon son expression, un des garçons de cette grande boutique, il se réserva toujours le droit d'en juger avec indépendance les produits très inégaux. Il soutient le courage défaillant de d'Alembert, il flatte Diderot, allié précieux, bruyant porte-voix de la renommée; il est le conseiller d'Helvétius et de Condorcet. C'est moins pourtant autour de leurs personnes qu'autour du nom de l'absent que se fait la concentration du bataillon carré des philosophes. « Faites un corps, » leur crie-t-il de Ferney, où ils viennent chercher le mot d'ordre. Entraîné d'abord par eux, il les entraîne à son tour, enflamme leur ardeur de propagande. « Ce n'est pas assez d'être philosophe ; il faut faire des philosophes. » Trop rares
encore sont ces philosophes, mais le monde se déniaise ; « une grande révolution dans les esprits s'annonce de tous côtés *, » et Voltaire sent bien qu'il y travaille pour sa part. Non qu'il ait l'esprit révolutionnaire; le correspondant des Choiseul et des Bernis, des Richelieu et des la Valliere, ne pouvait être qu'un réformateur avisé et très prudent.
Il aimait les grands seigneurs, il aimait les rois ; il voulait éclairer la société plutôt que la changer. La grâce piquante^le goût exquis qui régnaient dans ses ouvrages, lui rendaient presque nécessaire d'avoir pour juge l'esprit aristocratique... La destinée de Voltnire était le chef-d'œuvre de la société, des arts, de la civilisation monarchique; il devait craindre même de renverser ce qu'il attaquait^.
Mais il se passionnait pour le succès des réformes de Turgot aussi bien que pour le triomphe de la tolérance. On a exagéré son dédain pour le peuple et pour l'instruction du peuple. Quand Linguet, dans sa Théorie des lois civiles, essayait de réfuter l'Esprit des lois et de défendre contre Montesquieu la cause de la monarchie absolue, il lui écrivait (15 mars 1767) : « Non, Monsieur, tout n'est point perdu quand on met le peuple en étal de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu, au contraire, quand on le traite comme une troupe de taureaux, car, tôt ou tard, ils vous frappent de leurs cornes. » On a exagéré de même la tiédeur de son patriotisme et sa trop complaisante adoration de certains souverains étrangers. La victoire de Fontenoy lui arrache un cri de joie et d'orgueil; la défaite de Rosbach l'empêche de travailler à sa Zulime, ce qui est, chez lui, le signe le plus caractéristique d'une forte émotion. Quatid Pondichéry tombe et que l'Inde est perdue, il a le cœur serré du triste état oii il voit la P'rance. Mais il sait que « notre destinée est de faire toujours de.s sottises et de nous relever^ », et il ne désespère jamais. Quant aux étrangers, nobles ou bourgeois, hommes de lettres ou princes, ce n'est pas le seul intérêt de sa fortune ni même de sa gloire qui le pousse vers eux, c'est aussi une sorte de besoin instinctif de répandre ses idées à travers l'Europe. Il était né « cosmopolite » ; mais ce ne fut pas du même coup qu'il découvrit tous les pays européens. Une promenade en Hollande, trop brusquement interrompue,
1. Lettres au marquis de Villelte, l»' sept. 1765, et à d'Alembert, 5 avril 1765.