M°" de Staël, delà Littérature, eh. xx
3. Lettres à d'Argental, 2 décembre 1757 et 28 septembre 1761, et à M""» du Deffand, 18 février 1700.
ne lui laisse qu'une impression, mais une impression plus grave qu'on ne l'attendrait chez un jeune homme avide de plaisirs.
On ne voit ici que des prairies, des canaux et des arbres verts; c'est un paradis terrestre depuis la Haye jusqu'à Amsterdam. J'ai vu avec respect cette ville, qui est le magasin de l'univers. Il y avait plus de mille vaisseaux dans le port. De cinq cent mille hommes qui habitent Amsterdam, il n'y en a pas un d'oisif, uas un de pauvre, pas un petit-maître, pns un insolent. Nous rencontrâmes le Pensionnaire à pied, sans laquais, au milieu de la |)opulace. On ne voit là personne qui ait de cour à faire. On ne se met point en haie pour voir passer un prince. On ne connaît que le travail et la modestie' .
Il eut plus de loisir pour étudier l'Angleterre; il connut le marchand Falkener, qui fut ambassadeur, et de grands seigneurs comme Chesterfleld, Hervey, Walpole. Mais de l'Angleterre il aimait plus les livres que les hoinmes. « Ces gens-là, écrivait-il assez durement à M""" du Detïand (18 février 1760), n'ont, pour la plupart, du mérite que pour eux-mêmes. » Il n'exceptait guère que Bolingbroke. C'est malgré lui qu'il était parti pour l'Angleterre; ce n'est pas de son plein gré qu'il partit pour la Prusse, et nous savons aujourd'hui par quels procédés d'une loyauté douteuse son royal « disciple » rendit ce départ à peu près nécessaire. On ne refera pas ici l'histoire du séjour de Voltaire ù Berlin, des premiers enivrements, des premières inquiétudes, de la désillusion finale, jusqu'à la lettre désespérée à M""« Denis : « Il y avait trois ou quatre ans que je n'avais pleuré... Je crois que c'est un rêve... » (9 juillet 1753.) Mais vraiment on a trop donné le beau rôle à Frédéric dans celte affaire compliquée, où les torts furent au moins partagés. La vérité parait être dans cette autre lettre à M"" Denis (18 déc. 1752) : « Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. <( Vous êtes philosophe, disait-il, je « le suis de même. — Ma foi, Sire, nous ne le sommes ni l'un ni « Vautre. ■>■> Voltaire se conduisit en imprudent passionné, et Frédéric en despote. Que ce despote ait eu ses hautes qualités, même ses vertus domestiques, qu'il ait aimé ses amis, que sa correspondance lui fasse grand honneur, on le reconnaîtra sans peine; mais il avait la main lourde, le ton brusque et sans nuances. Quand sa sœur, la margrave de Bayreuth, eut ménagé entre lui et Voltaire une sorte de réconciliation, la correspondance reprit, de Berlin à Ferney, non plus avec les coquetteries d'autrefois, mais sans trop de réserve pourtant ni de